Contre les manifestations d’antisémitisme dans les universités du Maghreb


Le 10 mars, un hommage à la mémoire du sociologue Paul Sebag, qui a fait don d’une partie de sa bibliothèque à l’université de Tunis, a été troublé par des manifestations d’antisémitisme de la part d’étudiants. Le malaise de cette université ne peut expliquer ni permettre de « comprendre » cette obscénité, pas plus que l’exploitation qu’en tire une dictature contre ses opposants pour améliorer son image à l’étranger, ni le conflit israélo-palestinien.

Le nom de Paul Sebag est méconnu en France, en raison de sa modestie, en raison aussi du choix à la fois scientifique et existentiel qu’il a fait de consacrer son travail à la Tunisie. Ceux qui l’ont connu et ceux qui œuvrent à une coopération scientifique avec l’Afrique du Nord savent le rôle pionnier qu’il a joué dans la naissance de la sociologie en Tunisie dans les années 1950, de la sociologie du travail et des milieux populaires en particulier. Il a été l’un des premiers à étudier les bidonvilles. C’était aussi un engagement dans la cité. Militant communiste arrêté et torturé sous Vichy, s’il est revenu de ses illusions sur les « lendemains qui chantent », il est resté fidèle à ce pays qui fut aussi le sien, celui de ses racines, et le militant s’est transformé en analyste de sa société, pour contribuer à son progrès. Cette œuvre s’appuyait sur une érudition qui n’avait et n’aura aucun équivalent, sur une passion dont témoigne aussi son livre sur la ville de Tunis. Dans ses études consacrées aux juifs, il était animé par la volonté de rendre compte de la richesse que représentait pour la Tunisie la pluralité culturelle. Sans ignorer la réalité d’un antijudaïsme et d’un antisémitisme profond, le statut inférieur des dhimmi (« protégés », c’est-à-dire des croyants de la Bible, dont le culte était toléré). Bebel disait que l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles, et le roi du Maroc Moulay Hassan l’aphrodisiaque des Arabes. Triste vérité !

Chercheurs et historiens, certains d’entre nous engagés contre le colonialisme et pour les droits de l’homme au Maghreb, nous dénonçons cet antisémitisme et nous savons qu’il peut parfois s’affirmer dans des postures anticolonialistes. Nous dénonçons aussi les campagnes cycliques de calomnies et d’insultes dont font l’objet certains d’entre nous sous prétexte de leur origine. Benjamin Stora en est une cible régulièrement. Dernièrement, Le Courrier d’Algérie du 10 mars a mis en cause son travail sur cette base. Cela s’appelle racisme, et nous en dénoncerons désormais systématiquement, publiquement et collectivement les manifestations, comme nous le faisons à l’égard des tares de notre propre société. Nous déplorons le silence, voire les complaisances, dont certains collègues français font preuve devant des attitudes antisémites au Maghreb. Cela a malheureusement été le cas lors du colloque consacré aux massacres de Sétif le 8 mai 1945, où les officiels algériens ont parlé mensongèrement de génocide, de fours comme à Auschwitz. De telles outrances de l’arsenal de légitimation de la bureaucratie algérienne sont cautionnées par Olivier Le Cour Grandmaison pour qui coloniser est exterminer et donc préparerait au nazisme2. Nous laissons juges les lecteurs d’affirmations comme celle-ci :

Seul, pour raisons essentiellement politiques et non en raison de ses caractères spécifiques, le génocide juif bénéficie d’une compassion généralisée dans le monde occidental : il s’agit avant tout de s’attirer la complaisance d’un électorat juif (aux États-Unis notamment) et de resserrer les liens avec l’État d’Israël, bastion occidental au cœur du Moyen-Orient pétrolier, malgré les quelques réserves officielles et prudentes manifestées au profit du peuple palestinien. L’humanisme pro-sémite est utilitariste ! (communication de Robert Charvin).

De telles affirmations sont affichées sans distance critique – invraisemblable mais vrai – depuis un an sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon (ce qui n’engage pas la direction de la Ligue).

Ce n’est pas pour cultiver les démons des sociétés du tiers monde que nous participons à des échanges scientifiques mais pour contribuer à des passerelles entre des pays obsédés par le spectre des guerres de part et d’autre de la Méditerranée.

  • 1.

    Professeur émérite, Paris 7. Pour s’associer à ce texte : contrelaloidu2302@yahoo.fr

  • 2.

    Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer, Paris, Gallimard, 2005. Dans le compte rendu de ce livre paru dans Esprit en décembre 2005 (p. 162), Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet soulignent qu’« assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du IIIe Reich, voire à un “précédent inquiétant” d’Auschwitz, est une entreprise idéologique frauduleuse ».