La Chine doit être un exemple dans l’histoire des jeux Olympiques. (Entretien)


Ce texte paru en Chine montre la manière dont la portée politique des jeux est discutée au sein même de la presse chinoise : une partie de l’opinion reconnaît, sans être dupe de la fierté nationale, les bénéfices indirects de la compétition sportive pour le pouvoir.

Caijing (Finance) est un bimestriel connu pour sa liberté de ton. Basé à Pékin, il a été fondé en 1998 par Hu Shuli, une ancienne journaliste du Gongren Ribao (Quotidien des ouvriers) qui a remporté de nombreux prix internationaux pour la qualité de son travail. Réputé pour ses enquêtes qui rappellent le journalisme d’investigation, Caijing a dénoncé de nombreux scandales et ne se limite pas aux questions économiques et financières. Le tirage de ce magazine imprimé sur papier glacé serait de 220 000 exemplaires. Son site internet est également très fréquenté.

Le magazine dépend officiellement du State Exchange Executive Council, une institution d’État, mais il est financé essentiellement par des fonds privés, ce qui explique en partie sa liberté de ton.

J.-P. B.

Mon devoir en tant que journaliste sportif est de me consacrer aux reportages dans le domaine des sports. De même, la tâche des jeux Olympiques est de se concentrer pleinement sur les compétitions. Cependant, ces principes peuvent être facilement mis à mal et réduits en poussière dans la réalité du monde. L’agitation des marchés financiers et les troubles au Tibet qui précèdent la tenue des jeux à Pékin sont un exemple de ce qui peut créer un vent de panique chez le professionnel de l’information que je suis. Le sport étant avant tout un loisir, une revue comme la nôtre, dans laquelle travaillent autant de collaborateurs et possédant des recettes publicitaires aussi élevées, a absolument besoin d’une atmosphère d’ouverture dans la société, dans l’économie et dans le sport, ainsi que d’un environnement marqué par un développement stable et durable. Car en période de troubles, peu de gens ont le loisir de suivre l’actualité sportive et peu d’hommes d’affaires peuvent investir autant dans la publicité. Dans le même temps, face à la situation actuelle de notre pays, les Chinois qui ont une conscience citoyenne ne peuvent pas ne pas se sentir concernés, alertés et inquiets.

Pour Pékin, il aurait été difficile d’imaginer se retrouver dans une situation aussi délicate après les acclamations, les festivités grandioses et les sincères félicitations venant du monde entier à l’occasion du « triomphe » à Moscou, il y a sept ans de cela. À l’époque, les plus grands médias de langue chinoise dans le monde reprenaient et citaient avec orgueil et fierté les articles de Cnn, ceux de la Bbc, du Times et d’autres médias internationaux qui relataient alors la victoire chinoise et témoignaient des louanges et des attentes des peuples du monde à l’égard de la Chine. À l’époque, dans notre pays, cette presse internationale était considérée comme la plus fiable du monde. Mais tous ces bons sentiments partagés sont partis en fumée. Aujourd’hui, ces médias sont des propagateurs de « rumeurs mensongères », des « groupes malintentionnés » émettant des « rapports malhonnêtes » et sont considérés comme des exemples négatifs, voire des « ennemis de la Chine ». Ainsi, les porte-parole gouvernementaux raides dans leur costume font des déclarations graves et solennelles, tandis que le peuple en colère exprime son indignation avec fureur. Et, au fond de lui-même, le gouvernement n’a-t-il pas quelques doutes ou quelques regrets sur la justesse de son choix de se porter candidat ? Mais qui aurait pu dire que cette histoire de jeux Olympiques allait créer autant d’embarras ? Après tout, on ne nous avait parlé que des immenses améliorations qu’ils allaient apporter au pays organisateur, tant dans le domaine de l’économie que dans celui de la cohésion nationale.

Une histoire indissociable des tensions politiques

Oui, il faut admettre que les JO ne sont pas qu’une partie de plaisir. Rien ne va jamais de soi et la politique est toujours étroitement liée à l’événement. Depuis que Coubertin, en 1896, a fait revivre cette affaire-là, elle n’a cessé de démentir ses belles paroles selon lesquelles il ne comptait pas « la laisser se transformer en outil commercial ou politique ». Dès la tenue des premiers jeux d’Athènes, la famille royale grecque s’était postée sur les lignes d’arrivée des pistes de course et des piscines afin de saluer les vainqueurs dès leur victoire à la fin des épreuves. C’est ainsi que débuta dans l’histoire la politisation des jeux Olympiques. Après cela, en 1936, les jeux servirent la propagande du régime nazi. En 1948, la ville organisatrice de Londres interdit aux sportifs allemands de participer à la compétition. En 1956, l’Égypte, l’Irak et le Liban boycottèrent les jeux de Melbourne pour protester contre l’occupation par Israël du canal de Suez, et l’Espagne, la Hollande et la Suisse firent de même afin de dénoncer l’invasion de la Hongrie par l’Urss. En 1964, les jeux de Tokyo eurent pour but politique de panser les plaies de la Seconde Guerre mondiale. Lors des jeux de Mexico en 1968, l’année même de la répression du Printemps de Prague par l’Union soviétique, la gymnaste tchèque qui avait obtenu la médaille d’argent se retourna sur le podium tandis que l’on jouait l’hymne et que l’on hissait le drapeau de l’Urss en l’honneur de la médaillée d’or soviétique. En 1972, à Munich, un commando palestinien abattit 11 membres de la délégation israélienne, provoquant ainsi ce qui fut appelé le « drame de Munich ». En 1976, la vaste majorité des pays africains boycottèrent les jeux de Montréal pour dénoncer l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud. En 1980, les États-Unis, suivis par 65 pays, boycottèrent les jeux de Moscou en signe de protestation contre l’invasion de l’Urss en Afghanistan. En réponse, l’Union soviétique et la plupart des pays d’Europe de l’Est refusèrent de participer aux jeux de Los Angeles de 1984. Quatre ans plus tard, les jeux de Séoul eurent pour effet de faire progresser la Corée du Sud vers la démocratie et de décrisper les relations Est-Ouest dans un contexte de guerre froide. On pourra argumenter que cela constituait un bon usage de la politique, mais il s’agissait néanmoins toujours d’une politisation des jeux Olympiques.

La Chine, d’ailleurs, n’a pas été en reste. Hormis son empressement à participer aux jeux d’Helsinki de 1952, dès l’année 1956, la République populaire de Chine boycotta systématiquement les jeux Olympiques pour protester contre la participation de la République de Chine à l’événement planétaire. Il faudra attendre 1979 pour que la Chine réintègre le Comité international olympique. En 1980, elle participe au boycott des jeux de Moscou. Ce n’est que depuis 1984 que la Chine participe de façon régulière aux jeux Olympiques. Les JO ont été politisés pendant plusieurs décennies. Ce n’est que depuis les jeux de 1992 à Barcelone qu’ils étaient enfin sur la voie de la normalisation. Mais, aujourd’hui, en 2008 avec la tenue des jeux à Pékin, voilà que nous nous trouvons de nouveau à la croisée des chemins.

Qu’attend-on des jeux ?

À l’image de l’impuissance onusienne face aux multiples conflits dans le monde, le Comité international olympique (Cio) n’a que peu d’influence sur les interactions aussi diverses qu’inévitables entre la politique et les jeux Olympiques. Cependant, le Cio ainsi que la Fifa ont en commun des différences de taille avec l’Onu : le monde entier sollicite leur faveur ; leurs ressources, grâce aux sponsors, sont quasi inépuisables et échappent au contrôle extérieur. Pensant avant tout à leur propre intérêt et se réclamant d’une neutralité théorique, ils prétendent ne pas se mêler de politique, surtout lorsque les problèmes arrivent, et pratiquent au coup par coup et de manière récurrente une langue de bois destinée à éviter à la fois d’offenser les milieux sportifs et de froisser les pays organisateurs. Les récentes déclarations de Juan Antonio Samaranch, président honorifique du Cio, en sont un exemple. Questionné sur l’ampleur des problèmes rencontrés par le Comité olympique de Pékin, il a déclaré :

Ce n’est pas mon rôle d’analyser ces événements. À titre personnel, j’ai de profonds sentiments pour la Chine. J’aime et j’admire la nation chinoise.

Il a usé du même tour de passe-passe pour aborder la question du Tibet :

Récemment la question du Tibet a fait la une de tous les médias, mais aujourd’hui cette société est déjà beaucoup plus ouverte, et il est certain que des journalistes étrangers finiront bien par raconter ce qui s’est réellement passé.

De même, quand il a abordé la question des rumeurs de boycott, il a usé de la même langue de bois en affirmant ensuite :

Si certains hommes politiques ne veulent pas assister à la cérémonie d’ouverture, ça n’a aucune importance. Ce n’est pas d’hommes politiques que les jeux Olympiques ont besoin mais de sportifs.

L’actuel président et plus haut responsable du Cio, Jacques Rogge, s’est retrouvé dans la même situation délicate et embarrassante. Récemment, il a affirmé lors d’un entretien :

Nous ne sommes pas une institution politique. Notre mission est de garantir que les athlètes puissent participer aux meilleurs jeux Olympiques possibles.

Sur la question du Tibet, il a déclaré :

Le Cio s’est engagé avec la Chine dans ce que j’ai appelé une « diplomatie silencieuse ». Nous discutons tous les jours de sujets avec la Chine, y compris ceux que vous mentionnez. Bien sûr, nous devons maintenir le principe de la non-ingérence dans les affaires intérieures chinoises.

Quel discours imparable !

On pourrait se demander alors si la politisation des jeux Olympiques ne va pas conduire ceux-ci à leur perte. Cela ne semble pas probable car, après tout, il en a toujours été ainsi pour les jeux et les clés de leur succès restent encore et toujours la compétition sportive elle-même et les questions qui en découlent comme la résolution du problème du dopage et le moyen d’en faire un événement aussi populaire et admiré que la Coupe du monde de football. Si ces sujets essentiels sont traités avec succès, les JO perdureront malgré tout. En revanche, s’ils ne sont pas résolus, qu’il y ait politisation ou non, les jeux auront perdu à jamais leur aura.

En réalité, la miraculeuse longévité des jeux Olympiques tient pour beaucoup au soutien politique des pays du monde entier. Dire cela ne revient pas à minimiser les problèmes que celui-ci a créés en retour. Car les turbulences politiques rencontrées par les jeux de Pékin viennent se superposer à l’autre problème qu’est celui du dopage, ajoutant dès lors une corde de plus à leur cou et les asphyxiant ainsi davantage.

Traiter lucidement la politisation

Mais alors, comment la Chine et les masses chinoises peuvent-elles appréhender ce qui se passe ? Que doivent-elles faire ? Critiquer l’ingérence de la politique dans l’organisation des jeux Olympiques est facile et à la portée de tout le monde. En fait, quand on se trouve au centre de la tempête, si l’on reste crispé sur ses positions on perd l’initiative et on se trouve rapidement poussé dans ses retranchements, dans l’incapacité de prendre les choses en main. Il ne sert à rien de prier pour que la politique n’interfère pas avec les JO et ce n’est pas là l’attitude d’un acteur de premier plan mais d’un spectateur, ou de quelqu’un d’extérieur à la gestion de l’événement. Car si l’on veut être en charge de l’événement, ce genre de prières adressées au ciel ne suffit pas, il faut surtout agir.

Des organisateurs clairvoyants et responsables doivent réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour assurer l’intégrité des jeux Olympiques, pour convaincre l’opinion publique de leur sincérité, de leur capacité à traiter correctement les problèmes actuels et non pas donner l’impression qu’ils politisent encore plus les jeux. La solution peut se résumer en deux mots : dialogue et compréhension. Une solution plus éclairée et plus responsable encore serait de réfléchir de façon dialectique et objective sur la relation entre politique et jeux Olympiques. Car celle-ci n’est pas toujours néfaste. L’homme éclairé doit appréhender finement la différence entre politisation des jeux et difficultés politiques. Prenons les JO de Séoul, il est indéniable qu’ils ont été politisés, puisqu’ils ont aidé à l’instauration de la démocratie en Corée du Sud et ont provoqué une baisse de tension entre les protagonistes de la guerre froide. On ne peut rien imaginer de plus politisé. Certes, il n’est pas certain que du strict point de vue sportif et sociologique ce soit un bien, car il n’est pas possible, ni sans doute souhaitable, que les JO assument le poids de tels enjeux politiques. Quoi qu’il en soit, qui pourrait s’opposer à une telle imbrication des jeux et de la politique ? N’a-t-elle pas dans ce cas constitué un succès dont les effets bénéfiques se feront sentir pendant des générations ? N’a-t-elle pas signifié un tournant historique pour la Corée du Sud et pour le monde ? Raison de plus pour que l’homme éclairé fasse la différence entre politisation et difficultés politiques. La clé de cette distinction réside dans la contribution au bonheur des peuples et à un exemple positif pour le monde. Lorsque Jacques Rogge affirme qu’il est convaincu que les jeux feront progresser la cause des droits de l’homme en Chine, il faut reconnaître cette bonne intention. Ainsi, les problèmes politiques disparaîtront d’eux-mêmes. En ce qui concerne la signification que la Chine doit donner aux JO, nous pouvons dire ceci : le monde a montré son affection pour Pékin. Maintenant, pour diverses raisons, les jeux rencontrent des difficultés, des turbulences qui risquent de projeter une ombre sur leur déroulement à venir. Dans ces conditions, pour résoudre les problèmes et rendre leur pureté aux JO, nous devons donner un bon exemple à ceux qui viendront après nous. Ainsi, les futurs pays candidats aux jeux, inspirés par notre exemple, n’auront pas de craintes et relèveront le défi avec une confiance renouvelée. Et toutes les turbulences s’évanouiront d’elles-mêmes, grâce à ce précédent marqué par la sincérité, la tolérance et l’ouverture. Et tout le monde en tirera un grand bénéfice : les jeux Olympiques, la Chine et le monde.

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    Rédacteur en chef exécutif du Magazine des sports. Article repris de Caijing, 3 avril 2008. Les intertitres sont des ajouts de la traduction française.