Victoria Amelina, vivre d’un seul souffle
Victoria Amelina, écrivaine ukrainienne engagée dans la documentation des crimes de guerre russes, est décédée le 1er juillet 2023 des suites de ses blessures, après une frappe de missile russe sur un restaurant de Kramatorsk. L’écrivain polonais Krzysztof Czyżewski évoque son parcours, ses engagements et leur amitié, convaincu que c’est là où périssent aujourd’hui les poètes – en Ukraine, en Birmanie ou à Gaza – qu’il faut chercher la réponse à la question : comment sortir de ces sombres temps ?
La dernière bouffée d’air, ce fut le Canada et un bon travail dans le domaine des technologies de l’information, une formation de creative writing aux États-Unis, des résidences littéraires en Europe, les vacances avec sa famille en Égypte, la sécurité assurée à son fils Andrij en Pologne… Victoria Amelina traverse la frontière polono-ukrainienne le 26 février 2022. Le soir même, elle arrive à Lviv, où habite sa mère, une enseignante d’histoire. Dès que le district de Kiev est libéré, elle se met en route vers l’Est. Dans le train pour Kiev elle rencontre trois femmes, des écrivaines, mais aussi des activistes de la révolution de la Dignité (Maïdan), des personnes qui défendent les droits de l’homme, des journalistes : Larysa Denysenko, Svitlana Povolyaeva et Olena Stiajkina. Ce qui les unit, c’est la communauté de destin, éveillée par le Maïdan, la sororité ukrainienne mûrissant dans une opposition au mir russe (la paix russe). C’est dans un poème écrit un mois avant sa mort que Vika (diminutif de Victoria) saisira le mystère. Déjà à ce moment-là, dans ce train pour Kiev, elles avaient retenu tout l’air possible dans leurs poumons, conscientes qu’il ne leur restait que l’expiration : « témoigner tout en expirant… aller vers les siens en expirant1 ». Encore au début du mois d’avril, Vika s’était inscrite pour une formation sur la documentation des crimes de guerre, et c’est ainsi qu’elle avait rejoint le groupe Truth Hounds, une organisation citoyenne ukrainienne qui documente la vérité sur la violation du droit international. Elle devient une enquêtrice de terrain, tout près de la ligne de front, aussitôt après les crimes commis. Elle vit pleinement, en libérant son souffle.
La justice
Je l’ai connue exactement comme ça. En temps de guerre, il suffit d’une rencontre, à peine quelques jours, une longue conversation qui se prolonge tard dans la nuit pour qu’un lien se noue, afin de voir l’autre dans toute sa profondeur. Elle avait en elle ce genre de subtilité qui, de prime abord, semble traduire la fragilité, mais qui est par essence l’expression d’une force invincible et d’un grand courage. Sur son visage plongé dans le silence tombait l’ombre d’un stigmate tragique. Elle faisait partie de celles qui savent. Le séjour à la maison des écrivains Parole, à Kharkiv, n’était pas pour elle une simple résidence littéraire. Dans les années 1930, le régime stalinien a torturé plus de quatre-vingts pour cent de ses hôtes. Pour Vika, ce n’était pas seulement de l’histoire, mais aussi la conscience que sa génération attache de nouveaux maillons à la chaîne des poétesses et des poètes issus de la « Renaissance fusillée2 ». « Reste à Krasnogruda ! » Faibles furent mon adjuration et mes incantations. Nous savions tous les deux que je les jetais au vent. Sans sommeil, infatigable dans l’action, accueillante pour les réprouvés, fulminant sans cesse contre le mal, sans limites dans l’amitié, faite pour le travail dans le jardin de l’âme. Elle a connu les différents noms de l’amour, mais la guerre l’appelait au service de l’amour portant ce seul nom, prononcé souvent lors de la conversation : la justice. Lui tenait à cœur cette tradition d’élargir la compréhension, ainsi que d’exiger la justice face aux formes contemporaines de la violence, tradition engagée par les juristes Raphael Lemkin et Hersch Lauterpacht, formés à Lviv, qui ont introduit dans le droit international les termes de génocide et de crime contre l’humanité.
Vika a rempli « pleinement ses poumons d’air / des voiles pleines de sang / des brancards pleins d’amour3… » Elle croyait que l’air se renouvellerait, qu’un temps viendrait afin de pouvoir « prudemment prendre une inspiration de vie ». Ce moment ne lui a pas été accordé. Elle a vécu d’un seul souffle, jusqu’à la fin…
porte
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L’avenir
Mardi 27 juin 2023. Mauvaises nouvelles venant d’Ukraine : un missile russe est tombé sur un restaurant Ria Pizza à Kramatorsk, qui était rempli de gens. De nouvelles annonces parlent de treize victimes, dont quatre enfants. Parmi les nombreux blessés se trouve Victoria Amelina.
Vika aurait déjà dû être en route pour la France, pour une résidence d’écrivain d’un an, où elle comptait terminer son livre Regarder les femmes regarder la guerre5, ainsi que pour travailler sur les notes prises lors de son séjour en Ukraine (La Guerre et la Justice). Lors du festival Arsenal des livres à Kiev, elle rencontre des écrivains et des journalistes venus de Colombie. Touchée par leur action de solidarité Aguanta, Ucrania (« Tiens bon, Ukraine ! »), dénonçant les mensonges de la propagande russe répandus en Amérique latine, elle décide de leur montrer la réalité de la guerre davantage que ne le propose le festival. Lundi à l’aube, ils partent en direction de Kramatorsk situé à quarante kilomètres de la ligne de front du Donbass. En chemin, ils s’arrêtent dans une maison où les Russes ont emmené puis torturé et assassiné l’écrivain Volodymyr Vakoulenko, auteur de livres pour enfants et père d’un enfant handicapé. Vika a trouvé, par miracle, un journal enterré par lui dans son jardin, qui, accompagné de poèmes et avec son introduction à elle, est devenu l’un des témoignages le plus marquant de cette guerre6. Ils visitent également un cimetière juif à la périphérie de Kharkiv.
Les précédents posts sur Facebook, elle les avait envoyés depuis l’oblast de Kherson, déjà noyé par l’eau du barrage électrique endommagé par un bombardement. Elle est venue à Kherson pour recueillir le témoignage de la femme du chef d’orchestre Yurii Kerpatenko, assassiné par les Russes. Début juin, elle publia sur les réseaux sociaux le rapport de Truth Hounds au sujet du crime de guerre perpétré à Kakhowka. Dès le début, je ne voulais pas croire au caractère accidentel de la tragédie de Kramatorsk. Le missile, dont un éclat a touché Vika, est un missile balistique Iskander à haute précision de tir, thermonucléaire, avec une portée de plus de mille kilomètres et une précision d’un rayon de dix à trente mètres.
L’attente apporte toujours un grain d’espoir, mais les nouvelles provenant des amis les jours suivants tentaient de toute évidence de nous préparer au pire. Le miracle n’a pas eu lieu et l’opération à l’hôpital de Dnipro n’a pas ramené Vika à la vie. Nous sommes le 1er juillet. Le même jour, mais deux ans auparavant, la loi des parlementaires ukrainiens restaure l’ancien nom de New York à une petite ville du Donbass. Dans quelques mois, Vika va monter dans un bus avec un écriteau Lviv-New York, afin d’accompagner des invités pour le festival de littérature. Si elle avait survécu, si elle avait pu accueillir la peremoha (la victoire), il n’est pas exclu qu’elle aurait lié la deuxième partie de sa vie à cet autre New York, qui, plus encore que la mégapole d’outre-Atlantique, incarnait pour elle l’avenir.
C’est en ces termes que l’écrivain colombien Héctor Abad Faciolince a décrit les derniers instants de vie où Vika était encore consciente : « J’étais assis sur la terrasse du restaurant en face d’elle. Comme il y avait l’interdiction de boire de l’alcool, Victoria a commandé une bière sans alcool. Sergio Jaramillo a rempli mon verre avec de la glace et avec une boisson qui ressemblait à du jus de pomme.“Cela fait penser à du whisky”, dit-elle en souriant. À ce moment-là s’est abattu sur nous Iskander, l’enfer est tombé du ciel. À présent, Victoria a sa maison dans le ciel. Non pas selon une représentation chrétienne ou musulmane. Dans ce ciel immatériel, le ciel de l’esprit, très humain, que nous appelons la mémoire7. »
Vika était persuadée que l’avenir est le garant de la justice. Cependant, des régimes successifs et des tragédies n’ont pas permis aux Ukrainiens d’enquêter sur la vérité des crimes et de la prendre en compte dans leur vie. À Krasnogruda, elle m’avait dit que les premiers mots de Milosz qui se sont gravés dans sa mémoire étaient issus de son discours de réception du prix Nobel : « Dans la salle, lorsque toutes les personnes rassemblées maintiennent conjointement la connivence du silence, un seul mot de vérité sonne comme un coup de feu8. » Elle pensait que dans une pièce où grouillent des fantômes du passé, il faut allumer la lumière. Et cela signifie se confronter à la falsification de l’histoire, nommer et punir les coupables, rendre la dignité aux victimes, travailler sur la culture de la mémoire. En souriant légèrement, elle rappelait une publicité aperçue sur la place de la Liberté à Kharkiv : « Vis au centre de l’avenir. » Le slogan d’une agence de développement convoquait l’avenir dans l’imagination de Vika, en passant du souvenir des injustices du passé au nouveau centre de son combat. La véritable peremoha (victoire) de l’Ukraine, elle la voyait non seulement dans la préservation du territoire, mais aussi, et peut-être avant tout, dans la désoccupation de l’avenir.
Pour celle qui vivait d’un seul souffle, la question essentielle est devenue celle concernant le majbutnioho (l’avenir) : « J’ai commencé à entrevoir / “demain”, après – rien, il fait sombre – », avait-elle noté dans un poème, Mot dans un dictionnaire [l’avenir], daté du 14 avril 2022. Elle s’interroge au sujet de l’avenir : « Le vois-tu ? » Et elle répond : « Je vois », mais – afin de ne pas se trahir devant l’amie avec laquelle elle se promène dans Kiev, aussi crédule que la radio ukrainienne Suspilne, elle ajoute :
je ne suis pas sûre que les Russes
ne vont pas nous frapper avec les Iskander là tout de suite.
La maison
J’ai devant les yeux une jeune fille de 15 ans invitée au studio de la télévision à Moscou. Elle est lauréate d’un concours de littérature russe pour la jeunesse originaire des anciennes républiques soviétiques. Elle se sent comme une star jusqu’au moment où la journaliste lui pose une question sur le sentiment de persécution des habitants russophones de Lviv. Elle comprend à ce moment-là pourquoi précisément elle a été invitée dans ce studio. À quoi sert tout cet investissement d’un empire en décomposition dans son école, avec la langue russe pour l’enseignement et le même programme de télé regardé chez elle à la maison, de même que des rencontres internationales de la jeunesse, le théâtre d’amateur Pouchkine, les voyages à Moscou. « Ils ont probablement plus investi en nous que dans l’éducation des enfants à la campagne en Russie : ceux qui ont déjà été conquis n’avaient pas besoin d’être attirés par les camps d’été et des excursions sur la place Rouge9. » Ainsi écrivait-elle dans un essai conçu pour le séminaire à Krasnogruda. Ensuite, elle avait ajouté : « Espérons que ma personne va s’avérer le pire investissement de la Fédération russe ».
C’est l’un des moments charnières dans la vie de Victoria Amelina. Son centre va se déplacer de Moscou à Kiev. À la place du mensonge fabriqué par la Russie, une conscience éveillée de ce que l’on est et un nouveau sentiment d’appartenance. Le choix de la vérité devient un choix de l’identité. Assez tôt, elle dut se rendre compte que l’absence de frontières était une valeur de l’imagination et des relations sincères entre les hommes, mais, confisquée par l’empire, elle devient un outil de conquête et d’asservissement. Bientôt, elle va pouvoir mesurer combien il est difficile pour les habitants des pays occidentaux, qui prônent pourtant un monde sans frontières, de comprendre une Ukrainienne en voie d’émancipation, pour laquelle la frontière avec la Russie est une nécessité de survie. Les paroles d’une chanson du groupe Scorpions, Wind of Change, chantée pendant la démolition du mur de Berlin : « The world is closing in/Did you ever think /That we could be so close, like brothers », paroles qu’elle connaissait par cœur, et qui, depuis l’annexion de la Crimée, ont pris une autre signification. À présent, elle est plus proche de Hannah Arendt qui, dans Condition de l’homme moderne, écrit que « ce qui empêcha la polis de violer la vie privée de ses citoyens, ce qui lui fit tenir pour sacrées les limites de leurs champs, ce ne fut pas le respect de la propriété individuelle telle que nous l’entendons : c’est qu’à moins de posséder une maison nul ne pouvait participer aux affaires du monde, n’y ayant point de place à soi10. » Inspirée par les mots de Hannah Arendt est née une excellente formation musicale avec Serhij Jadan, Oleh Kadanov et Eugen Turchyn : Ligne Mannerheim – à la fois une métaphore de la défense de leurs propres principes et une véritable ligne de défense contre l’occupation russe, tout comme pour les Finnois dans les années 1930. Lorsqu’ils sont venus pour un concert lors d’un festival qui se déroulait tout près de la ligne du front dans le Donbass, il n’y avait plus de place pour les métaphores, c’est la réalité qui était devenue poésie. Par ailleurs, la réalité cherchait un soutien dans la langue et l’identité ukrainiennes sans lesquelles la ligne de défense perdait sa raison d’être. D’où la signification réelle de la poésie, loin de la métaphore, pour les Ukrainiens. Vika était issue d’une famille marquée par un trauma de l’Holodomor et un complexe de la russification, raison pour laquelle elle n’a pas hérité de ses grands-parents la langue ukrainienne. Elle dut faire un énorme travail intérieur afin de se libérer d’un sentiment « de ne pas être à la bonne place » dans son propre pays.
Pour celle jetée du nid de mir (la paix russe), une émigrée, une écrivaine qui créait dans différentes langues, une patriote ukrainienne et une activiste qui menait un mode de vie nomade, ce qui était devenu fondamental, c’était la question de la maison. « C’est ça ! » disait-elle après avoir regardé à Sejny un dessin animé réalisé par des enfants ukrainiens et polonais à Pogranicze11. Son titre était La Paix, en combinant les deux significations de ce mot12, et en soulignant l’interdépendance entre l’idée de posséder un espace intime pour vivre, la possibilité de s’enraciner dans sa propre maison, et la libération d’un besoin pacifique de coexister avec les autres. Vika fait partie de cette génération qui a dû recouvrer pour elle une maison en Ukraine et plus encore, d’entreprendre le combat pour sa sauvegarde dont l’enjeu est devenu sa vie. Elle se sentait à la maison partout où, en tant qu’Ukrainienne, on lui témoignait un soutien et de la compréhension – à Prague où elle s’est retrouvée juste après l’invasion complète de l’Ukraine par la Russie, mais aussi en Pologne, en Europe, aux États-Unis. Mais la seule solidarité avec l’Ukraine, ce n’était pas assez pour elle. Aussitôt, dans la deuxième phrase, après avoir exprimé sa gratitude, elle s’enquérait de ce qui se passait à la frontière polono-biélorusse ou encore américano-mexicaine, se sentant en communion avec le destin des migrants de chaque partie du monde.
Pour Vika, l’Euromaïdan en décembre 2013 fut un tournant pour trouver une maison en Ukraine. « Pour sortir dans les rues de Kiev, nous avons dû prendre le risque de nous faire confiance les uns les autres. » La plus importante leçon tirée de la révolution de la Dignité, elle la traduira en ces termes, dans lesquels résonne une forme universelle pour créer une communauté : « La maison n’est pas un endroit magique et idéal, mais un endroit où, si tu es frappée, tu peux être sûre que les voisins viendront te défendre. » À la suite de l’expérience de la solidarité citoyenne dans la patrie de Vika apparaissent des graffitis avec un mot, home, dans lesquels l’intérieur de la lettre « O » représente la carte de l’Ukraine. « Cela m’impressionne », confiera-t-elle dans un entretien avec Natalia Kornienko13.
New York
À Krasnogruda, Vika souhaitait parler avant tout de New York. Elle me décrivait la ville posée sur les collines, entre Avdiivka et Bakhmout, dans l’œil même du cyclone de cette guerre. La ville divisée entre la langue russe et la langue ukrainienne, le sentiment d’appartenance à l’Ukraine ou aux séparatistes de Donetsk et à la Russie, pilonnée sans arrêt depuis 2014, se vidant de plus en plus avec chaque année de guerre. L’une des choses les plus importantes pour Vika, après le 24 février, c’était le soutien apporté aux familles dont la vie était menacée pour qu’elles puissent se réinstaller ailleurs.
Cette nuit-là, à Krasnogruda, nous avons laissé libre cours à notre imagination en envisageant la création d’un « petit centre du monde » à New York. La confrontation d’un grand centre avec un petit et l’évaluation de ses valeurs au profit du petit nous interpellaient. Il n’y a pas que le Donbass qui en a besoin, pas que l’Ukraine, mais aussi les habitants des mégapoles contemporaines, où derrière un chiffre élevé d’habitants se cachent un égarement et une aliénation. Vika était persuadée que le festival littéraire était le germe d’un programme à long terme, et que par la suite des actions continues et annuelles devraient se prolonger, ainsi qu’un travail organique avec la population locale. Elle était soucieuse de gagner la coopération des habitants russophones, dont une grande partie n’avaient pas trouvé jusqu’à présent leur maison en Ukraine. Elle savait que la faute était imputée à la propagande russe, mais également à l’abandon de l’État ukrainien. Elle accordait une grande importance au travail avec les plus jeunes, les enseignants et les leaders de la société civile. Cela était visible dans la façon dont elle avait organisé ce festival – des événements littéraires et artistiques avaient été précédés par la « Journée de l’enseignant » pour les pédagogues du district de Donetsk, durant laquelle des invités tels que Olena Stiajkina et Serhij Zadan ont donné des cours d’histoire ou mené des discussions autour de la poésie ; les enfants avaient leur propre espace de création, où ils pouvaient participer aux ateliers et lire des livres ; pour les adolescents, un concours pour la rédaction d’un essai a été proposé ; un site internet – comme un New Yorker local (www.newyorker.city) – dirigé par trois habitantes de la bourgade, Kristina Shevtchenko, Valeria Panasenko et Nadia Hordijuk, a vu le jour ; aux côtés des figures célèbres de l’Ukraine, ce sont des musiciens et des poètes locaux qui se sont produits, ainsi qu’un groupe de danse d’enfants. Derrière tout cela, il y avait un véritable engagement social, avec un financement personnel de Victoria Amelina, des volontaires et des organisations non gouvernementales.
J’essaie d’imaginer la petite bourgade de New York grâce aux récits et aux photos de Vika, ainsi que grâce à ses publications sur Facebook. L’axe central passe par la rue Ogrodowa (rue des Jardins). Tout le long, des maisons en brique rouge couvertes de tuiles rousses, avec des volets bleus. Ce n’est pas par hasard que ces deux couleurs deviendront un symbole visuel du festival littéraire new-yorkais. La briqueterie fut construite par les Allemands, qui s’y installèrent à la fin du xixe siècle. Plus tôt, dans cette colonie, les hôtes étaient des Cosaques et des marchands venus des Balkans, qui cherchaient où s’abriter après la chute de la Sitch zaporogue. L’origine du nom de New York dans cette zone frontalière ukrainienne reste un mystère pour les historiens, toujours est-il qu’il est déjà mentionné sur la carte en 1846, bien avant l’arrivée des bâtisseurs venus d’Allemagne.
En préparant le programme du festival, Vika a demandé à Serhij Zadan de lire aux habitants de New York ses traductions des poèmes de Bertolt Brecht, avec l’accompagnement du célèbre contrebassiste Mark Tokar, bientôt officier des forces armées de l’Ukraine. Tout ce qu’elle entreprenait résonnait fortement avec l’ethos des hommes de la zone frontière qui me sont proches, avec la régénération du « tissu conjonctif » et la construction de la culture de la mémoire, dans les communautés qui font l’expérience de la destruction des ponts. Elle sentait parfaitement ce qu’est une zone frontière, non seulement en tant que lieu où flambent les conflits, mais également en tant qu’espace de rencontre avec l’Autre, celle par laquelle il faut commencer pour reconstruire le monde.
New York est un endroit important du point de vue stratégique sur la ligne de front dans le Donbass, lieu d’un retranchement défensif sur la ligne Mannerheim ukrainienne. Des combats y éclatent sans répit et sa forme matérielle disparaît inexorablement de la surface de la terre. Des bombes russes ont anéanti son potentiel économique. Beaucoup de gens ont péri, ceux qui ont pu sont partis. Auparavant, après les tourmentes historiques de la révolution bolchevique et de la Seconde Guerre mondiale, la bourgade toujours ressuscitait. Il est certain qu’elle va renaître une fois de plus, après ces blessures-là, les plus profondes dans son histoire, mais cela sera un processus long et difficile. Il existe encore une autre dimension de la présence de cet endroit sur la carte de l’Ukraine et du monde. Grâce à Victoria Amelina, New York est devenu le symbole de la désoccupation de l’avenir. Pour sa réalisation effective, ce ne sont pas des questions militaires ou économiques qui seront cruciales, bien que ni Vika ni ses alliés n’ont jamais remis en question leur importance. Mais à l’inverse des facteurs géopolitiques fermes, qui n’accordent pas d’importance à la vie, au milieu naturel ni aux besoins des gens, il doit faire partie d’un écosystème de petits « centres du monde ». Ce sont ces derniers qui justement vont être capables de changer la réalité, se souciant de la santé spirituelle et physique des habitants, des relations de bon voisinage avec d’autres personnes et la nature, en opposant à la force monopolistique d’un grand centre la solidarité de nombreux autres plus petits, en extrayant du potentiel d’un genius loci des valeurs universelles, en cultivant la mémoire et les droits de l’homme, en rendant la justice aux victimes, en réduisant en miettes le diktat d’autoritarisme par une responsabilité sociale concernant l’évolution, en investissant dans l’éducation et la société civile, au moins autant que dans le sport et la construction de routes. Le New York de l’avenir auquel Victoria Amelina a donné sa vie va renaître par la force de David, qui laisse sur le champ de bataille un Goliath vaincu. Et à ce moment-là, la justice sera de retour dans le monde, en donnant à chacun ce que lui revient, et l’homme trouvera une maison pour le bonheur qui lui apportera non pas la richesse, non pas le pouvoir, mais le bien.
Le retour
Les hommes et les femmes qui vivent sur un seul souffle, comme Victoria Amelina, dépassent ce qui est permis habituellement ; c’est ce que désigne en langue ukrainienne le terme de mohta. À vrai dire, Vika, en cherchant la justice, la maison et l’avenir traçait un chemin vers la victoire, dans le destin de l’Ukraine qui s’accomplit à travers pere-mohta, c’est-à-dire accomplir plus que nos forces et nos visions le permettent. Sur un souffle le chant se transforme en cri. Je l’entends à chaque instant. Il revient toujours et il est plus fort que le monde qui ressasse entre les lèvres des paroles mortes comme « plus jamais ». Il tente toujours de crier plus fort pour effacer le conformisme de nouvelles formes d’appeasement, à savoir des méthodes vieilles comme le monde pour plier les genoux devant la tyrannie, dans l’espoir toujours illusoire que le mal fait par des lâches frappera seulement dans un deuxième temps, et entre-temps, il touchera dans leur chair les victimes de la première ligne de front.
Dans un champ printanier bleu
une femme sortira dans une robe noire
pour crier les noms de ses sœurs
tel un oiseau face au ciel vide
La femme criant les noms de ses sœurs, de sa douleur semant le champ, trouve son nom dans la poesis – pour faire avec les mots. En tant que poète, Victoria Amelina est née pendant la grande guerre. Avant, elle écrivait des romans, des livres pour enfants. Dans l’entretien avec Natalia Kornienko, elle laissera cette trace de sa propre conception d’être une poète dans une situation extrême : « Les poèmes ont commencé à apparaître lorsque je voulais dire quelque chose, mais je n’étais pas capable d’écrire un texte en prose, ni non plus un post banal sur Facebook. Depuis longtemps, je suis convaincue que l’écriture de la fiction, ce n’est pas une capacité particulière, mais plutôt une incapacité particulière, l’incapacité de s’exprimer soi-même directement comme les autres gens. Quand j’ai perdu la possibilité de m’exprimer en prose, vint le temps de la poésie. Elle seule est capable d’expliquer tout cela : en réalité, ce n’est pas la poésie, c’est un projectile qui a frappé ma langue. C’est à partir des bribes d’une langue que prend forme la poésie… Tous les mots ont changé leur signification. C’est pourquoi dans ces quelques poèmes que j’ai écrits depuis le début de l’invasion, il n’y a pas de métaphores, pas de fictions, pas de tentatives pour faire impression. Il y a, en revanche, l’immédiateté, des significations nues, des bribes d’informations. Je les appelle “Choses évidentes notées sous forme d’une colonne de vers pendant la guerre”14 ». Le reste, Victoria le dira dans le poème Non-poésie :
éclats de langue
rappellent la poésie
mais ce n’est pas elle
et ce n’est pas elle non plus
elle est à Kharkiv
en tant que bénévole
Dans notre maison à Krasnogruda, il existe une pratique : celui qui vient pour la première fois, en entrant, sonne la cloche pendue sous une grenouille en métal forgé. Nous espérons que ce son porte en lui la promesse d’un retour. Vika avait sonné. Le lendemain soir, dans la vieille yechiva de Sejny, lors de la rencontre du café Europa, elle lut L’Histoire d’un retour, terminant son poème avec ces mots :
Et toi qu’as-tu emporté ?
Je n’ai pris que cette histoire
d’un retour
Je l’ai ressortie à présent à la lumière du jour
Et elle grandit
Cet article est traduit du polonais par Liliana Orlowska
- 1. Ce poème, titré « *** », est daté du 28 mars 2023. Tous les poèmes cités proviennent d’un recueil bilingue : Wiktoria Amelina, Свідчення/Świadectwo [Témoignage], trad. Aneta Kamińska, Sejny, Pogranicze, Biblioteka Poezji Ukraińskiej, kolektsiya « W obliczu wojny » [Bibliothèque de la poésie ukrainienne, coll. « Face à la guerre »], 2024.
- 2. La « Renaissance fusillée » est une génération d’écrivains, d’artistes et de scientifiques ukrainiens dont la grande majorité a été victime des purges staliniennes en 1937, ainsi que d’autres actions similaires menées par le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) dans les années 1920 et 1930. Voir à ce sujet la série d’articles d’Anne et Laurent Champs-Massart, « La Renaissance fusillée et l’Ukraine actuelle » [en ligne], Esprit, mars, avril, juin, juillet 2024 (esprit.presse.fr).
- 3. V. Amelina, « *** », poème cité.
- 4. Ibid.
- 5. Victoria Amelina, Regarder les femmes regarder la guerre. Ukraine. Journal interrompu, trad. Leslie Talaga, préface de Margaret Atwood, postface de Philippe Sands, Paris, Flammarion, 2025.
- 6. Volodymyr Vakulenko, « Zmieniam się… » Dziennik okupacyjny. Poezje [Journal du temps d’occupation. Poésie], trad. Bohdan Zadura et Marek S. Zadura, Sejny, Pogranicze, 2024.
- 7. Héctor Abad Faciolince, « Victoria Amelina, un refugio en el cielo », El País, 5 juillet 2023.
- 8. Czesław Miłosz, « Królewska Akademia Szwedzka, Sztokholm, grudzień 1980 » [Académie Royale de Suède, Stockholm, décembre 1980], dans Zaczynając od moich ulic, Cracovie, Znak, 2006, p. 484.
- 9. Victoria Amelina, “Nothing bad has ever happened”, dans Askold Melnyczuk (sous la dir. de), Nothing Bad Has Ever Happened: A Bouquet for Victoria Amelina, Medford, MA, Arrowsmith Press, 2023.
- 10. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1961], trad. Georges Fradier, préface de Paul Ric, Paris, Pocket, 1988, chap. ii, « Le domaine public et le domaine privé », p. 83.
- 11. À Sejny, ville frontalière du nord-est de la Pologne, où se déroulent souvent des activités de la fondation Pogranicze (www.pogranicze.sejny.pl), créée par Krzysztof Czyżewski, l’auteur de ce texte (NdT).
- 12. En polonais le même mot désigne la paix et la chambre (NdT).
- 13. Natalya Korniyenko, « Viktoriya Amelina: Pislya trahediyi ne potribno sliv, usi slova skochuyut’sya u vyrvu », Chytomo, 7 septembre 2022.
- 14. Ibid.