« Sous les toits de Paris… »
Nul besoin d’être pauvre pour ne pas trouver à se loger dans la capitale. La liste d’attente pour les logements sociaux comporte de nombreux ménages des classes moyennes, et ne cesse de s’allonger. Comment faire face à ce défi comptable, pour éviter que Paris ne devienne une ville-musée qui rejette sa propre population ?
Comment comprendre en parallèle l’impact des évolutions du marché de l’immobilier et celles des politiques publiques de logement menées depuis dix ans à Paris? À l’instar d’autres capitales européennes, Paris ne se distingue plus dans un processus de globalisation où le foncier devient hors de prix et les constructions nouvelles difficiles à mettre en œuvre. Paris est devenu une ville inaccessible à ceux qui n’ont qu’un salaire médian avec un prix au mètre carré dépassant parfois les 10000 euros1.
Une crise multiforme
La hausse des prix de l’immobilier (un 40 mètres carrés a pu quadrupler en dix ans) a finalement exclu toute une partie des Parisiens de perspective d’acquisitions réelles, supposant en amont de disposer déjà d’un patrimoine suffisant et solvable pour investir. En dix ans, l’écart s’est creusé entre l’évolution des revenus des ménages et les coûts de logement à l’acquisition à Paris. Même si les taux d’intérêt ont provisoirement baissé, la durée des emprunts a augmenté en moyenne dans les vingt dernières années. Le logement est devenu un facteur croissant d’inégalités sociales. En 2010, les ouvriers représentaient 1, 1% des acquéreurs contre 2, 4% en 2000. Les employés 7, 6% contre 16% dix ans auparavant. Les cadres et les professions libérales, artisans et commerçants représentent encore 49, 3% des acheteurs, avec souvent des revenus supérieurs à la moyenne nationale, tandis que les étrangers sont estimés à 8% des acquéreurs pour des logements souvent luxueux ou occupés ponctuellement. Paris dénombre environ 186917 logements sociaux soit 16, 3% du parc locatif, pour un ratio d’environ 60% de locataires contre 40% de propriétaires. En 2010, 12500 logements sociaux ont été attribués à Paris dont seuls 4164 sur le contingent de la ville (1142 par la commission de désignation du maire, 1281 par les maires d’arrondissements, 647 au titre des mutations internes du parc social, 1094 pour des relogements de droit ou de résorption de l’insalubrité). L’État dispose d’un contingent de réservation sur le parc de logement social (30% d’office sur tout nouveau programme) sans compter aussi le 1% à destination des salariés des entreprises cotisant au 1% logement2.
Pour pallier la crise multiforme du logement, la ville de Paris s’est efforcée de mettre en place des dispositifs d’aides comme « Louez solidaire » ou « Prêt Paris logement » et des allocations complémentaires (aides personnalisées au logement). Mais près de 121937 ménages restent inscrits sur le fichier parisien, renouvelable chaque année, de demandeurs de logements sociaux3. Les personnes seules représentent 39, 4% de ces demandes; il s’agit souvent de personnes très mal logées, habitant chez un tiers ou en situation de précarité (hôtel, sans domicile fixe). Ainsi, en dix ans, Paris, comme Londres et d’autres capitales européennes, s’est définitivement inscrit dans des processus croisés de l’urbanisation globalisée: la gentrification avec la spéculation immobilière, le départ des classes moyennes vers le périurbain ou la banlieue lointaine et la relégation dans un parc de logements sociaux devenu insuffisant face à l’explosion de la demande sociale de relogement et la montée des sans-abri. Comment, dans ce contexte, se reloger face à une offre indisponible et évaluer cette demande sociale sur une décennie4?
En 2001, l’attribution de logements sociaux était déjà une des priorités du nouveau maire socialiste. En rupture avec les pratiques de l’ancienne mairie jugées népotiques, des commissions d’élus et de représentants d’associations et de bailleurs sociaux avaient alors été mises en place pour attribuer des logements en fonction de critères prioritaires (conditions de logement du demandeur, plafond de ressources, ancienneté de la demande, handicaps, etc.). Un plan local d’urbanisme parisien prévoyait l’aménagement d’un nombre minimum de 25% de logements sociaux sur de nouveaux programmes immobiliers, en s’efforçant de les développer vers l’ouest de Paris puis le centre pour rééquilibrer géographiquement la demande sociale. Certaines de ces initiatives ont d’ailleurs provoqué à l’époque des mobilisations d’associations de riverains ou d’élus opposés à cette politique, comme lors du réaménagement de 210 logements sociaux prévus au parc Sainte-Périne dans le 16earrondissement. Néanmoins, 30000 logements ont été financés entre 2001 et 2007, et la mandature 2008-2014 prévoit 40000 autres logements en construction ou réhabilitation (programme Zac rive gauche, Batignolles, Lilas…). La rotation faible des logements sociaux, l’étroitesse du parc constructible disponible, la spéculation du foncier sont autant de freins à l’essor de cette politique mettant aussi l’accent sur la mixité sociale. En 2009, le nombre de logements à attribuer était de 5, 5%, bien inférieur aux taux des autres villes de France.
Bilan d’une décennie
Cette situation explosive du logement est devenue un point de crispation au sein de la coalition socialistes-Verts mais avec aussi les autres composantes de la droite souhaitant reconquérir la mairie aux prochaines élections et jugeant le bilan insuffisant dans ce domaine. En 2008, par exemple, le groupe socialiste repoussait un amendement des Verts de Paris, souhaitant que les logements récupérés par la Régie immobilière de la ville de Paris (Rivp) soient intégrés au parc social au lieu d’être revendus au prix du marché. L’affrontement reprenait dans un contexte d’endettement et de crise financière sur une politique prévue à l’horizon 2014 de constructions immobilières de tours jugées inadaptées ou caduques. Confrontée à un problème de foncier pour atteindre ses objectifs de logements sociaux, cette politique reproduit la morphologie urbaine issue des années 1960-1970, proposant de redéployer des tours dans les seules réserves foncières disponibles des portes de Paris sous forme de vastes opérations urbaines (avec la porte de la Chapelle et la porte Maillot pour références historiques et les portes de Versailles et de Bercy comme projets). Cette équation comporte plusieurs inconnues: ces tours, coûtant plus cher à construire au mètre carré, ne sont naturellement pas destinées aux plus démunis. Elles font partie de vastes opérations urbaines qui, pour se financer, ont besoin de partager l’espace avec des immeubles d’activité consommatrice de surface au détriment du logement social contingenté.
Au final, ces futures opérations de tours sont peu destinées à devenir du logement, mais plutôt du bureau déjà pléthorique (comme le projet de tour Triangle, futur Palais de Justice de Paris à la porte de Clichy). Dans ce contexte, l’État s’est progressivement désengagé du logement social, préférant privatiser l’attribution de logements sous forme de dispositifs (lois Robien ou Scellier) qui contribuent à accentuer la spéculation. La baisse des financements de l’État fait peser sur les collectivités locales une série de contraintes nouvelles (100 millions d’euros versés en 2011 au lieu des 120 millions d’euros prévus). Ainsi, quand l’État met un euro dans le logement social, Paris met quatre euros et les Hauts-de-Seine un euro. Dans ce jeu complexe à plusieurs partenaires, qui, sans compter les promoteurs, acteurs forts du jeu, rend les systèmes d’action contraints, la politique de logement social devrait atteindre en 2014 les objectifs de 20% fixés par la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (Sru).
Dans son dernier éditorial, Bertrand Delanoë, maire de Paris depuis 2001, constatait:
Face à une telle urgence, confrontés à beaucoup d’inertie, nous accentuons l’effort pour créer des places d’hébergement: 2000 auront été livrées à la fin du mandat. Et, bien entendu, nous maintenons la dynamique de notre investissement pour les logements sociaux: 6000 seront financés en 2012 et nous atteindrons les 20% dès 20145.
Devant ces défis comptables, peut-on lui répondre plus concrètement ou qualitativement si l’on croise cette fois cadre social et trajectoire individuelle?
Une trajectoire individuelle
Comme beaucoup de Parisiens dans mon cas après un divorce, j’éprouve dans ce contexte de véritables difficultés pour retrouver un logement aussi bien dans le parc privé que dans le parc social6. Malgré une situation professionnelle satisfaisante, je ne peux me reloger dans Paris alors que je souhaite partager la garde de ma fille, possible si je suis relogé dans un cadre décent. En 2008, j’ai dû quitter le logement social que j’occupais depuis dix ans. Depuis, je ne suis pas vraiment parvenu à me reloger.
Mes revenus d’enseignant-chercheur, une fois la pension déduite, ne me permettent plus d’accéder à un prêt bancaire plafonné ni de me reloger sur le marché locatif privé parisien pour recevoir en alternance ma fille dans un cadre décent. Depuis le début de ma vie professionnelle, à l’âge de 20 ans, ces revenus ne m’ont pas non plus permis d’accéder à un patrimoine immobilier à Paris. Après quatre déménagements, j’ai occupé une chambre de bonne à Vincennes, puis j’ai été hébergé à Boulogne et enfin à Paris, dans des conditions précaires, sans possibilité de recevoir ma fille, scolarisée dans le 9e arrondissement.
L’université, vers laquelle on m’a aussi renvoyé, histoire d’externaliser ma demande, n’a aucun service de logement pouvant m’offrir une solution adéquate, comme celles qui existent dans d’autres pays européens comme en Scandinavie. Enfin, la cité universitaire auprès de laquelle j’avais postulé il y a déjà deux ans attribue maintenant certains de ses logements de fonction à d’autres fonctionnaires, en l’occurrence des énarques.
La commission logement de la mairie du 9e avait réexaminé ma demande, étant donné le caractère jugé prioritaire de mon dossier, pourtant resté sans suites concrètes. Le 9e arrondissement central diffère de l’Est parisien car le foncier y est dense et les parcelles libres rares ou chères. Les marges de manœuvre sont donc faibles: en 2008, la mairie du 9e attribuait trois logements sociaux, six en 2009, seize en 2010 et vingt-trois en 2011. Paris-Habitat (qui m’avait classé éligible à sa dernière commission pour un relogement dans un F3) me proposait en mai un appartement vétuste totalement inadapté à ma situation familiale et professionnelle, au 35e étage d’une tour du 13e. Il n’est donc plus jugé anormal aujourd’hui de voir un universitaire au service de la collectivité ne pouvant se loger à Paris, où il vit et travaille. Et, comme beaucoup de familles divorcées ou pas, je subis cette crise du logement, installée dans la durée.
Pendant trois ans, j’ai été président de l’Association des locataires, interlocuteur de la mairie du 9e et de la Rivp dans le but d’améliorer les conditions de vie des locataires. Lorsque je suis redevenu demandeur de logement dans le parc social en 2008, j’ai adressé différents courriers à la mairie de Paris, qui m’avait alors orienté, étant donné la situation catastrophique du parc locatif dans la capitale, vers d’autres solutions – qui concernent d’ordinaire des personnes bien plus démunies que moi, comme le dispositif du droit au logement opposable (Dalo) (6000 demandes par mois pour l’ensemble de la France7). Plus de 120000 personnes, soit l’équivalent d’une ville de province, cherchent à accéder à un logement social à Paris.
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Sociologue à Paris III-Sorbonne nouvelle, chercheur associé au Centre de sociologie politique Raymond Aron à l’Ehess. Ce texte développe une tribune libre parue dans Libération le 24 novembre 2011.
- 1.
Voir Isabelle Rey-Lefebvre, « À Paris acheter un logement devient quasi impossible », Le Monde, 28 septembre 2010.
- 2.
Voir infra, l’encadré « Où va l’argent du 1% logement », p.119.
- 3.
Voir le bilan annuel du logement social à Paris, rapport de la direction du logement et de l’habitat de la ville de Paris.
- 4.
Voir « La ville à trois vitesses », Esprit, mars-avril 2004.
- 5.
Bertrand Delanoë, « Défis parisiens pour 2012 », À Paris, 2011-2012, no 41.
- 6.
Voir Aude Seres, « Les disparités géographiques du divorce », Le Figaro, 17 septembre 2010. D’après l’Institut national d’études démographiques (Ined), Paris arrive en tête pour les statistiques de divorce accentuant ces questions de relogement, alors que le degré d’urbanisation est moins susceptible aujourd’hui d’influencer les attitudes vis-à-vis du divorce (en 2009, 126522 divorces contre 245151 mariages).
- 7.
Voir le cinquième rapport du comité de suivi de la mise en œuvre du dispositif Dalo, Libération, 30 novembre 2011, p. 12.