Que sont les mœurs sans la loi ?


Une critique de Pierre Manent

Une nation gouvernée par la loi peut-elle donner l’hospitalité à des moeurs musulmanes ? La proposition de Pierre Manent présente des risques pour la dignité des personnes. Il ne faut rien concéder aux musulmans en tant que nation, et tout leur accorder en tant que citoyens.

L’ouvrage de Pierre Manent1 ne saurait être déposé comme un livre de plus dans le rayon des livres sur les forces et les faiblesses de la nation française et la situation de la France aujourd’hui. L’écriture élégante, parfois précieuse, conjuguée à un style incisif mais jamais acerbe, offre au lecteur une variation politique et réflexive, qui éloigne des nombreux manifestes idéologiques sur les liens que devraient entretenir « la » religion musulmane et la société française.

L’hôte et l’invité

Dans cet ouvrage, il est question d’un examen des forces et des faiblesses de l’hôte (la France, terre chrétienne, mais peut-être avant tout la France, terre de la loi) et de l’invité (l’islam et les musulmans). Et ce sont bien leurs forces et leurs faiblesses respectives qui constituent la réalité objective de leurs rapports historiques. S’ils ne sont pas naturellement dans la même position, et donc dans les mêmes dispositions, il leur est fait obligation de coexister dans le même espace national. Mais cette coexistence, parce qu’il n’en va pas autrement, ne peut faire oublier que leurs relations sont asymétriques. Chez l’hôte, le commandement politique ne gouverne pas le commandement religieux, et réciproquement, même si leur histoire, conflictuelle, est une histoire commune. Chez l’invité, ce sont ses « mœurs » qui gouvernent sa vie concrète et quotidienne et qui sont au principe d’une vie bonne. Les mœurs des musulmans, en tant que ces derniers constituent une « puissance spirituelle » parmi d’autres, sont des pratiques et des usages codifiés par une morale contraignante, la morale religieuse, qui forme une sorte d’identité totale2, se traduisant par des pratiques qui recouvrent tous les aspects de l’existence quotidienne : habillement, alimentation, pudeur, sexualité, éducation, sépulture, relations hommes-femmes, rapports aux autres religions et aux autres systèmes culturels, etc.

De cette configuration se dégage un enjeu que Pierre Manent énonce avec un perceptible désarroi : quelles conditions faut-il réunir pour réaliser l’hospitalité de l’islam la plus acceptable pour tous, dans une nation gouvernée par la loi, sans perdre son âme et son histoire, mais aussi ses mœurs et ses croyances ? Autrement dit, comment accueillir et intégrer dans une visée commune, ou, pour parler comme les phénoménologues, comment orienter l’esprit vers un objet (comment aller avec), cette « force spirituelle » en « expansion » qu’est l’islam dans le seul cadre encore légitime même s’il est « affaibli », celui de la nation, dans laquelle peut se déployer ce que l’auteur nomme une « forme de vie » ? Cette expansion signifie ici force spirituelle sans limite territoriale, contrairement aux États-nations tenus et retenus, quant à eux, tant par la puissance plus grande d’autres États que par le droit international.

Communauté et division

Pour dire les choses rapidement mais sans schématisme, l’islam, pour Pierre Manent, se confondrait avec l’umma, et celle-ci avec les musulmans comme membres d’une croyance collective. Si l’on sait aujourd’hui à quoi renvoie historiquement, sociologiquement et politiquement la nation dotée d’un État légitime et internationalement reconnue (même quand cette nation, comme la nation française, est le lieu bien « malmené de l’activité civique »), on présume inconsidérément la force et les pouvoirs de l’umma et, par conséquent, on s’illusionne sur sa virilité, ses possibilités et ses capacités objectives.

Être musulman collectivement, c’est avant tout être conforme ou s’efforcer de se conformer à la pluralité des normes (la coutume, la religion, les règles de civilité, le droit et les principes premiers de la sharî’a) issue d’une pluralité de registres3 : usages établis, pratiques collectives, droits locaux, etc. On est donc loin de l’existence d’une umma (communauté)4 ou d’une umma islamiyya (nation islamique) exerçant sa souveraineté pleine et entière, toujours et partout, sur tous les musulmans. Plus encore, ce que l’on appelle l’umma a toujours été une fiction politique. La règle, dans la religion musulmane, n’est pas l’unité mais la division, la fitna, et la mise à l’épreuve rarement pacifique. S’il est vrai qu’en réaction à l’ordre tribal et clanique et pour la constitution d’une communauté de foi5 l’umma apparaît avec l’Hégire en 622, les premières scissions et divisions apparaissent dès 656 et ne cesseront jamais.

Pierre Manent a raison de dire que la relation à l’islam des autorités politiques françaises doit laisser entièrement au corps politique le pouvoir de commander, car ce qui est en jeu, c’est la « poussée de l’islam comme phénomène intérieur et extérieur ». En réaction à cette « poussée », le corps politique « agirait […] par une mesure inséparablement défensive à l’égard de l’islam extérieur et amical quoique autoritaire à l’égard de l’islam intérieur » (p. 136). Or les frontières extérieures dans l’idéologie islamique ne sont pas liées à des bornes objectives, à des commandants religieux ou des institutions religieuses légitimes universellement reconnus (comme la papauté), mais à des horizons confessionnels, qui sont des limites de ce que chaque musulman peut observer empiriquement, à partir de sa position et de sa situation, en matière de soumission et d’allégeance aux obligations religieuses réelles ou supposées.

Les musulmans « comme ils sont »

Ce n’est donc pas avec un islam hypothétique et introuvable (un « islam de France », célèbre formule vide de sens) que la puissance publique doit conclure une alliance républicaine. L’intérêt supérieur commun et la recherche d’une visée commune ne résident en aucun cas, contrairement à ce que pense Pierre Manent, dans une coexistence tacite, ou peut-être pire encore,

[dans un] compromis [qui] reposera nécessairement sur deux principes qui ne peuvent valoir que s’ils sont honorés ensemble : d’une part, les musulmans sont acceptés « comme ils sont », on renonce à l’idée vaine et passablement condescendante de « moderniser » autoritairement leurs mœurs, pour ne rien dire de cette « réforme de l’islam » à laquelle aspirent avec une passion un peu difficile à comprendre tant d’athées de notre pays ; d’autre part, on préserve, on défend, on « sanctuarise » certains caractères fondamentaux de notre régime et certains traits de la physionomie de la France.

(p. 71)

S’il est vrai, comme l’affirme à juste titre l’auteur, que la laïcité n’a ni la force ni le pouvoir qu’on lui accorde pour « régler » des problèmes de religion, en particulier celui de la neutralisation de la religion musulmane en France (qui n’est pas la neutralisation religieuse de l’État), « accepter » les immigrés de confession musulmane (quel que soit leur statut juridique) « comme ils sont », c’est accepter une coexistence des « mœurs », c’est-à-dire une existence côte à côte et re-liés par le seul lien qu’est le territoire national. Qui sera juge et par quelles procédures seront fixés les standards juridiques et moraux des bonnes mœurs qui conviendraient à la République ?

Des expériences de cette nature, consistant à laisser les musulmans « comme ils sont », ont existé et existent encore aujourd’hui dans des pays européens proches historiquement et culturellement de la France. En Italie, en Allemagne6 et en Angleterre7 (particulièrement), des autorités habilitées, censées protéger les personnes et leur dignité (par exemple l’interdiction des sévices), consentent à l’introduction dans le droit positif national d’une référence sharî’atique censée justifier publiquement le respect des cultures (« ils peuvent battre leurs femmes, puisque c’est écrit dans leur Livre »). Mais cela en dit long sur le mépris pour les personnes qui ne mériteraient pas de partager le même bien – et la même définition du bien. Voilà de quoi méditer sérieusement sur les intentions et les conséquences de ce qu’il faut bien appeler une indifférence politique aux soucis des autres : on les laisserait tout simplement « comme ils sont ».

*

Au fond, ce que dessine la proposition de Pierre Manent, c’est une logique de lutte « mœurs contre mœurs ». Certes, les musulmans ont les leurs, mais les non-musulmans n’en sont pas dépourvus. Rappelons-nous, entre autres, les débats sur le Pacs et, bien avant, sur l’avortement, le divorce : ne s’agissait-il pas de faire évoluer les mœurs dans nos sociétés dites libérales ? Autrement dit, de trouver l’adaptation la plus appropriée de la loi aux mœurs de nombreux citoyens ? La loi n’est-elle pas, dans cette perspective, constitutive des mœurs ? Comme le dit très justement Horace dans sa vingt-quatrième ode : Quid leges sine moribus, quid mores sine legibus ? (« Que sont les lois sans les mœurs, que sont les mœurs sans les lois ? »)

Rappelons à Pierre Manent qu’en France, des centaines de milliers de personnes de culture musulmane, athées ou croyantes, sont en lutte entre elles et en elles-mêmes dans une « guerre des subjectivités […] entre des modes antinomiques d’être sujet, au nom du même Nom8 ». Notre avenir collectif ou notre souci de la chose commune doit consister à ne rien accorder aux musulmans comme nation, mais à attribuer aux musulmans les mêmes droits et la même considération qu’aux autres en tant que citoyens. Rien ne serait plus fatal, pour tous, qu’ils constituent un ordre politique à part dans la société et les institutions. Comment produire une visée commune en les laissant être « ce qu’ils sont » ?

  • *.

    Professeur de sociologie à l’université de Strasbourg (Dynamiques européennes, Umr 7367).

  • 1.

    Pierre Manent, Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.

  • 2.

    Identité totale ou totalitaire au sens où elle refuse (souvent violemment) l’existence d’une pluralité de sphères dotées de leur propre rationalité et de leur principe de justification. L’islam officiel ou officieux, quelles que soient la nature et la qualité de ses multiples (re)traductions locales, étend l’espace du sacré à la société entière et organise le moindre lien social en lien sacré. C’est au sein de ce système de gestion des prescriptions islamiques sur terre (et on peut même dire sans risque d’erreur sur toute la surface de la terre) que la notion d’identité prend tout son sens ; qu’elle a même un sens pour les croyants revendiquant l’islam comme identité unique et dernière. L’identité, dans la configuration qui nous intéresse ici, est d’abord, comme dit Abdelmalek Sayad, une « identité “raciale” et ethnique, une identité linguistique, une identité sociale, une identité culturelle, une identité politique, une identité nationale, une identité territoriale et enfin une identité religieuse (ce que signifie “être musulman”), qui n’est que l’expression globale de toutes ces identités “régionales” dissociées et juxtaposées l’une à côté de l’autre et qui n’ont d’existence que par les manifestations (violentes) qui les expriment et le temps de ces manifestations ». Voir A. Sayad, « L’immigration en France : le choc des cultures », Actes du colloque « Problèmes de culture posés en France par le phénomène des migrations récentes » (mai 1984), L’Arbresle, Centre Thomas More, coll. « Recherches et documents », no 51, 1987.

  • 3.

    Le mot registre est entendu ici au sens de sa définition première : un en-registrement, une mémoire et un acte de catégorisation, de spécification : langue, texte littéraire, poésie, textes sacrés, etc.

  • 4.

    Au sens étymologique cela signifie « mère » (umm).

  • 5.

    « Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes, vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Allah » (sourate 3, verset 110).

  • 6.

    Voir Libération du vendredi 10 août 2007.

  • 7.

    L’Angleterre offre, en la matière, une expérience structurale plus radicale. Le premier tribunal islamique a vu le jour en 1982, à Leytonstone. D’autres à sa suite sont nés à Londres, à Birmingham et dans le Yorkshire (nord de l’Angleterre). Tous ces tribunaux sont liés aux mosquées et rendent une « justice » fondée principalement sur la sharî’a. Abdul Karim, rédacteur en chef du Bangla Mirror, qui a pris la défense de l’archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams, dans la polémique déclenchée par sa défense de l’application partielle de la loi musulmane, précise, dans un entretien pour Le Monde du 9 février 2008 : « La sharî’a est utilisée dans ce quartier pour régler essentiellement des problèmes matrimoniaux. Cela fait gagner du temps et c’est moins coûteux que la justice civile. Nos docteurs de la foi sont des hommes d’une grande sagesse. »

  • 8.

    Fethi Benslama, l’Idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Paris, Lignes, 2015, p. 11. Les italiques sont de l’auteur.