La faillite islandaise
Il faut bien la plume d’un poète et d’un écrivain pour prendre la mesure du choc que constitue pour un petit pays paisible comme l’Islande l’effondrement de son système financier. Après la stupeur, c’est la colère qui remonte en repensant à l’arrogance prétentieuse des affairistes qui, au milieu d’un large consensus politique, ont monté une économie de casino, et à leur irresponsabilité présente.
Pays le plus pauvre d’Europe durant plusieurs siècles, l’Islande a connu un premier palier de prospérité après la Seconde Guerre mondiale, l’indépendance vis-à-vis du Danemark récemment acquise lui permettant d’exploiter ses ressources naturelles, pêche et géothermie. Plusieurs décennies de croissance continue et un système éducatif remarquable préparent l’explosion économique des années 1990. Alors, l’ouverture des frontières à la circulation des capitaux et la diversification des activités économiques hissent l’Islande à la tête des pays les plus riches du monde. En 2003, la privatisation des banques, la politique de lutte contre l’inflation par des taux d’intérêt très élevés et le faible coût de l’argent sur le marché interbancaire international créent les conditions d’une spirale dont peu alors perçoivent la fragilité : la valeur de la couronne grimpe grâce aux capitaux étrangers attirés par les taux d’intérêt élevés ; les entrepreneurs islandais achètent des entreprises à l’étranger ; avec l’appui des banques qui, pour élargir leur base de recueil des dépôts, créent des filiales en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Allemagne. Les Islandais découvrent les délices de la surconsommation à crédit : l’immobilier flambe grâce à des emprunts bon marché et à l’anticipation d’une hausse continue.
La faillite de Lehman Brothers signe le début de la chute. Le gel des échanges interbancaires asphyxie les trois grandes banques islandaises, nationalisées la même semaine d’octobre 2008. Au même moment, d’autres pays ont également été amenés à nationaliser, de fait sinon de droit, quelques grandes banques, mais ici l’Islande fut rattrapée par une limite que trop de dirigeants avaient oubliée : sa taille, 320 000 habitants. Les banques ne pouvant plus rembourser les épargnants étrangers laissaient à l’État islandais une ardoise sans commune mesure avec ses capacités : les seules dettes dues aux épargnants britanniques et néerlandais équivalaient à 100% du Pib islandais. Londres mobilisait une loi antiterroriste pour bloquer les fonds des filiales britanniques de la banque islandaise Landsbanki. L’Islande devenait le premier pays riche, depuis trente ans, à faire appel au Fmi pour se tirer d’affaire. La crise financière entraîna alors une crise politique, la majorité conservatrice en place depuis quinze années cédait le gouvernement à la minorité de gauche que des élections législatives anticipées en avril 2009 confirmaient. Depuis, la situation politique reste tendue, rythmée par les négociations des conditions de règlement de la dette vis-à-vis des États britannique et hollandais.
Pays de consensus et de stabilité politique, l’Islande n’avait pas l’habitude des contestations visibles et bruyantes. Plusieurs semaines durant, devant le parlement, des manifestations aussi pacifiques que bruyantes, par le fracas d’ustensiles de cuisine entrechoqués, ont eu raison d’un gouvernement qui avait pourtant gardé la majorité au parlement : on parla de « révolution des casseroles » (selon la formule déjà utilisée en Argentine). L’alternance confirmée par les élections n’a pu dissiper à ce jour la crise de confiance vis-à-vis des élites politiques et économiques. À la crise politique, économique et sociale, s’ajoute donc une crise morale que restitue le Livre blanc de Einar Mar Gudmundsson, dont nous publions ici la traduction du deuxième chapitre.
Einar Mar Gudmundsson est l’un des écrivains et poètes contemporains les plus estimés d’Islande. Trois de ses romans ont été traduits en français (voir infra p. 56). Il a très activement participé aux protestations de la population islandaise et son Livre blanc, paru en 2009 en Islande et déjà traduit en norvégien, danois, allemand et anglais, a rencontré un grand succès. Ni analyse économique, ni ouvrage de science politique, ni véritablement pamphlet (même si les responsables politiques de tous bords et les hommes d’affaires qui, au sein des banques et des entreprises ont précipité les Islandais dans la ruine, sont nommément et fortement condamnés), l’ouvrage s’apparente plutôt à un essai moral.
D’abord parce qu’il pose, page après page, les questions de la responsabilité et de la réparation : qui peut être considéré comme responsable ou plutôt qui, parmi les dirigeants politiques et économiques, peut estimer ne pas avoir à répondre de ce qui s’est passé ? Qui doit d’une manière ou d’une autre, et notamment aux dépens des fortunes acquises pendant les années de croissance, contribuer au paiement des dettes, alors qu’on semble devoir se résoudre à ce que tous les Islandais, pendant au moins une génération, soient condamnés à rembourser et à payer de diverses manières (imposition accrue, chômage, baisse du niveau de vie et repli de l’État-providence) une dette en grande partie due à l’hubris de quelques businessmen et au manque de vigilance des responsables politiques et des autorités de surveillance financière, malgré les avertissements venus de l’étranger ?
Ensuite parce qu’il dessine les caractères des héros défaits et décrit les mœurs des années de croissance où les Islandais se sont à nouveau pris pour des Vikings à l’assaut des richesses de la mondialisation, non sans oublier l’ivresse consommatrice qui a saisi l’ensemble de la population. En cela, son intérêt dépasse le cas islandais. Car le Livre blanc, titre ironique, dont les interpellations, les parallèles, les analyses et les indignations sont nourries de poèmes et de références aux grands écrivains islandais, montre ce que la littérature peut apporter à la compréhension de la crise, de ses antécédents et de ses effets : restituer les comportements économiques d’un pays et leur déroute dans les mœurs de ses habitants et décrire les caractères des plus influents d’entre eux. Homme de gauche, regrettant, comme Rorty, que la gauche ait abandonné le combat social pour la bataille culturelle, Gudmundsson fait volontiers référence à Marx, mais c’est davantage la tradition littéraire islandaise et son géant, Halldor Laxness, prix Nobel 1955, qui inspire le meilleur de ses pages.
Gudrun Kristinsdottir Urfalino
Il existe une blague sur un cannibale qui raconte à peu près ceci : un cannibale prend l’avion en classe affaires. Une hôtesse de l’air lui tend le menu, assez bien fourni avec quelques options. Le cannibale est très poli comme le sont généralement les cannibales au prime abord. Il parcourt le menu et dit à l’hôtesse : « Je ne vois rien qui me fasse envie. Auriez-vous l’amabilité de m’apporter la liste des passagers? »
Ce n’est pas que je veuille comparer aux cannibales les milliardaires d’Islande qui, de concert avec le pouvoir politique, nous ont ruinés, pas littéralement au moins, toujours est-il qu’après avoir tout reçu sur un plateau d’argent, les banques, les entreprises publiques et les quotas de pêche, ils paraissent avoir dit au pouvoir politique et aux autorités des marchés financiers : « Il n’y a plus rien sur le menu qui nous fasse envie. Auriez-vous la gentillesse de nous apporter le registre national1? »
Le pouvoir politique s’est porté garant de tout un casino, d’une roulette russe, et le résultat est un puits sans fond de dettes et la réputation ruinée d’une nation tout entière – nous qui étions si fiers et ne possédions parfois rien hormis la fierté. Maintenant, les vieux héros nationaux se tiennent misérablement comme des statues sous le vent et la pluie, froides, tristes et dépossédées de leur sens. Où est l’esprit de la Révolution française et du romantisme allemand quand nous sommes l’objet d’une loi contre le terrorisme où nous figurons piteusement en compagnie des régimes politiques les plus inquiétants du monde et des chefs d’État que personne ne voudrait rencontrer la nuit ? L’esprit de la lutte islandaise pour l’indépendance était forgé par des poètes romantiques qui se sont abreuvés de la Révolution française et surtout de la poésie de Heinrich Heine.
On passera sous silence qui incarne Osama ben Laden dans cette affaire, toujours est-il que beaucoup parmi les milliardaires ont fui le pays et sont injoignables ou ne sortent pas de chez eux sans gardes du corps. Ils ne s’expriment pas au sujet de la situation mais tentent de faire le dos rond en silence, plusieurs d’entre eux sont prêts à revenir et tout recommencer dans l’esprit de ce capitalisme désastreux qui a régné presque partout dans le monde. Je ne comparerai personne non plus au père et fils Kim Yong Il et Kim Il Sung, toujours est-il que le pouvoir politique et les autorités des marchés financiers paraissent avoir dit aux riches de ce pays lorsqu’ils ont demandé le registre national : avec plaisir. Y a-t-il autre chose que nous puissions faire pour vous ?
Ceci n’est rien d’autre qu’une haute trahison si ce terme garde encore le moindre sens, aussi exigeons-nous, nous qui ne possédons rien hormis nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants, que les actifs des milliardaires soient gelés et qu’ils répondent de leurs actes. Les arguments des riches pour justifier leurs salaires faramineux portaient sur leur grande responsabilité, eh bien, qu’ils soient pris au mot et tenus responsables de leurs actes. Mais au lieu de cela, leur perte est nationalisée et l’on demande au système de faire un audit sur lui-même. Franz Kafka devient un pur réaliste dans ce monde. Et maintenant qu’on a satisfait quelques-unes des exigences du peuple ; le gouvernement est parti, les directions de l’Autorité des marchés financiers et de la Banque centrale islandaises changées, le vieux système continue de se porter comme un charme. La corruption financière s’est glissée jusque dans le gouvernement de Geir Haarde2 et voilà que le peuple islandais se retrouve avec une facture gigantesque d’un montant de plusieurs milliers de milliards de couronnes et ils s’attendent à ce que nous la payions : nous, nos enfants, nos petits-enfants et aussi nos arrière-petits-enfants.
J’abandonne l’énumération, tant est énorme le crime commis, et ce crime a été commis au vu et au su des hommes politiques, ceux qui ont privatisé les banques, qui les ont offertes à leurs amis politiques, oui, qui les ont mises entre les mains d’exploiteurs qui nous ont hypothéqués pour un temps incommensurable à venir et ont fait de nous des quémandeurs auprès du Fonds monétaire international et d’autres établissements de crédit. Nous sommes à la merci de la communauté internationale, ou plutôt, nous sommes des otages au commissariat de police du capitalisme mondial, parce que l’addition laissée sur la table de son restaurant est tellement énorme que personne ne peut la payer.
Robert Aliber, un économiste respecté de Chicago qui nous avait prévenus, a dit que la Banque centrale et le gouvernement islandais étaient à peu près aussi compétents pour diriger une économie moderne que pour faire de l’astrophysique. Ils n’avaient pas compris que la croissance de l’économie islandaise en 2005 et en 2006 était basée sur l’endettement – on contractait des dettes pour en honorer d’autres – et maintenant ils ne savent pas comment retrouver l’équilibre alors que la richesse en papier s’est volatilisée. Et l’économiste d’ajouter : il est peu probable que des leaders recrutés au hasard dans l’annuaire puissent causer un aussi grand désordre économique que le pouvoir politique de l’époque. Cela a été confirmé par deux économistes islandais, Geir Zœga et Jon Danielsson, qui ont fait une analyse de l’effondrement. L’endettement de l’Islande per capita dépasse l’endettement des Allemands suite à la Première Guerre mondiale. Il est aussi élevé que l’endettement des Italiens en couronnes. Selon des revues internationales d’économie, seuls les États-Unis ont une position similaire, aussi l’éminent économiste de Chicago pourrait-il sans doute employer des termes similaires au sujet de son propre gouvernement. Peut-être est-ce la marque de l’économie mondiale tout entière. Le capital fictif se répand de par la planète à l’ère de la mondialisation. La crise est un globetrotter, elle plonge par-ci et ressurgit par-là.
A-t-on besoin de preuves supplémentaires ? Que dit le pouvoir politique et que disent les exploiteurs ? Il ne dit rien et ils ne disent rien. Personne ne dit rien. Aucune de ces personnes n’a l’intention d’assumer la moindre responsabilité. Lorsque les personnalités politiques s’éclipsent, c’est sous d’autres prétextes et il existe des exemples d’employés de banques qui continuent de travailler dans les banques alors même qu’ils ont été licenciés. Sigurjon Arnason, un des directeurs de la banque Landsbanki qui a qualifié de purement géniaux les comptes Icesave3, proteste de ne pas être responsable, pas plus que n’est censé l’être son ami et codirecteur Halldor Kristjansson. Pourtant ces comptes ont été lancés au moment où plus aucune banque sérieuse ne prêtait plus aux banques islandaises. Oui, c’est à ce moment-là qu’ils ont été lancés avec le registre national comme garantie. La banque Landsbanki a ouvert ces comptes d’épargne en Angleterre et en Hollande avec des taux supérieurs à tout ce qui se trouvait sur le marché et ils étaient nombreux à mordre à l’hameçon : des particuliers, des sociétés et des institutions, même des municipalités. Les comptes d’épargne Kaupthing Edge en Allemagne couraient en parallèle, avec un dispositif un peu différent mais sur le même principe. « Tout ce que j’ai à faire est de regarder à la fin de la journée combien d’argent est tombé », se targuait le directeur de banque Sigurjon Arnason lors d’un entretien avec un journaliste de la presse économique. « Vendredi dernier par exemple, on a eu encore cinquante millions de livres sterling ! » Ces vendredis sympas nous éclatent désormais à la figure, car cet argent passait par la suite dans les entreprises endettées des tycoons qui n’avaient de cesse d’amasser des dettes et des investissements. Il est tentant de comparer ces agissements à l’œuvre du diable dans le roman le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov lorsqu’il a fait pleuvoir de l’argent sur les spectateurs dans un théâtre de Moscou, argent qui s’est ensuite révélé n’être qu’une illusion et que du papier sans valeur.
Des directeurs de banque de cette envergure, des hommes qui dirigent de grandes banques et qui prennent des décisions importantes, n’ont-ils aucune responsabilité ? Ils affirment que non et tous les hommes politiques codépendants4 le confirment. Il ne faut pas juger, il ne faut pas avoir d’opinions. Mais alors que personne encore ne crie au loup, ils anticipent et guettent les accusations et en effet, dans la mesure où même les sans-abri qui volent une saucisse ou une demi-bouteille de cognac sont tenus responsables de leurs actes, cela paraît être la moindre des choses que ceux qui ont ruiné la nation assument leurs responsabilités et tentent de réparer leurs fautes, même si ces dernières ont pu être licites et commises avec la bénédiction du pouvoir politique. Les enjeux sont tout simplement si infiniment importants ; la nation ne peut pas attendre un quelconque livre blanc comme les garçons de Breidavik5, sauf s’il est admis que nous sommes effectivement comme les garçons de Breidavik, que la nation ait été maltraitée dans une sorte de trafic de numéros d’identité6 à l’échelle de l’économie mondiale.
Cette bulle économique qui n’a pas été bridée par le pouvoir politique était un délire évident et le pouvoir politique a été prévenu à plusieurs reprises, pas une fois, pas deux fois, mais encore et encore. Mais au lieu de prendre au sérieux ces avertissements, les hommes politiques ont voyagé à l’étranger en tant que chargés des relations publiques des banques. Ils ont accompagné les directeurs de banque dans le monde entier et ont tenu des conférences de presse avec des powerpoints et des histogrammes. L’un des ministres est allé aux États-Unis, l’autre dans les pays nordiques. Le Premier ministre Geir Haarde et le leader de l’opposition et ministre des Affaires étrangères Ingibjörg Solrun Gisladottir croyaient-ils vraiment que la situation s’améliorerait s’ils tenaient des conférences de presse ? Qu’est-ce que c’est que cette philosophie politique ? Mais ces gens-là n’ont évidemment aucune responsabilité. Ils ne pouvaient pas prévoir cela, disent-ils. Non, seulement ils n’ont écouté aucun avertissement. C’est là où réside leur responsabilité, dans leur incompétence manifeste.
Elle était devenue une quasi-religion, la croyance qu’il suffisait de « communiquer » pour résoudre tous les problèmes. Aussi le gouvernement a-t-il embauché l’un des plus grands baratineurs comme consultant. Or, celui-ci a démissionné quand il a découvert que le conseil était un vrai travail. Nous voulons aussi examiner la responsabilité des analystes financiers dont la mission, semblerait-il, consistait à nous mentir. Feuilletez le numéro du magazine économique Frjáls verslun (Libre commerce) dédié à la rémunération des dirigeants et voyez un peu les salaires de ces gens ! Rarement moins de cinq millions de couronnes par mois7. En vertu de quoi ? Pour mentir ? Voyez aussi un peu comment des personnes étroitement liées au gouvernement se sont indûment enrichies et comment ces mêmes personnes vont maintenant effectuer un audit sur elles-mêmes. D’ailleurs, il est intéressant que le numéro de Frjáls verslun dédié à la rémunération des dirigeants soit tout d’un coup devenu comme un roman historique haletant. Ce numéro qui paraît tous les ans a habituellement servi à satisfaire la curiosité des gens au sujet des revenus des différents groupes sociaux, offrant à la fois la possibilité d’une comparaison intéressante et d’une indiscrétion à l’égard du voisin. L’écart n’a jamais été plus grand entre les groupes sociaux et entre les personnes et un récent rapport le confirme. Maintenant, les gens se demandent : les directeurs des départements d’analyse financière, des pôles corporate et de je ne sais quels pôles encore, pour quel travail recevaient-ils sept millions, huit millions, dix millions de couronnes en salaire mensuel ? Si un éditeur payait aux poètes de tels salaires, il ferait tout de suite faillite. Pourtant, les poèmes de nombre d’auteurs ont à mes yeux infiniment plus de valeur que les papiers qui passaient entre les mains de ces gens. Et ces personnes ne doivent-elles pas aussi prendre leurs responsabilités, se réserver un salaire dans les limites du raisonnable et rendre le solde pour rembourser les dettes ? Si rien de tel n’est fait, il n’y aura jamais de retour à la paix sociale dans ce pays. Pourtant on n’a pas le droit de dire ça. Voilà l’Islande aujourd’hui. Les représentants des départements d’analyse financière des banques ont paru quotidiennement à la télévision pour dire aux gens que tout allait très bien, que leurs logements prenaient de la valeur tous les jours et que c’était le moment d’emprunter, l’offre de crédit ne manquait pas, entre autres il y avait des prêts extrêmement intéressants en devise étrangère, incroyablement bon marché et à bas taux. Cela s’est évidemment traduit en un endettement sans fin des jeunes et un sens des valeurs totalement faussé dans toute la société. Certes, les individus sont responsables de leurs propres actes mais le système rusé est malgré tout dans le rôle principal car il a trompé les gens, systématiquement et sciemment.
Si le peuple se comportait comme le gouvernement, ne devrions-nous pas tout simplement, alors que les dettes pleuvent sur nous, balancer les factures à la poubelle et tenir ensuite une conférence de presse ? Que doivent faire les gens qui perdent leurs maisons, leur travail ? Tenir une conférence de presse ? Ne voit-on pas qu’il s’agit d’une incompétence criante ? Mais alors même qu’ils dirigeaient le pays, ils n’assument aucune responsabilité. Cela revient à dire : j’ai démoli la maison, mais je ne suis pas responsable parce que je ne m’étais pas rendu compte que j’étais en train de démolir la maison. Qui accepterait un tel raisonnement ? Personne, mais c’est pourtant l’argumentation que l’on nous sert.
Le Premier ministre Geir Haarde devait savoir qu’il était sur un bateau qui coulait de partout mais il devait se dire : on continue de ramer et on verra bien ce qui se passe. Il vaut mieux ne pas intervenir. C’était le credo du libéralisme, ne rien faire. Interrogée au sujet du problème des banques, l’autre leader du gouvernement, Ingibjörg Solrun, a répondu : « Il s’agit d’un problème théorique », et d’ajouter, « il me semble que les banques se portent très bien ».
Elle ne disait pas c’est un problème terrible, elle disait c’est un problème théorique, et puis partait à Copenhague avec Sigurdur Einarsson8, le pacha de la finance qui s’est fait construire un manoir de neuf cents mètres carrés dans le joli fjord de Borgarfjördur au nord de Reykjavik et s’est fait acheter par la banque qui vient de faire faillite une maison à Londres à deux milliards de couronnes9. Geir Haarde et Ingibjörg Solrun vont peut-être s’asseoir avec Sigurdur Einarsson et admirer le coucher du soleil dans le Borgarfjördur et dire : il s’agit d’un problème théorique, lorsque tout le monde aura quitté le pays, et Sigurdur Einarsson, il n’a sûrement aucune responsabilité, ce génie qui n’avait de cesse de menacer de quitter le pays et de nous dire combien il était recherché partout dans le monde. Quelques semaines avant l’écroulement des banques, il a reçu une prime de plusieurs centaines de millions de couronnes, peut-être pour avoir prêté 107 milliards de couronnes à un aubergiste britannique, un dénommé Tchenguiz, chiffre qui avoisine l’ensemble des dettes des ménages en devise étrangère, les fameux prêts en panier de devises étrangères10.
Lorsque Ingibjörg Solrun Gisladottir était le leader de la Liste des femmes11, elle glorifiait, à l’instar des autres membres de ce parti, la ménagère pratique. Elles voulaient instaurer une économie de la ménagère pratique, considérée comme l’antithèse de la gabegie de la domination masculine. La ménagère pratique était la femme qui tournait et retournait chaque couronne, faisait beaucoup avec peu de moyens et savait faire feu de ce qui se trouvait à portée de main. On pourrait demander à Ingibjörg Solrun et à d’autres femmes de son parti ce qu’est devenue la ménagère pratique ? A-t-elle abandonné son côté pratique ? N’était-ce plus assez chic d’être femme au foyer ? Il n’y a pas que les adolescents qui courent le risque de mauvaises fréquentations. Le pouvoir politique a été dans la poche d’irresponsables pachas de la finance et il doit en assumer la responsabilité. En tout cas, en cas de difficulté, la ménagère pratique n’accompagne pas les directeurs de banques dans des conférences de presse pour mentir au monde et dire que le noir est blanc.
Mais non voyons, ils ne sont pas à blâmer. Ils n’ont pas de responsabilité. Le Premier ministre Geir Haarde disait que la crise n’était qu’un vent désagréable qui était venu de l’étranger, un peu comme la tempête de la semaine précédente, et si cela ne s’était pas passé, s’il n’avait pas venté, tout irait parfaitement bien. Ainsi, il n’y avait pas de problème tant que le délire pouvait continuer. La beuverie financière, les salaires faramineux, les bonus, le commerce infini d’actions sans valeur, les humiliations infinies des personnes qui travaillent honnêtement. La prime de bienvenue de Larus Welding à la tête de la banque Glitnir, la première banque à faire faillite, simplement pour prendre ses fonctions, dépassait les revenus de toute une vie de la plupart des hommes qui travaillent. Un écrivain devrait probablement écrire des dizaines de best-sellers pour valoir un pas de Larus Welding. Est-ce un système de valeurs bien sain ? Sait-on ce qu’est devenu l’argent de Icesave ? Est-il vrai qu’il a été prêté aux entreprises de Baugur Group12 qui maintenant doivent des centaines de milliards tandis que les propriétaires de ces mêmes entreprises font étalage de yachts, de jets privés, d’appartements de luxe, de manoirs et d’hôtels ? Les pachas de la finance paraissent s’être mis d’accord pour se prêter les uns aux autres sur des hypothèques de pure façade. Et le pouvoir politique n’y trouve rien à redire ; et ils ne vont surtout pas se précipiter et ils ne vont surtout pas juger.
L’ennui, c’est que cela n’ait pas pu continuer. C’est ce que dit Geir Haarde. Il a exactement la même attitude que celle de Jon Asgeir Johannesson13, le patron de l’empire de Baugur Group. L’homme affirme, le plus sérieusement du monde, et à son visage on dirait qu’il le croit lui-même, que parce qu’ils n’obtenaient plus de prêts pour continuer le délire, tout s’est arrêté d’un coup et que tout ça c’est la faute de David Oddsson14. À croire que Jon Asgeir a été élevé avec une forme spéciale des psaumes de David, tellement il est préoccupé par David Oddsson. Jon Asgeir utilise les mêmes arguments qu’un ivrogne estimant que l’on peut très bien conduire saoul à condition de ne pas se faire arrêter, et que c’est la faute du réverbère s’il en percute un. La dernière banque qui ne pouvait pas prêter, c’est elle qui m’a fait faire faillite ! Faut-il avaler ce charabia ? Il n’est pas à exclure que certaines choses auraient pu être mieux gérées lors de la nationalisation des banques, par exemple celle de Glitnir, mais est-ce que ça aurait été de la bonne gestion que de prêter de grosses sommes à une banque qui était en défaut de paiement ? Si je devais plusieurs millions à Jon Asgeir, est-ce qu’il m’en prêterait encore d’autres ? L’endettement des banques et des entreprises a tout simplement atteint un point de non-retour. On dit que la holding Stodir Group15 doit 260 milliards de couronnes, la compagnie maritime Eimskip environ 200 et ainsi de suite.
Voilà pourquoi nous sommes fatigués de tout ce charabia. Dans ces conditions, le pouvoir politique ne bénéficie plus de la moindre confiance à moins de retrousser les manches et chercher où il y a à prendre. C’est vrai, nous n’avons pas l’intention de payer les dettes des voyous, mais nous commençons à entendre le miaulement et le déni. Les hommes politiques vont nous remplir les oreilles avec des jérémiades sans fin et des excuses. Ils espèrent pouvoir faire le dos rond comme ils en ont l’habitude. Comme Bjarni Armannsson16 en était un expert. Les vagues de scandales le submergeaient régulièrement mais il attendait tranquillement jusqu’à ce que tout soit oublié. Il leur a peut-être enseigné les tours. Bjarni Armannsson avait prévu l’écroulement et s’est tiré avec de grosses sommes dans la poche. N’était-ce pas le parlementaire Petur Blöndal17 qui a découvert Bjarni, Petur qui a dit cette phrase drôle dans une émission télévisée : « Je n’avoue rien du tout. » Petur Blöndal était aussi l’un des principaux idéologues du transfert des fonds communs des comptes d’épargne, destinés aux œuvres de charité et à la culture, vers des entreprises privées avec des résultats catastrophiques, une perte de plusieurs milliards de couronnes. Il ne peut pas cacher son antipathie à l’égard des artistes et il œuvre d’ailleurs pour que les salaires des artistes soient abolis. Cet homme ne se rend aucunement compte du rôle de l’art dans le manège économique et ne s’est pas intéressé à la création de valeur de l’art. Sait-il la part du marché du livre dans les revenus de l’État ? Non seulement par la taxe sur la valeur ajoutée sur les livres, mais aussi par la création de postes dans les imprimeries, les librairies et dans bien d’autres domaines. D’autres membres du Parti de l’indépendance se sont rangés à l’avis de Petur Blöndal mais pas tous, heureusement.
Ce que le pouvoir politique a fait, c’est se munir d’une force de sécurité spéciale. Le personnel du département des fraudes financières de la police a été réduit mais la force de sécurité spéciale renforcée. Lors des protestations de janvier et de la dénommée révolution des ustensiles de cuisine, il était question de commander au Danemark des véhicules de police blindés et même de les faire accompagner par une poignée de policiers danois. Il est clair que le pouvoir politique sait qui et quoi ils doivent protéger. Mais le fait que nous ayons perdu le pays, que l’histoire de la République, fondée en 1944, se termine ici, et cela uniquement parce qu’on a trop lâché la bride à quelques exploiteurs, cela arrache des larmes de sang, car en vérité, j’ai toujours bien aimé la démocratie, ses idéaux d’égalité et d’État-providence, sa fierté de l’indépendance, et je pense qu’elle va me manquer à l’avenir.
Livres d’Einar Mar Gudmundsson traduits en français
Les Anges de l’univers, Paris, Flammarion, 1998.
Les Chevaliers de l’escalier rond, Montfort-en-Chalosse, Gaïa Éditions, 2007.
Le Testament des gouttes de pluie, Montfort-en-Chalosse, Gaïa Éditions, 2008.
- *.
Ces pages constituent le deuxième chapitre, « Puis-je vous proposer le registre national ? » d’un livre, le Livre blanc dont la traduction française doit paraître prochainement.
- 1.
À sa naissance, chaque Islandais se voit attribuer un numéro d’identité personnel, composé de sa date de naissance et d’un numéro de quatre chiffres, qui lui sera demandé sa vie durant pour toutes les transactions et démarches administratives de la vie quotidienne. On appelle registre national la liste de ces numéros.
- 2.
Premier ministre (Parti de l’indépendance, conservateur) de 2006 à 2009.
- 3.
Comptes d’épargne à taux très élevés, ouverts en Angleterre et aux Pays-Bas en 2006 par une filiale de la banque Landsbanki. Suite à l’écroulement et la nationalisation de la Landsbanki en octobre 2008, lésant plus de 400 000 épargnants dans ces deux pays, les gouvernements anglais et néerlandais ont exigé que l’État islandais indemnise les épargnants à hauteur de 50 000 euros par personne. Le Fonds monétaire international en a fait une condition sine qua non pour accorder un prêt à l’Islande.
- 4.
Terme désignant un phénomène remarqué chez certains membres des familles d’alcooliques qui refusent de voir et/ou cachent à autrui la dépendance de leur proche.
- 5.
Le scandale des garçons de l’école et de l’internat de Breidavik dans un fjord isolé de l’ouest de l’Islande a éclaté en 2007 lors de la révélation de maltraitance et d’abus sexuels sur des mineurs d’origine sociale défavorisée qui étaient confiés à l’établissement dans les années 1952-1979. L’État islandais a fait faire des recherches et a publié un livre blanc sur cette affaire et a enfin payé des indemnités aux victimes.
- 6.
L’expression trafic de numéros d’identité des personnes morales désigne une pratique des entrepreneurs islandais qui, au moment de faire faillite, transfèrent les biens de la société vers une nouvelle entreprise avec un nouveau numéro d’identité, laissant les dettes sur les comptes de l’ancienne société, recommençant ainsi à zéro.
- 7.
Soit l’équivalent d’environ 60 000 euros avant la chute de la couronne en octobre 2008 ou d’environ 27 000 euros au cours actuel de la couronne (automne 2009).
- 8.
Président du conseil d’administration de la banque Kaupthing de 2003 à 2008.
- 9.
Soit l’équivalent d’environ 25 millions d’euros au cours de la couronne avant octobre 2008.
- 10.
Les prêts en panier de devise étrangère paraissaient très intéressants avec le cours élevé de la couronne et étaient largement promus par les banques en 2007 et en 2008, notamment pour le crédit à la consommation. Indexés à l’inflation comme tous les crédits en Islande, dans un contexte de chute de la devise locale de 70% et une inflation annuelle de 12, 7%, ils sont en train d’étouffer les ménages concernés.
- 11.
La Liste des femmes était un parti politique féministe fondé juste avant les élections législatives en 1983 où il a obtenu 5, 5% des voix et trois députées au parlement de Althingi. Lors des élections législatives suivantes, en 1987, le parti a recueilli 10, 1% des suffrages et six sièges au parlement. La Liste des femmes a perdu un siège en 1991 et n’a eu que trois femmes au parlement lors des élections législatives de 1995. Le parti a fusionné avec deux autres partis de gauche pour former l’Alliance social-démocrate en 1998.
- 12.
Baugur Group est une société de grande distribution et d’investissement islandaise dont les activités se sont principalement concentrées dans les secteurs du service, du commerce de détail et de l’immobilier en Islande, au Royaume-Uni et en Scandinavie.
- 13.
Jon Asgeir Johannesson fonda la chaîne de supermarchés « Bonus » en 1989 avec son père, Johannes Jonsson. « Bonus », géré selon le modèle de Wal-Mart, jeta les bases de l’expansion de Baugur Group dont Johannesson est le directeur général.
- 14.
Ancien Premier ministre (1991-2004), gouverneur de la Banque centrale islandaise de 2005 à 2009.
- 15.
Stodir Group (FL Group jusqu’en juin 2008) était une holding islandaise, basée à Reykjavik avec des bureaux à Londres. Ses filiales les plus connues étaient le Icelandair Group, leader dans le secteur aérien et touristique islandais depuis 70 ans, vendu en octobre 2006, et la banque Glitnir. Stodir Group a été placé sous administration judiciaire en septembre 2008 suite à la nationalisation de Glitnir.
- 16.
Bjarni Armannsson était le directeur de la banque Glitnir depuis sa création en 2000 (sous le nom de Islandsbanki) jusqu’en mai 2007.
- 17.
Député du Parti de l’indépendance (conservateurs) depuis 1995.