Devereux par Desplechin : la souffrance et les origines
Dans Rois et Reine, un patient interné à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard, Ismaël Vuillard, joué par Mathieu Amalric, répond à l’infirmier qui lui demande qui est son psychanalyste en écrivant en lettres capitales : « devereux ». Une stupeur admirative s’empare alors du personnel qui accepte de l’accompagner en secret à sa séance avec… une dame, interprétée par la majestueuse Elsa Wolliaston. L’intérêt d’Arnaud Desplechin pour Georges Devereux, l’un des pionniers de l’ethnopsychiatrie, ne date donc pas de Jimmy P. Mais si, en 2004, le cinéaste se contentait de quelques allusions à Psychothérapie d’un Indien des plaines1, cette année, il adapte à l’écran l’histoire de la cure menée par l’anthropologue psychanalyste avec un Indien de la tribu Blackfoot, James Picard (Benicio del Toro).
Culture et souffrance
On peut donc, à un premier niveau, voir dans cette nouvelle œuvre un hommage à un auteur subversif et inventif, qui a, dans les premiers, pratiqué et théorisé la nécessité, pour les analystes, de se renseigner sur les cultures dont sont issus leurs patients, et de donner place, dans la cure, à leur langue maternelle ou à celle de leurs parents. Revenir à Devereux, c’est aussi revenir à l’inspiration première de l’ethnopsychiatrie et de l’ethnopsychanalyse de l’après-guerre. L’héritage fait l’objet de disputes, qui opposent notamment partisans d’une ethnopsychanalyse transculturelle à destination des enfants de migrants, comme Marie-Rose Moro, disciple dissidente de Tobie Nathan, et ce dernier, lui-même disciple dissident de Georges Devereux, qui cherche à réhabiliter l’efficacité thérapeutique de cultures supposées traditionnelles. Devereux ne se laisse pas enfermer dans ce clivage.
Mais Desplechin n’aurait pas réussi un film fort et émouvant, si, au contraire d’une simple présentation, il n’avait élaboré une véritable interprétation, tout en suivant à la lettre le déroulement du travail transmis par Devereux lui-même, et en en restituant le cadre.
Jimmy P., blessé en France alors qu’il servait dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, est hospitalisé cinq ans après son retour dans un état qui évoque la catatonie. Ses maux de tête, dont la violence est hors de proportion avec la blessure crânienne qui en a marqué le déclenchement, sont accompagnés de crises d’agitation et d’abattement qui le laissent au bord de la mort psychique. Mais la clinique de Karl Menninger, qui soigne les vétérans à Topeka (Kansas), ne se hâte pas de conclure à la schizophénie, et fait appel à Georges Devereux dans l’hypothèse que ces symptômes ne peuvent être justement diagnostiqués que par quelqu’un qui connaît les cultures indiennes. Il ne s’agit donc pas, pour Menninger comme pour Devereux, de chercher à guérir « par » la culture, mais de prendre en compte que parfois, quand on tombe malade, on emprunte à la culture de ses ancêtres pour exprimer sa souffrance. Pour Devereux, la connaissance transculturelle exigible d’un analyste participe tout simplement de la neutralité bienveillante, laquelle n’est jamais une posture, mais l’effet d’un savoir qui nous écarte de nos préjugés et qui, dans la mesure où ceux-ci peuvent, même chez les médecins ou les analystes, être culturels, ne peut se contenter d’être clinique au sens étroit du terme2.
« Laisser tomber »
Jimmy P. s’apaise rapidement. Mais la connaissance des coutumes indiennes dont témoigne Devereux n’est pas un outil de compréhension extérieur ; c’est la marque d’un intérêt pour le cas personnel du patient, qui permet que se noue le transfert – moteur de la cure. D’ailleurs, James Picard ne se gêne pas pour rappeler à l’anthropologue qu’il ne saurait être entièrement identifié à la culture de sa tribu mais se situe dans un entre-deux culturel : il s’exprime en anglais, sa fille ne porte pas de nom indien, et il s’autorise à se moquer de certaines croyances traditionnelles. De plus, le déroulement de la cure est fidèle au principe freudien de l’étiologie sexuelle des névroses. La névrose traumatique de James Picard ne provient pas d’une blessure survenue au combat mais d’un accident qui se produit au moment où il apprend que sa femme le trompe, et qui entre en résonance avec les épisodes sexuels de l’enfance, de la scène primitive aux jeux interdits.
Arnaud Desplechin souligne le point de la plus grande douleur, là où, pour Jimmy P., le réel surgit, et où la cure, confrontant à l’impossible, le somme de trouver ses propres solutions. Jimmy P. souffre d’avoir « laissé tomber ». Il a, enfant, laissé tomber une compagne de jeux qui se noyait, a laissé tomber la mère de sa fille sur un malentendu, et a laissé tomber sa fille. Si cette souffrance nous intéresse particulièrement aujourd’hui, c’est que la transformation générale et mondiale des liens familiaux et conjugaux met de nombreux sujets en position de « laisser tomber ». La question de la « quasi-paternité » est d’ailleurs un thème dans le cinéma de Desplechin. On trouve une réplique identique dans Rois et Reine et dans Jimmy P. À la question de savoir s’ils ont des enfants, Ismaël Vuillard comme James Picard répondent : « pas vraiment », le premier ayant élevé l’enfant d’un autre, le second ayant laissé élever son enfant par un autre. Si Ismaël, suivant l’avis sans appel de sa psychanalyste fictivement Devereux, renonce à adopter cet enfant qui n’est pas « pas vraiment » le sien, la cure de Jimmy P. avec le vrai Devereux se termine par l’adoption, par celui-ci, de sa fille.
Noms cachés
Dans le film, l’homme Devereux est aussi quelqu’un qui laisse tomber. L’analyste, comme le patient, ne retient pas une femme aimée. Dans les deux cas du patient et de l’analyste, c’est la femme qui part (soit en mourant, soit en regagnant l’Europe) en laissant une lettre d’amour. On voit Devereux, dans sa propre analyse avec Robert Jokl, s’interroger sur cette rencontre inconsciente avec son patient. C’est que pour supporter l’amour, il faut pouvoir prendre appui sur son nom. Au début du premier entretien, Devereux demande à Jimmy son nom indien. À la fin du dernier, il lui recommande de ne jamais oublier son nom. Georges Devereux a aussi un nom caché, Gyorgy Dobo. Il est né dans une famille juive d’abord hongroise puis roumaine après la Première Guerre mondiale. Étrangement, dans le film, Mathieu Amalric, passé du statut de patient à celui d’analyste durant les neuf ans qui séparent Rois et Reine de Jimmy P., a parfois, sans lunettes, le visage penché, de faux airs d’un autre grand juif roumain qui avait un nom caché, le poète Paul Celan. L’œuvre de Devereux tourne autour de cette question du nom caché. Pour lui, la renonciation à l’identité est une défense contre le risque de destruction venu de l’autre, contre l’anéantissement3. Desplechin nous montre un Devereux peu disert quand Menninger lui demande si ses parents ont survécu à la Shoah. Et c’est chez les Indiens Mohaves, où ses cendres ont été transférées post mortem, que Devereux dit avoir trouvé le plus grand respect pour les enfants, rendant le recours névrotique à la renonciation à l’identité moins fréquent. Si la démarche de Georges Devereux vise à faire émerger pour chacun la connaissance de son propre nom, son sens n’est pas de restaurer une identité culturelle mais, conformément au but de l’analyse, de rendre un sujet capable d’assumer son propre désir. Si Devereux a compté dans la psychanalyse, c’est aussi pour avoir ouvert un nouveau champ au désir de l’analyste dans sa rencontre avec ses patients, quelle que soit leur culture d’origine.
- 1.
Par exemple, la question : « À qui trouveriez-vous le plus d’excuses, à une fille laide ou à une jolie fille ? », posée par la psychanalyste Devereux dans Rois et Reine, est vraiment de Georges Devereux et fidèlement restituée dans Jimmy P. ; Georges Devereux, Psycho thérapie d’un Indien des plaines [1951], Paris, Fayard, 2013, p. 468.
- 2.
G. Devereux, Psychothérapie d’un Indien des plaines, op. cit., p. 33.
- 3.
G. Devereux, la Renonciation à l’identité. Défense contre l’anéantissement [1967], Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2009.