Salut la viande !


Êtes-vous prêt à tout pour avoir un emploi ?

Dés le début on avait été clair avec eux : ils seraient soumis, on emploie ce mot, à un Speed Testing. Terme déposé. « Messieurs vous aurez deux minutes, j’ai bien dit deux minutes, mesurées au chronomètre, pour faire envie aux recruteurs qui vous recevront, deux minutes pour démontrer que notre entreprise a besoin de vous, deux minutes, pas une de plus, pour nous persuader que vous n’êtes pas un coût pour ceux qui vous recrutent, mais un gain. Faites-nous gagner. Faites envie, messieurs. Et attention, ils connaissent toutes les ficelles. Vous aurez deux minutes pour tout donner, et ensuite, s’il y a lieu, on vous rappellera. »

Ils étaient plusieurs dans la salle d’attente. L’un d’eux était beau gosse avec une épaisse chevelure bouclée, il ouvrit les deux premiers boutons de sa chemise, et apparurent les poils noirs de sa poitrine où brillait l’éclat doux de maillons d’or. Il mouilla ses lèvres, passa sa langue sur ses dents, et se lança. Quand il passa la porte du bureau cela sentit le poulailler, et ils crurent entendre des glouglous de volaille ; mais cela devait être le chauffage, leur estomac, un rêve, car cela s’interrompit aussitôt que la porte se fut refermée.

Ricky Parsone tapotait le sol de sa botte, il était assis les coudes sur les genoux, penché en avant, mains jointes par le bout des doigts, et ses doigts frémissaient. Il était impatient. Le type hâve de la chaise à côté se tourna vers lui, son visage trop proche sentait la sueur, ses cheveux collaient en mèches luisantes à son front et ses tempes.

« Tu penses leur dire quoi, toi, en deux minutes ?

– Rien prévu. Je verrai. Et toi ? »

L’autre fourragea sa poche, sortit une photo abîmée où l’on voyait trois enfants blonds et obèses au regard vide, vêtus de survêtements de tissu luisant qui les boudinaient, la fermeture remontée jusqu’au menton. Seule la taille indiquait leur différence d’âge, car leur visage lunaire ne montrait rien, trois faces de bébés agrandis où le temps n’avait laissé aucune trace.

« Je vais leur montrer la photo de mes enfants qui crèvent. Avec ça, ils verront que je suis prêt à tout pour les sauver. Je vais m’investir à fond, leur vie en dépend, la famille est la plus forte des motivations. N’est-ce pas ?

– Des enfants maigres, ce serait mieux.

– Plus personne n’est maigre, tu le sais bien. La famine aujourd’hui, c’est le diabète qui vient après l’obésité. Ils sont malades, je te dis. D’ailleurs ça se voit, tu vois leurs yeux ? À peine ouverts à cause du gras.

– Ce sont les tiens ?

– J’ai leur photo. Je les considère comme les miens. »

Celui assis en face d’eux portait des vêtements assez convenables, mais bizarrement sales en des points très précis, comme salis par des frottements répétés. Il se tenait droit, les mains à plat sur les genoux, et après avoir regardé d’un côté et de l’autre, en prenant d’absurdes précautions, il leur parla à mi-voix, sans presque remuer les lèvres, sans jamais les fixer des yeux. Une surveillance vidéo n’aurait sans doute pas remarqué qu’il parlait, et un micro n’aurait pas su d’où ça venait.

« Mon problème c’est les diplômes. Ça fait peur, les diplômes. Je vais nier d’en avoir. Je vais prétendre être analphabète, caractériel, un peu psychotique peut-être. Je vais raconter tous mes échecs, me mettre nu, leur démontrer que je ne vaux rien. Et ils pourront me payer le moins possible ; même ne pas me payer du tout, juste me prendre pour rien, je ne leur coûterai pas. Le travail se fera tout seul, comme si je n’existais pas. Et puis une fois dedans, on verra. »

Le beau gosse sortit, l’œil vide, et dans son sillage ça sentait la poule ; ils entendirent encore des gloussements et des grattements de griffes, des grincements sur du métal. Il traversa la pièce sans les regarder, en reboutonnant machinalement sa chemise. Étrangement, une petite plume tombait dans son sillage, un flocon de duvet qui se cabra dans le courant d’air quand il ferma la porte, et qui atteignit le sol bien après qu’il soit sorti.

« Il a proposé de coucher, et personne n’a voulu », grinça Ricky.

Il se leva, c’était à lui.

Dans la salle de recrutement il y avait des poules, plusieurs poules serrées dans une cage de fil de fer, et cela sentait la plume brute et le guano. Les quatre Flamands à cravate rose étaient alignés derrière un vaste bureau métallique, devant chacun était posé un chronomètre. Sur une écritoire à pince attendait une fiche à items, dont à l’envers il voyait la colonne de petites cases allant par deux, toutes vierges, une colonne pour oui, une colonne pour non, en bas une case pour le total, et une ligne pointillée pour la décision. Ils étaient assis tous les quatre et Ricky resta debout, il n’y avait aucun siège de ce côté-ci du bureau.

« Vous avez deux minutes, Monsieur », dit l’un d’eux dans un français parfait, juste un peu heurté, mais ce n’était peut-être pas l’accent, seulement le ton qui convenait à la situation.

D’un même geste les quatre appuyèrent sur le déclencheur de leur chronomètre. Les poules ébouriffées grattaient à petits gestes nerveux le sol de leur cage. Ricky attendit une question, elle ne vint pas. Il perdit vingt secondes. Il se lança.

« Messieurs, je souhaite travailler chez Spando.

– Souhaite ? C’est un peu mou.

– Messieurs, je désire travailler chez Spando, plus que tout.

– Travailler en général ? Ou vraiment chez Spando ?

– Chez Spando, Messieurs. Spando m’attire. Depuis des années j’en rêve. Je viens parfois rôder autour de l’enceinte, j’imagine ce qui s’y passe, et le désir me prend d’y être introduit. Cela m’obsède, et jusque-là je n’ai fait qu’en rêver, jusque-là j’errais sans savoir comment m’investir, cantonné derrière les grillages, du mauvais côté de l’enceinte. Aujourd’hui s’ouvre une opportunité : on m’offre enfin cette occasion d’entrer que j’ai tant désirée, on me donne une chance. Je la saisis avec enthousiasme, et reconnaissance. J’ai l’occasion de réaliser mon rêve, et je pourrais montrer ce que je vaux. Je suis prêt à tout. »

Ils cochaient les items, en suivant l’aiguille de leur chronomètre.

« Pourquoi Spando ?

– J’ai la passion de la viande, Messieurs. L’odeur de la viande, son aspect, son goût. Et de la viande hachée par-dessus tout. J’aime le sang, le découpage, l’acharnement. La viande, je la hache depuis toujours.

– Vous hacheriez n’importe quoi ?

– Je hacherais père et mère pour travailler chez Spando. »

Les poules gloussaient. Un des Flamands se leva et ouvrit la trappe de la cage ; après avoir un peu tâtonné dans l’affolement qu’il provoquait, il sortit une poule. Il la tenait par les pattes, et la volaille tordait son cou pour remonter la tête et voir à l’endroit, clignant de son œil rond inexpressif, son œil dur d’oiseau perpétuellement inquiet qui ressemble à un dispositif mécanique. Un autre Flamand ouvrit un tiroir et sortit un couperet, un couperet neuf et affûté dont le métal brilla sous le néon du plafond.

« Qu’est-ce que vous êtes prêt à faire avec ça ?

– Tout.

– Tenez. »

Il lui tendit le couperet. L’objet était lourd, bien équilibré, sûrement efficace dans sa fonction.

« Égorgez la poule, vous avez vingt secondes. »

On lui tendit la poule qui gloussa stupidement.

« Une poule ? Je ne vais pas égorger un poulet pour être engagé, ce serait de la superstition. Je m’investis dans le réel, Messieurs. Une poule ! Mais vous rigolez ! C’est moi qui veux entrer au service Spando, c’est moi qui veux m’investir à fond, et vous me demandez de sacrifier une bestiole qui ne me concerne pas ? C’est de moi-même que je donne quand je m’investis : je suis à fond, toujours, quoi que je fasse. J’ai la passion de la viande, Messieurs. Je hache.

– Vous avez encore dix secondes. »

Ricky leva son bras gauche, posa vivement le tranchant du couperet sur son poignet, et le fit glisser. Le sang jaillit, bien rouge, rebondit sur le bureau, éclaboussa la poule, tacha la cravate du Flamand assis devant lui.

« Voilà ce que je fais quand je m’investis. »

Il resta le bras levé, le sang coulait sur le sol ; il fermait le poing, faisait pulser ses doigts pour que cela continue de couler. Les quatre Flamands le regardaient médusés, et machinalement les quatre pouces arrêtèrent en même temps les quatre chronomètres. Leur stylo restait suspendu au-dessus des cases, ils ne savaient quoi cocher, ni quelle ligne ni quelle case.

« C’est fini, murmura l’un.

– Vous êtes qui ? souffla un autre.

– Je m’appelle Parsone », répondit Ricky.

Il sortit une compresse et un rouleau de sparadrap de sa poche, colmata rapidement la plaie. Le sang arrêta de couler.

« Je crois que ça va aller », dit un des Flamands plus petit que les autres, rond et bouclé, d’une voix douce et mal assurée, où réapparut cet accent que l’on peut croire dû à une gorge irritée. La poule à l’envers gloussa et agita ses ailes, des flocons de duvet s’éparpillaient autour d’elle et tombaient lentement, glissaient en tournoyant sur la surface métallique du gros meuble qui les séparait.

Ricky sortit de la salle de recrutement. L’homme hâve dans la salle d’attente lui jeta un regard anxieux, l’autre travaillait ses yeux vides. Il sortit sans rien leur dire, et dans une rue latérale il trouva des poubelles. Il décolla le sparadrap et se débarrassa de la compresse, de la fausse peau de silicone couleur chair, du tuyau discret qui remontait le long de sa manche, du petit réservoir de sang de bœuf défibrinisé qu’il portait dans une poche de sa veste.

« Au moins, se dit-il, je ne me suis pas taché. Et dans la confusion, ils penseront d’abord à nettoyer avant de remarquer que ce sang ne coagule pas. »

À cinq heures du matin on fit entrer les nouveaux recrutés, parmi lesquels Ricky ne reconnut pas ceux que l’on avait soumis au test. Avant que le jour ne se lève, ils attendaient dans le froid humide, leurs cheveux collés par le brouillard qui est une pluie trop légère pour tomber mais qui imprègne tout ce qu’elle touche. Le col relevé, ils piétinaient et fumaient devant les grilles fermées, ils n’échangeaient pas un mot. On fit glisser la grille, à peine, et ils entrèrent en file, l’homme en blouse blanche qui leur avait ouvert, coiffé d’un calot de papier et portant un badge en sautoir, les guida dans des couloirs déserts jusqu’à une salle de réunion sans fenêtres, où des chaises en plastique moulé étaient alignées devant un écran. Il les fit asseoir, il ne leur avait rien dit, sauf un Bonjour aussitôt ravalé, comme échappé par habitude, et un Asseyez-vous très sec, lancé sans les regarder.

Il avait ouvert les portes en glissant son badge devant les serrures, et à l’aide du même badge il alluma un vidéoprojecteur, déclencha un dévédoscope, atténua les lumières. Chacun de ses gestes lui était permis par cette carte en plastique où était incrustée sa photo tête nue.

Sur l’écran, un film commença. On était au Mexique, c’est-à-dire nulle part. La caméra filmait d’une voiture qui roulait sur une large route poussiéreuse bordée de hangars entourés de grilles. Le Mexique s’enrichit, car il accueille les usines américaines. La voiture qui filmait croisait de grosses SUV aux vitres obscures, des types à pied auxquels moustaches et lunettes noires donnaient par principe des têtes de sales types, des chiens maigres qui allaient tout seuls. La caméra franchit un barrage avec des vigiles en uniforme, portant moustaches et lunettes noires comme tous les hommes dans cette ville, qui se penchaient pour regarder à l’intérieur des voitures, et les laissaient passer d’un geste brutal de la main. Les maquiladoras sont l’atelier de l’Amérique, on y travaille fiévreusement, jour et nuit, plus habilement qu’au Nord et pour moins cher. La caméra entra dans un bâtiment de ciment clair, une simple boîte dont l’intérieur était divisé en petites pièces, dans chacune étaient quatre lits superposés. Deux vigiles bedonnants à lunettes noires surveillaient l’entrée. Les ouvriers viennent de loin, attirés par la soudaine richesse de ces villes frontières, ils dorment sur place, font vivre des familles à mille kilomètres de là. Des jeunes gens torse nu, peau cuivrée, cheveux noirs très épais, revenaient de la douche collective avec une serviette sur l’épaule. Ils vivent ici, et ici on travaille dur, mais des familles entières, restées dans les déserts du Nord ou dans la forêt maya, vivent du travail lucratif de ces garçons courageux. Ici se créent les richesses que permettent la liberté économique et la division mondiale du travail, où les pays jeunes et libres ont une forte carte à jouer.

La caméra entra dans un autre bâtiment, et là ne travaillaient que des femmes aux cheveux longs et noirs, attachés en queue-de-cheval ou retenus par un foulard. Des vigiles gardaient l’entrée, mais dans la grande salle il n’était plus aucun homme. La caméra suivit de longues tables parallèles où des centaines d’ouvrières étaient penchées sur leur machine à coudre, séparées l’une de l’autre par des vêtements multicolores en tas. Le vacarme était terrible, un tonnerre aigu de petits moteurs et de grelottement d’aiguilles, mais pas un mot. Toutes étaient penchées, les yeux baissés, concentrées sur les petites choses qu’elles cousaient, et des surveillantes en blouses grises passaient entre les tables à pas lents, vérifiant pardessus leurs épaules courbées l’exactitude de leurs gestes. La caméra s’arrêta devant une jeune femme au visage indien, lèvres lourdes, longs cheveux très noirs attachés par un nœud rouge, elle releva la tête, sans sourire, un peu gênée par la caméra ; une surveillante lui permit de suspendre le mouvement de ses doigts et resta debout à côté d’elle. On interrogea la jeune femme. Combien gagne-t-elle ? Elle le dit en pesos, un sous-titre convertit en euros, à peu près deux cents. Savait-elle qu’en France, pour le même travail, on est payé plus de mille ? Elle sembla ne pas comprendre, hésita, regarda la surveillante et la caméra, ses yeux effilés se plissèrent d’inquiétude, puis d’une voix timide elle demanda en espagnol : « Mais pourquoi on les paye tant ? »

Le film s’arrêta sur le logo de l’agence de communication qui l’avait fait, sans autre forme de générique, à aucun moment on n’avait vu qui tenait la caméra, ni qui parlait. La lumière se ralluma, l’homme en blouse et calot blanc prit enfin la parole. « Vous avez entendu ? Pourquoi on les paye tant ? En effet. Pourquoi vous payer tant ? À vous de répondre à cette question. À vous d’en donner les raisons. À vous de persuader l’entreprise que vous valez cette somme-là qui plombe sa compétitivité, qui lui donne envie d’aller voir ailleurs où l’on est plus raisonnable. Démontrez-lui que vous valez le sacrifice qu’elle fait en vous donnant autant. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour Spando, et après, et seulement après, Spando verra si elle peut faire quelque chose pour vous, dans les limites de ce qu’impose la compétition internationale. Vous n’êtes pas des employés mais des individus libres, et fiers de l’être ; nous ne sommes plus dans le petit confort du salariat : vous êtes votre propre entreprise. Vous fournirez un service que vous facturerez, et si le service répond aux besoins, s’il est adapté, si le prix est raisonnable, Spando achètera. À vous d’être indispensables, et compétitifs, à vous de rester dans la course. Sinon la concurrence vous éliminera. »

Il leur distribua un formulaire, qu’ils remplirent, il les ramassa ; et les voilà tous auto-entrepreneurs. On leur colla sur l’épaule une puce.

« C’est quoi ? demanda Ricky.

– Une puce. »

Et on lui donna sa tenue à revêtir. La lumière s’éteignit à nouveau, et sur l’écran apparut la formation technique sous la forme d’un dessin animé. Ils sauraient quoi faire, c’était simple.

À suivre…

dans les murs de Spando, l’usine à viande.

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    Écrivain, il est notamment l’auteur de l’Art français de la guerre, prix Goncourt 2011 (Paris, Gallimard). Ce texte est extrait d’un roman à paraître.