Un vent de changement souffle sur l'Allemagne
Alternativlos (« sans alternative ») fut longtemps le mot d’ordre de l’Allemagne – il a gagné le prix du « plus mauvais mot de l’année » en 2016. Tout fut en effet sans alternative : la politique, la grande coalition, l’austérité, les prétendues « contraintes politiques », par exemple la nécessité de n’avoir aucun déficit budgétaire (schwarze Null) et de ne pas contracter de dettes. Surtout, Angela Merkel fut sans alternative au point de devenir un synonyme de l’Allemagne même. Quand le reste de l’Europe sombrait dans l’apathie économique et politique, Angela Merkel devenait la seule dirigeante légitime du monde libre après l’élection de Donald Trump. Après douze ans de règne, le temps de la coalition gouvernementale semble révolu.
L’Allemagne reprend des couleurs
Depuis que Martin Schulz, social-démocrate et ancien président du Parlement européen, a annoncé en mars dernier – après quelques escarmouches avec Sigmar Gabriel, dont les scores dans les sondages baissaient chaque jour au point d’inquiéter le Spd (Parti social-démocrate d’Allemagne) – sa candidature aux élections nationales de septembre 2017, un vent de changement a soufflé sur l’Allemagne. Jusqu’à il y a peu, l’idée d’une alternative « noire-verte » (l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne [Cdu] et les Verts) à une coalition Cdu-Spd – la seule option qui restait à Angela Merkel pour asseoir son pouvoir – faisait bayer aux corneilles une grande partie des Allemands, notamment les jeunes. Soudain, l’éventail des possibles s’ouvrait avec une coalition « rose-verte-rouge » (le Spd, les Verts et Die Linke). Martin Schulz, récemment élu chef du parti à l’unanimité, a fait une rentrée foudroyante qui a poussé le Spd haut dans les sondages, alors qu’il se maintenait depuis longtemps aux alentours de 20 %, malgré un travail sérieux lors de la dernière législature, notamment sur la politique de la famille, le revenu de base et la justice. Simple partenaire, le Spd avait tout à perdre au sein d’une grande coalition ; Martin Schulz donne désormais au Spd le courage d’oser plus : sortir de l’ombre d’Angela Merkel, faire un virage à gauche et tirer ainsi le pays de la stagnation politique.
Cet « effet Schulz » a pourtant connu un revers lors des récentes élections dans la Sarre, où la perspective « rose-rouge » (Spd et Die Linke) a mobilisé une contre-offensive droitière. Mais les possibilités de coalition au niveau national prennent des couleurs, dans la mesure où les libéraux sentent, après quatre ans d’absence au Parlement, qu’ils ont leurs chances de faire leur retour au sein d’une coalition « rose-jaune-verte » (dite Ampel, « feu de circulation »), avec les socialistes et les écologistes, ou bien dans une coalition « rose-jaune-verte » (dite Jamaika), avec les écologistes et les conservateurs. Ces dernières ont déjà été expérimentées au niveau des États fédérés, par exemple en Rhénanie-Palatinat, mais jamais au niveau fédéral. L’Allemagne est donc prête à s’aventurer sur des terres inconnues.
Craquements dans le système des partis
Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays européens, le système des partis politiques reste solide en Allemagne. Le pays s’est mieux sorti de la crise financière que ses voisins, surtout la France, et n’a pas connu l’éclatement des partis qui a eu lieu en France, aux Pays-Bas, en Grèce, en Italie ou encore en Espagne, sous la pression de partis ou de mouvements populistes, de droite comme de gauche. Bien que l’Alternative für Deutschland (AfD) se soit durablement installée dans son système politique, l’Allemagne n’a connu ni les ravages que le Front national a produits en France, ni la percée du Ppv (Parti pour la liberté) de Geert Wilders aux Pays-Bas, ni les séquelles laissées par le Fpö (Parti libéral) en Autriche, ni même les effets de Syriza en Grèce, du Mouvement 5 étoiles en Italie ou de Podemos en Espagne.
Longtemps, l’Allemagne semblait préservée de tout mouvement populiste, gonflée par sa réussite économique et sa politique d’exportation. L’AfD se voulait distinguée plutôt que populiste. En 2012, des professeurs d’université et une partie de la bourgeoisie, qui contestaient le système de l’euro, ne cherchaient pas à rassembler les déçus ou les délaissés d’une politique néolibérale qui avait pourtant affecté le tissu social. L’AfD voulait plutôt défendre une orthodoxie ordo-libérale dans le système euro, contre la monétisation de la dette et un plan de sauvetage pour la Grèce, ce qui lui a valu d’attirer une partie de l’électorat du Parti libéral-démocrate (Fdp).
L’ambition initiale de l’AfD était de devenir une force nationale-conservatrice, en piochant dans un électorat de droite que la Cdu avait négligé à force de mesures progressistes sur le mariage homosexuel, sur le rôle de la femme dans la société ou encore sur l’armée. Mais ses soutiens restaient limités. C’est la crise des réfugiés de 2015 qui a mis l’AfD en position de bousculer le paysage politique de la République fédérale d’Allemagne. Le parti a ainsi attiré une grande part de l’électorat de Die Linke, mais aussi certains membres de l’establishment, en colère contre l’accueil d’un grand nombre de réfugiés. L’AfD devenait alors ce mélange toxique – et une menace réelle pour la Cdu – de perdants de la mondialisation, de bourgeois conservateurs mécontents et de néonazis résiduels, qui ont toujours existé en Allemagne sous la houlette du Npd (Parti national-démocrate d’Allemagne), mais qui restaient en nombre négligeable, et dont le parti était souvent sous la menace d’une interdiction officielle par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe.
C’est à l’occasion de la crise des réfugiés que le personnel plus conservateur de l’AfD s’est trouvé écarté au profit de voix plus nationalistes, voire völkisch, telles que celles de Björn Höcke ou d’André Poggenburg, tous deux venus de l’Est, qui conduisaient clairement le parti sur des sillons racistes. Le carrousel du personnel de l’AfD continue de tourner, et avec lui le combat sur l’orientation de base se poursuit : plus nationaliste ou plus conservateur ? De vieux routiers de la vie politique allemande, tels que Peter Gauweiler ou encore Alexander Gauland, venus de la Cdu, continuent de veiller sur le programme et tentent de tenir la frange radicale pour garder le parti dans le « politiquement correct ».
Pour le moment, le danger de voir l’AfD bousculer sérieusement le paysage politique allemand est conjuré par l’arrivée de Martin Schulz, qui recentre la bataille politique sur le clivage entre la Cdu et le Spd. La tentation « populiste » en Allemagne n’est pas comparable à la transformation de la vie politique française : l’AfD ne rencontre de succès électoraux que dans les nouveaux États fédérés de l’Est, mais elle a déjà pour effet de pousser la Cdu vers la droite.