Tous à Cuba ! La course à « l'île authentique ». Entretien avec Romy Sanchez


Après la révolution de 1959, Cuba a la réputation d’être le « bordel des États-Unis ». Pourtant, il existe dès cette époque un tourisme de santé et un tourisme révolutionnaire. Avec l’entrée de Cuba dans le tourisme de masse, l’île se heurte à des problèmes d’infrastructures.

Depuis le rétablissement des relations entre Cuba et les États-Unis en décembre 2014, l’île vit une série de changements qui semblent concerner sa diplomatie et son économie plus que la ligne politique du gouvernement de Raúl Castro. La déferlante médiatique et touristique qui accompagne cette ouverture supposée semble faire fi des permanences du régime : hôtels complets, ferries bondés…, la perle des Caraïbes fait son entrée dans le monde du tourisme de masse.

Claudia Martínez Herrera est une jeune historienne cubaine. Spécialiste d’histoire environnementale, elle a consacré ses premiers travaux aux projets touristiques de la révolution avant de s’intéresser à l’histoire de la baie de La Havane au xixe siècle. Elle travaille aux Archives nationales de Cuba, mais en plus de son activité de chercheuse, Claudia est aussi une Havanaise qui connaît sa ville sur le bout des doigts, avec ses charmes et ses tourments. Comme beaucoup, elle est obligée de multiplier les activités alternatives pour subvenir à ses besoins, loin d’être couverts par son salaire de moins de trente euros par mois. Le fameux resolver (« la débrouille »), qui est devenu l’une des marques de fabrique de l’île aux clichés.

Ces dernières années, grâce aux contacts des chercheurs étrangers venus travailler aux Archives nationales, Claudia est devenue, bon gré mal gré, une intermédiaire touristique. Il s’agit de loger et d’orienter des amis d’amis, ou parfois des connaissances professionnelles, dans une ville qui s’avère souvent difficile à appréhender, a fortiori pour des chercheurs venus explorer des fonds documentaires en quelques jours seulement : pas de connexion Internet haut débit, des services plus lents qu’ailleurs, des imprévus fréquents, la double monnaie ou les pénuries. Depuis le rétablissement des relations avec son voisin états-unien, Cuba est l’objet d’une intense couverture médiatique et la tentation est grande d’en faire une destination sous vide. Il faut aller à Cuba avant que tout ne change, voir l’authenticité là où elle est supposément intacte. Les Cubains n’ont pourtant pas attendu l’« ouverture » pour caricaturer leur spécificité touristique. C’est avec une double perspective d’historienne et de Havanaise que Claudia Martínez donne sa lecture de l’étrange banalisation de l’exceptionnel qui se joue dans la Grande Antille.

Le bordel des États-Unis ?

Romy Sánchez – D’un point de vue historique, que peut-on dire aujourd’hui de la réputation touristique de Cuba avant et après 1959 ? Comment analysez-vous aujourd’hui l’idée que Cuba, avant 1959, était le « bordel des États-Unis » ?

Claudia Martínez Herrera – Cette expression doit sa popularité à son matraquage dans la presse cubaine des années 1960 et c’est sans conteste une idée qui s’est maintenue jusqu’à présent. Les journaux de l’époque se gardaient bien d’utiliser le mot « bordel », mais l’idée était là, puisqu’il était question des États-Unis qui – avec le soutien des gouvernements de l’île, et en particulier celui de Batista – prétendaient faire de Cuba le « Las Vegas des Caraïbes » ou la « Venise des Amériques ». Cela faisait référence aux « libertés » dont bénéficiaient touristes et investisseurs, surtout à La Havane : rien ne freinait leurs projets ou leurs envies. L’expression devint populaire après 1959. Elle illustrait un discours officiel que l’État cubain adopta comme moyen de légitimation, non seulement politique mais aussi moral, pour justifier les changements touristiques qui eurent lieu au début de la révolution. Or certaines voix s’élevaient déjà avant 1959 pour critiquer le type de tourisme développé à Cuba depuis le début du xxe siècle : c’est le cas par exemple du géographe Antonio Núñez Jiménez1, ou de l’urbaniste et homme politique Armando Maribona2, qui critiquaient tous deux l’obéissance aveugle des autorités cubaines aux diktats des investissements étrangers dans le secteur touristique, et en dénonçaient les dangers sociaux et environnementaux.

Cela étant, il est vrai que les États-Uniens étaient sans conteste le premier public touristique pour Cuba. De nombreux facteurs expliquaient cette situation : d’abord la proximité géographique, ensuite la qualité du climat, la variété des écosystèmes urbains et ruraux et surtout la convergence d’intérêts entre les groupes d’investisseurs nord-américains et l’État cubain. C’est cette alliance qui donne naissance aux projets d’hôtels, de villas et de clubs de luxe, surtout dans les années 1950. De même, des lignes états-uniennes de ferries et des compagnies aériennes signèrent des contrats pour attirer les touristes vers l’île, tant pour un tourisme de séjour que pour se payer les charmes du rêve tropical le temps d’une soirée.

Les agences de voyages se chargeaient alors souvent elles-mêmes de leur publicité et proposaient des offres alléchantes destinées à un public bien précis : amateurs de jeux, cabarets et clubs nocturnes – à La Havane pour la plupart. Dans les années 1930, Meyer Lansky, Charles « Lucky » Luciano et bien d’autres mafieux de renommée déambulaient dans La Havane, faisant du négoce d’alcool alors que la prohibition faisait rage aux États-Unis. C’est aussi à cette époque que défilent à La Havane les grandes stars du cinéma et de la télévision du monde entier, dans les luxueux hôtels de la capitale cubaine. Ce tableau finit par donner l’image d’un grand désordre social, alimenté par le libertinage ambiant et la complaisance des autorités cubaines sur ce monde sulfureux de loisirs.

Cette situation soulignait aussi l’absence, de la part du gouvernement, d’une stratégie touristique précise. Celle-ci se voyait en fait dictée par des intérêts et des besoins étrangers, que le gouvernement cubain acceptait en échange de devises étrangères. Il faut donc comprendre le soubassement éminemment nationaliste de l’expression « bordel des États-Unis ». Il s’agit d’une part de dire que Cuba et les Cubains ont bien plus à offrir au monde que de belles métisses, du rhum, des cigares et des spectacles de cabaret, et d’autre part de se démarquer avec fermeté de l’altérité qu’incarnèrent rapidement les États-Unis et leur empreinte culturelle sur l’île.

Il faut toutefois souligner que dès cette époque, un autre type de tourisme existait à Cuba. Des voyages certes moins organisés et moins lucratifs, et donc moins valorisés par les promoteurs, mais qui attiraient une clientèle nombreuse venue sur l’île pour y recevoir des soins. Dans certaines zones rurales de Cuba, l’existence de sanatoriums remonte au xixe siècle : c’est le cas par exemple de la plaine située au sud de La Havane, dans la région de Bejucal, où avaient lieu des promenades en train. À Guanabacoa, à l’est de La Havane, des eaux thermales aux vertus curatives attiraient aussi beaucoup les touristes cubains et étrangers. Outre ce tourisme de santé, un tourisme de loisir, plus sportif et moins citadin, s’est aussi développé tout au long du xxe siècle : les amateurs de pêche par exemple accédaient à des endroits presque inaccessibles de l’île, comme le marais de Zapata au sud-est de l’île, près de la baie des Cochons : cette zone compte l’une des plus grandes lagunes de Cuba et dans les années 1950, un États-Unien tenait une cabane flottante qu’il louait pour cent dollars la nuit. La région devint même célèbre dans la presse nord-américaine car on y aurait attrapé la plus grande truite au monde !

Le tourisme révolutionnaire

Depuis les premiers temps de la révolution, Cuba a toujours encouragé un type de tourisme bien particulier, le « tourisme révolutionnaire » : les gens venaient et viennent en groupe ou de façon individuelle, observer ce qu’ils croient être « le processus révolutionnaire en marche ». Comment évolue ce tourisme bien particulier avec l’« ouverture » ?

Avant de parler de la situation actuelle et des changements récents par rapport à ce type de tourisme, il faut rappeler que le développement du tourisme cubain est passé par différentes phases depuis 1959 : il est impossible d’uniformiser une période « touristique » de 1959 à 2016.

Le tourisme révolutionnaire a d’abord été très populaire dans les premières années de la révolution. Il faut se souvenir qu’à partir du triomphe de 1959 et a fortiori après la réforme agraire et les nationalisations, la politique extérieure de Cuba était caractérisée par son isolement. Le flot de touristes s’est alors tari de manière très brutale. Pour les habitants du pays, la politique touristique alors prônée par le gouvernement se concentrait sur l’application de principes de justice et d’égalité sociale à la sphère des loisirs. Pour ce qui était de l’extérieur, l’objectif était d’attirer des groupes d’intellectuels, à la manière de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et d’inviter ainsi les « amis de Cuba » dans le monde entier à venir constater les bienfaits du régime pour en faire ensuite la promotion de retour chez eux. C’est ainsi que débarquèrent des groupes d’étudiants latino-américains, européens et nord-américains, dont le voyage était géré par des institutions sympathisantes du régime dans leur pays, en collaboration avec des institutions cubaines. Il ne s’agissait pas seulement de voir le processus révolutionnaire en action et de vérifier ainsi la mise en pratique de présupposés théoriques, mais aussi de participer concrètement à la vie cubaine : couper de la canne à sucre, construire des hôpitaux et d’autres missions sociales du même genre. Sans surprise, pendant ces années de 1959 à 1990, l’échange touristique avec les pays du bloc soviétique augmenta sensiblement : il n’atteignit jamais les mêmes proportions que le tourisme états-unien dans les années 1950, mais l’Europe socialiste devint le principal marché émetteur de touristes pour Cuba. Il faut garder en tête qu’un voyage à Cuba était alors très compliqué dans la mesure où la majorité des pays avaient rompu leurs relations diplomatiques avec l’île.

La stratégie touristique du gouvernement cubain prit un tournant dans les années 1990. La chute du bloc soviétique en Europe et la fin des aides apportées par ces pays – en particulier le pétrole à bas coût – et le durcissement de l’embargo économique imposé par les États-Unis provoquèrent une crise économique sans précédent. Cette conjoncture changea la donne économique et politique : il fallait chercher des solutions alternatives pour faire fonctionner l’économie cubaine qui était extrêmement dépendante de l’économie soviétique. Cuba ne pouvait alors compter que sur son capital humain (une population alphabétisée) et sur son potentiel environnemental : le tourisme devint ainsi le canot de sauvetage de la révolution. Il s’agissait alors d’attirer le tourisme international dont les devises devaient assurer la survie de l’île. C’est ainsi que s’ouvrit la première brèche pour l’entrée d’entreprises et de capitaux étrangers, avec une prédilection des Espagnols pour la construction d’hôtels. Suivirent les touristes du monde entier, sans doute poussés par la curiosité de savoir ce qui s’était passé dans cette île depuis trente ans et de voir comment les gens tentaient de survivre à la crise, mais aussi l’habituel désir de venir profiter de la triade des stéréotypes de l’île : métisses, rhum et cigares. Par conséquent, le début de la banalisation du tourisme révolutionnaire est à situer dans les années 1990. À partir de là, le tourisme révolutionnaire dans son acception ancienne, qui impliquait une réelle implication des visiteurs dans les activités sociales et une « vitrine de la révolution », a nettement décliné pour faire place à un tourisme de dépense, qui doit maintenir l’île à flot. Parallèlement, à cette époque, les Cubains de la diaspora sont de plus en plus nombreux à revenir sur l’île. L’argent qu’ils envoient depuis l’étranger ou qu’ils dépensent lors des visites sur place devient l’un des premiers revenus de l’île.

Il me semble qu’on vit en ce moment une deuxième étape de ce processus de banalisation : le changement de contexte récent et le caractère massif du tourisme qui s’annonce pour les prochaines années changent la donne. Cela étant, des institutions cubaines comme l’Institut cubain de l’amitié avec les peuples (Icap), les bureaux de relations internationales des institutions d’enseignement supérieur comme l’université de La Havane et de nombreuses branches du ministère de la Culture continuent à s’occuper d’échanges qui peuvent parfois relever du « tourisme révolutionnaire ». D’un autre côté, il est très intéressant d’observer que l’avalanche touristique de ces derniers mois demeure très politique : la plupart des touristes individuels viennent voir Cuba « avant qu’elle ne soit plus unique ». Et dans une certaine mesure, il est vrai que Cuba tire son exotisme supposément « unique » du contraste entre sa culture populaire et son système politique. Finalement, même si ce nouveau tourisme de masse n’est pris en charge ni par l’État cubain ni par des agences de tourisme gouvernementales, on remarque que l’observation de la révolution demeure une des motivations centrales des voyageurs. Mais il s’agit cette fois de pouvoir en admirer les derniers vestiges avant son crépuscule.

Que dire de l’engouement récent pour la découverte de la Cuba « hors des sentiers battus » ? Peut-on parler d’une vague de « massification de l’authentique » sur laquelle Cuba surfe avec bonheur ? Pourquoi Cuba provoque-t-elle cela ?

Je pense que Cuba a toujours eu une aura toute particulière du fait de sa culture, au sens le plus large du terme. Une culture qu’elle tire certes de son histoire, mais aussi des Cubains qui entretiennent le récit national. Incontestablement, la révolution a marqué Cuba de son sceau et ces stigmates se retrouvent dans chaque recoin de l’île et chez les habitants. Ainsi, le tourisme révolutionnaire a produit une offre culturelle bien différente de celle de beaucoup de pays. Mais en plus de ce « combo » qui inclut les symboles de la révolution, l’accès massif et gratuit aux soins et à l’éducation, la figure de Che Guevara, la relative tranquillité citoyenne, l’histoire politique de l’île dans le discours officiel – au-delà de tout cela, d’autres facteurs comme la rumba, la salsa, les cigares, les plages, une forme de « tempérament » caribéen fantasmé, la religion afro-cubaine, ou encore la beauté des femmes se mélangent pour former cette supposée « authenticité cubaine », concept si vendeur et réducteur à la fois.

Développer sans détruire

La « grande ouverture » mettrait supposément en danger cette authenticité, ce qui explique que tout le monde accourt pour connaître « la vraie Cuba », c’est-à-dire celle d’avant les McDonald’s et la publicité. Mais les gens viennent aussi avec la curiosité de voir ce fameux « changement » : qu’est-ce qui a changé, quelles sont les perspectives pour demain ? À l’extérieur de Cuba, le moment a été vécu de façon très médiatique, mais pas à l’intérieur de l’île. Les impacts réels sont bien moins forts que ce que s’imagine la grande majorité des visiteurs. Le tourisme de stéréotypes développé par la révolution depuis les années 1990, qui exploite aussi bien la figure du Che que les images de filles sur la plage, ne va pas changer de sitôt. Malheureusement, ceux qui viennent pour voir la « vraie Cuba » finissent sans surprise par tomber dans les mêmes circuits de mise en image de « l’authentique ».

Cela étant, un phénomène récent mérite d’être mentionné car il peut sans doute modifier la donne sur le long terme : beaucoup d’étudiants viennent à Cuba. Et pour la plupart, ils veulent comprendre le quotidien cubain dans toute sa complexité. Ils font souvent de longs séjours, pour raisons diverses (échange académique, recherches), loin des voyages express du tourisme de masse. Bien sûr, ils se frottent souvent aussi à la « Cuba authentique » – à laquelle personne n’échappe, pas même nous, les Cubains ! – mais ils vivent souvent en contact direct avec des gens qui sont en dehors des réseaux touristiques et ils en arrivent à connaître un autre visage de l’île. Je sais par expérience que beaucoup d’entre eux s’en vont déçus : ils arrivent avec eux aussi l’envie de voir la « vraie Cuba » et repartent avec l’image d’une réalité loin de ce qu’ils imaginaient. Un ami français qui est venu il y a peu et dont j’ai préparé le séjour me répétait : « Je veux aller là où vont les jeunes cubains, les vrais ! » Je l’ai emmené dans plusieurs lieux, des nouveaux bars chics aux bouges populaires, on a bu des verres, on est allés au théâtre, on s’est assis sur le front de mer (le Malecón, où beaucoup de Havanais vont s’asseoir pour passer le temps). Pour un Cubain fonctionnaire3, toutes ces sorties sont chères, même les plus modestes : seul le Malecón est à notre portée ! J’ai senti que mon ami était déçu : il a trouvé beaucoup de lieux superficiels, et je sais qu’il a eu le sentiment de voir des lieux qui ressemblaient finalement aux pires visages de l’Europe et des États-Unis, des endroits où tout le monde veut consommer, vite et beaucoup.

On s’interroge beaucoup en ce moment sur la capacité (ou plutôt sur l’incapacité) de Cuba à accueillir le tourisme massif qui arrive si soudainement sur ses rives, en particulier en termes d’infrastructures. Que peut-on en dire à l’heure actuelle depuis La Havane ?

En effet, voilà un problème bien actuel et bien réel ! Comme beaucoup, je suis sûre que Cuba n’est pas du tout prête à recevoir la horde de touristes qui se presse à ses portes en termes d’infrastructure. Pour ne parler que des chambres d’hôtel, c’est saisissant : en mars 2015, tous les hôtels de La Havane et de Varadero, la station balnéaire la plus importante de Cuba à deux heures à l’est de La Havane, étaient complets jusqu’en décembre de la même année. Et 2016 voit se répéter le même scénario. Cette tendance fait exploser les demandes de locations chez l’habitant qui ont, elles aussi, du mal à faire face à la hausse de la demande et, plus généralement, tous les établissements qui accueillent des touristes (les bars, les discothèques, les restaurants) semblent peu préparés à un tel déferlement. Par conséquent, sans surprise, les prix augmentent : sans secteur privé pour subvenir à de tels besoins, la hausse est considérable.

L’autre conséquence pour les Cubains, c’est la pénurie soudaine de produits de base comme le papier hygiénique, l’eau en bouteille ou la bière. Les touristes sont prioritaires ! Par exemple, depuis les premiers mois de 2016, les bateaux de croisière sont autorisés à entrer à La Havane et accostent même dans d’autres ports cubains. Lorsqu’en février et mars dernier, ils ont déversé leurs flots de touristes, trouver une bouteille d’eau minérale dans toute La Havane relevait du miracle. De plus, Cuba a proposé d’être fournisseur de ces bateaux : l’un des premiers ferries qui est arrivé dans l’île en décembre 2015 avait donc commandé, entre autres, trente tonnes d’ananas ; même en retournant l’île et en la secouant pour en sortir jusqu’au dernier petit ananas, impossible de faire face à une telle demande. Pourtant, la nouvelle loi qui permet les investissements a ouvert la voie à de nombreuses constructions d’hôtels selon le ministre du Tourisme : à La Havane seulement, il y a déjà vingt chantiers prévus pour 2025. La contradiction est criante et cela montre qu’il y a beaucoup de choses à régler à l’heure actuelle.

Finalement, face à ce tsunami que tous prévoient et qui est en partie déjà une réalité, y a-t-il une façon pour Cuba d’échapper au syndrome de Venise (le tourisme qui asphyxie un lieu jusqu’à lui ôter son âme) ? Beaucoup signalent le Maroc ou la Thaïlande comme des lieux gâtés par le tourisme, d’autres montrent le Vietnam, dont l’ouverture a aussi provoqué à l’époque un tourisme d’observation du changement. Cuba sera-t-elle son propre modèle ? Est-il seulement possible de la visiter sans la gâcher, dans les circonstances actuelles ?

En effet, c’est un risque qui est pris depuis le boom touristique des années 1990 : développer au point de détruire. La différence entre cette époque et ce qui se passe maintenant, c’est que les portes s’ouvrent aux États-uniens. Et la réputation de ces touristes dans le reste du monde est plutôt mauvaise : tous les amis et clients que je reçois ici me disent qu’ils ne respectent rien. C’est un stéréotype et comme tous les clichés, il est aisément démontable. De toutes les manières, nous devons prendre le risque, nous n’avons pas le choix : la politique de l’isolement vis-à-vis de notre voisin du Nord est intenable. D’un autre côté, il est vrai que les points névralgiques du tourisme cubain comme La Havane, Viñales, Trinidad ou Baracoa sont en train de devenir des musées en plein air, des environnements sous cloche. Le phénomène des « vieilles voitures » et de l’anachronisme politique à observer à La Havane prend des proportions absurdes – comme si tout le « charme » de la ville ne venait que de là !

Pour ce qui est des craintes que Cuba perde ce fameux charme au profit de l’exploitation touristique à outrance, je pense qu’il revient à nous, les Cubains, d’en décider : nous avons les moyens d’accueillir le changement sans nous laisser aveugler par l’effet mirage de cette manne. Visiter Cuba sans la gâcher, à mes yeux, c’est venir de façon respectueuse, en sachant qu’en une semaine on ne peut pas comprendre un lieu et ses gens en profondeur, a fortiori avec les complexités propres à cette île. Je continue à penser que l’ouverture au monde est une bonne chose pour nous, malgré les risques et les emballements. Après tout, on parle tant à l’extérieur de l’éducation exemplaire et de la grande indépendance des Cubains : c’est le moment de prouver qu’elles peuvent être mises au service d’un objectif louable.

Propos recueillis par Romy Sánchez

Dans sa vie sédentaire, deux pays l’avaient seulement attiré, la Hollande et l’Angleterre.

Il avait exaucé le premier de ses souhaits ; n’y tenant plus, un beau jour, il avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas, une à une.

Somme toute, il était résulté de cruelles désillusions de ce voyage. Il s’était figuré une Hollande, d’après les œuvres de Teniers et de Steen, de Rembrandt et d’Ostade, se façonnant d’avance, à son usage, d’incomparables juiveries aussi dorées que des cuirs de Cordoue par le soleil ; s’imaginant de prodigieuses kermesses, de continuelles ribotes dans les campagnes ; s’attendant à cette bonhomie patriarcale, à cette joviale débauche célébrées par les vieux maîtres.

Certes, Haarlem et Amsterdam l’avaient séduit ; le peuple, non décrassé, vu dans les vraies campagnes, ressemblait bien à celui peint par Van Ostade, avec ses enfants non équarris et taillés à la serpe et ses commères grasses à lard, bosselées de gros tétons et de gros ventres ; mais de joies effrénées, d’ivrogneries familiales, point ; en résumé, il devait le reconnaître, l’école hollandaise du Louvre l’avait égaré ; elle avait simplement servi de tremplin à ses rêves ; il s’était élancé, avait bondi sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables, ne découvrant nullement sur la terre ce pays magique et réel qu’il espérait, ne voyant point, sur des gazons semés de futailles, des danses de paysans et de paysannes pleurant de joie, trépignant de bonheur, s’allégeant à force de rire, dans leurs jupes et dans leurs chausses.

Non, décidément, rien de tout cela n’était visible ; la Hollande était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement primitif, nullement bonhomme, car la religion y sévissait, avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs.

Ce désenchantement lui revenait ; il consulta de nouveau sa montre : dix minutes le séparaient encore de l’heure du train. Il est grand temps de demander l’addition et de partir, se dit-il. Il se sentait une lourdeur d’estomac et une pesanteur, par tout le corps, extrêmes. Voyons, fit-il, pour se verser du courage, buvons le coup de l’étrier ; et il remplit un verre de brandy, tout en réclamant la note. Un individu, en habit noir, une serviette sur le bras, une espèce de majordome au crâne pointu et chauve, à la barbe grisonnante et dure, sans moustaches, s’avança, un crayon derrière l’oreille, se posta, une jambe en avant, comme un chanteur, tira de sa poche un calepin, et, sans regarder son papier, les yeux fixés sur le plafond, près d’un lustre, inscrivit et compta la dépense. Voilà, dit-il en arrachant la feuille de son calepin, et il la remit à des Esseintes qui le considérait curieusement, ainsi qu’un animal rare. Quel surprenant John Bull, pensait-il, en contemplant ce flegmatique personnage à qui sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence d’un timonier de la marine américaine.

À ce moment, la porte de la taverne s’ouvrit ; des gens entrèrent apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle se mêla une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine dont la porte sans loquet claqua ; des Esseintes était incapable de remuer les jambes ; un doux et tiède anéantissement se glissait par tous ses membres, l’empêchait même d’étendre la main pour allumer un cigare. Il se disait : Allons, voyons, debout, il faut filer ; et d’immédiates objections contrariaient ses ordres. À quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ? N’était-il pas à Londres dont les senteurs, dont l’atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures, dont les ustensiles l’environnaient ? Que pouvait-il donc espérer, sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande ?

Il n’avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille, s’imposaient avec une volonté de plus en plus tenace. Pensif, il laissa s’écouler les minutes, se coupant ainsi la retraite, se disant : Maintenant il faudrait se précipiter aux guichets, se bousculer aux bagages ; quel ennui ! quelle corvée ça serait ! — Puis, se répétant, une fois de plus : En somme, j’ai éprouvé et j’ai vu ce que je voulais éprouver et voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ ; il faudrait être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d’impérissables sensations. Enfin quelle aberration ai-je donc eue pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour avoir condamné les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir, ainsi qu’un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à l’intérêt d’une excursion ? — Tiens, fit-il, regardant sa montre, mais l’heure est venue de rentrer au logis ; cette fois, il se dressa sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets, ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay, ressentant l’éreintement physique et la fatigue morale d’un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux voyage.

Joris-Karl Huysmans, À rebours [1884], Paris, 10/18, 1975, p. 224-227
  • 1.

    Núñez Jiménez, anthropologue et géographe né en 1923, se joignit aux forces rebelles de Castro et fut directeur de l’Institut national de la réforme agraire et de l’Académie des sciences. Il est mort en 1998.

  • 2.

    Dessinateur et urbaniste né en 1894, Maribona dirige l’Institut cubain du tourisme à partir de 1954. Il est l’auteur de Turismo y ciudadanía (« Tourisme et citoyenneté ») publié à La Havane en 1943 et de Turismo en Cuba, publié à La Havane en 1959. Il est mort en 1964.

  • 3.

    Par opposition aux quelques cuentapropistas (commerçants « à leur compte », détenteurs d’une licence gouvernementale qui leur permet d’exercer une activité commerciale) qui gagnent relativement bien leur vie en devise, c’est-à-dire en monnaie forte, convertible en euro et en dollars, le Cuc (la « monnaie nationale », Cup est 23 fois inférieure en valeur aux Cuc).