Secret et anonymat. Une approche philosophique de l’insémination avec don de sperme
Une approche philosophique de l’insémination avec don de sperme
Alors que la « crise de la paternité » est devenue un sujet de société débattu à tort et à travers, que peut nous apprendre la démarche d’hommes stériles désirant devenir pères ? Tirées d’entretiens, les paroles de ces hommes aident à comprendre pourquoi ils préfèrent l’insémination avec don de sperme à l’adoption, quelle idée ils se font de la procréation dans leur vie de couple et ce qu’ils pensent transmettre à leur enfant.
Qu’est-ce qu’un père aujourd’hui ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme arrive à reconnaître un enfant comme le sien au-delà des liens génétiques ? Une figure particulièrement intéressante, pour comprendre les paradoxes et les problèmes qui entourent aujourd’hui la paternité, est celle du père stérile, un homme qui, désirant devenir père et étant stérile, a recours à un don de sperme. Tout comme celui qui adopte, ce père-ci n’est pas le géniteur (le père biologique ou génétique) de son fils. À la différence du père adoptif, cependant, il est à l’origine de l’enfant, ne serait-ce que parce que celui-ci n’aurait pas pu naître sans une demande de don de sperme auprès d’un centre d’études et de conservation des œufs et du sperme (Cecos). Depuis la création des Cecos en 1973, plus de 40 000 enfants sont nés grâce au don de spermatozoïdes1. Comme les dons de produits et d’éléments du corps humain, le don de gamètes aussi est gratuit et anonyme : les lois de bioéthique de 1994 et 2004 ont formalisé le fait qu’aucune rémunération ne soit prévue pour les donneurs et qu’aucune information permettant d’identifier les donneurs et les receveurs ne soit divulguée2.
Ces nouvelles techniques de procréation remettent évidemment en cause notre conception traditionnelle de la paternité. Certes, dès l’origine antique, le terme « père » n’est pas étroitement lié à la paternité biologique. Le « père », du latin pater, est utilisé à Rome, à la différence du genitor, pour exprimer la valeur sociale et religieuse du chef de la maison. Dans la civilisation romaine, en effet, le pater familias avait toujours la possibilité de rejeter un nouveau-né. Ce qui le caractérisait, en tant que père, était sa volonté : une volonté qui s’exprimait par le rituel du tollere liberum, « le libre soulèvement », qui consistait à prendre l’enfant dans ses bras et à l’élever publiquement3. C’est à partir de ce moment qu’un homme devenait père, le lien biologique n’ayant pas de conséquence sur son attitude :
On appelle familia un grand nombre de gens soumis soit par le droit, soit par la nature au pouvoir d’un seul. Cela comprend le père de famille, la mère, le fils, la fille et tous ceux qui viennent à la suite, petits-fils et petites-filles, et ainsi de suite. Le père de famille exerce le commandement dans sa maison : et c’est pourquoi justement on l’appelle pater familias4.
Ce n’est qu’au Bas-Empire que cette conception de la paternité commence à changer, le but étant de favoriser la famille légitime, celle qui repose sur de « justes noces ». La parenté biologique fait ainsi son entrée dans le droit, même si l’empereur Justinien interdit l’adoption des enfants incestueux ou adultérins5. Progressivement le rôle de la famille s’institutionnalise. Comme l’explique Georges Duby, au cours du Moyen Âge la famille devient le moyen par lequel on peut « assurer sans dommage la transmission d’un capital de biens, de gloire, d’honneur, et garantir à la descendance une condition, un rang au moins égal à celui dont bénéficiaient les ancêtres6 ». C’est pourquoi les notions de consanguinité et de lien de sang deviennent de plus en plus importantes : la base biologique et naturelle de la famille est le sang, et plus particulièrement la communauté de sang ou d’origine.
C’est au long de la modernité que cette conception s’affaiblit, avant de tomber en désuétude à l’époque contemporaine7. La diminution du nombre des mariages, la multiplication des divorces et des familles monoparentales, le partage de l’autorité parentale, ou encore l’essor des différentes formes de procréation assistée (fécondation in vitro, don de sperme et d’ovules…) changent radicalement la notion de parenté et, par conséquent, celle de paternité8. Au modèle « unique » se substituent plusieurs formes de paternité : la paternité adoptive, la paternité biologique, la paternité légitime, la paternité naturelle, etc.9 Le père stérile, qui conçoit un enfant grâce à un don de sperme, s’inscrit dans ce nouveau contexte. D’autant que l’assistance médicale à la procréation (Amp) vise explicitement « à répondre à la demande parentale d’un couple » (loi du 6 août 2004 relative à la bioéthique, art. L. 2141-2). Quelles sont cependant les conséquences de cette médicalisation de la procréation, notamment lorsqu’un « tiers » intervient avec son don pour permettre à un homme stérile de devenir père ? Le principe d’anonymat, qui consiste à ne pas permettre de connaître l’identité du donneur de sperme, doit-il être conservé dans le cas où le don touche la procréation ? Faut-il au contraire permettre aux enfants d’accéder au nom du donneur et donc à leurs origines biologiques ?
Cette question est aujourd’hui très discutée en France dans la perspective de la future révision des lois bioéthiques prévue pour 2010-2011 mais, en dépit du fait que de nombreux pays ont remis en question le principe de l’anonymat du donneur, elle est loin de faire consensus. Certaines études internationales ont cherché à faire le point sur les liens existants entre les « pères stériles » et leurs enfants, en soulignant l’existence de « difficultés relationnelles10 ». D’autres, en revanche, ont souligné que l’absence de liens génétiques n’a aucun impact sur les relations pères/enfants11. Plusieurs interrogations, cependant, semblent rester sans réponse. En nous appuyant sur une enquête de terrain12, nous voudrions souligner la complexité de cette question de l’anonymat des donneurs, tout en essayant de faire émerger un certain nombre de problèmes philosophiques qui sous-tendent l’insémination avec don de sperme (Iad), notamment celui du rapport entre secret des origines et anonymat des donneurs.
La question de la stérilité : découverte et vécu
Ce que partagent, au moins au départ, tous les hommes qui ont recours à une Iad est leur stérilité, c’est-à-dire le fait qu’ils ne peuvent pas être géniteurs de leurs enfants. Le mot « stérile », emprunté au latin sterilis, « infécond », a souvent été employé de façon péjorative, pour qualifier tout individu « inapte à la génération ». Ce n’est pas un hasard si, pendant des siècles, la stérilité a été vécue comme une honte et une malédiction. Dans l’Antiquité, la fécondité était d’ailleurs considérée comme un don divin et, lorsqu’un couple ne parvenait pas à avoir des enfants, la responsabilité de la stérilité retombait sur la femme qui était souvent répudiée. Encore aujourd’hui, la stérilité est imputée d’une façon générale à la femme. Et cela en dépit du fait que, déjà chez les Grecs, Galien reconnaissait la possibilité d’une stérilité masculine et distinguait entre « la stérilité par impossibilité de rapports et la stérilité par déficience du sperme : celle-ci pouvant résulter soit d’une absence de testicules, soit d’une maladie ». Mais qu’est-ce réellement que la stérilité masculine ? Comment est-elle vécue ?
Au-delà du diagnostic médical13, la stérilité masculine représente un vécu personnel, souvent chargé de souffrance et de culpabilité. D’autant qu’encore aujourd’hui, dans l’imaginaire social, le sperme reste le symbole du pouvoir masculin à la fois dans l’accomplissement de la sexualité et dans la réalisation de la procréation. C’est pourquoi un homme stérile se sent souvent menacé dans sa virilité : tantôt il vit mal le fait de ne pas pouvoir offrir à ses parents les petits-enfants qu’ils réclament et de voir ainsi s’éteindre sa lignée ; tantôt il souffre de ne pas pouvoir donner un enfant à celle qu’il aime. Mais lorsqu’un couple vient demander une Iad, le mari a-t-il vraiment accepté sa stérilité et fait le « deuil » de sa fécondité ? S’agit-il de faire « comme si » la stérilité n’avait pas d’importance car, par l’utilisation du sperme du donneur, un homme stérile peut donner lui aussi un enfant à celle qu’il aime ? S’agit-il, au contraire, d’accepter une démarche douloureuse, uniquement pour faire plaisir à la femme aimée ou pour répondre à une pression sociale ?
Les temps de la découverte de la stérilité sont parfois longs : chaque examen médical auquel l’homme est soumis est vécu comme un moment d’espoir (« peut-être va-t-on découvrir des spermatozoïdes » ; « peut-être s’est-on trompé ») ; mais, par la suite, si les résultats ne correspondent pas aux attentes, l’homme est obligé de faire face à sa stérilité. Et lorsque le diagnostic arrive, il « tombe » toujours comme un couperet. D’où la mise en place de différentes stratégies de défense pour affronter la réalité, des stratégies qui engendrent – nous avons pu le constater sur le terrain – trois attitudes diverses : la colère (plus ou moins voilée), l’indifférence (plus ou moins feinte) et la résignation (plus ou moins douloureuse14). Pour les hommes en colère, la blessure de la stérilité reste ouverte, comme une plaie qui ne pourra jamais cicatriser. Ils considèrent que leur problème doit être accepté et ils espèrent que le temps apaisera leur souffrance. Mais le plus souvent, ils n’y arrivent pas, même lorsqu’ils ont déjà eu un enfant et qu’ils disent vivre une paternité heureuse. Les hommes qui revendiquent une forme d’indifférence vis-à-vis de leur stérilité ont tendance à parler de celle-ci comme d’un « accident de parcours », quelque chose qui vient interrompre l’ordre des choses et qui doit vite être oublié : il faut trouver la solution pour avoir un enfant et, ensuite, faire exactement comme si rien n’était. La résignation, enfin, caractérise une minorité d’hommes. Ce sont des hommes qui cherchent à se faire aider pour arriver à faire le deuil de leur stérilité. Ce sont les seuls, d’ailleurs, qui emploient le terme « deuil » et qui reconnaissent que la stérilité est une blessure que le recours à une Iad ne pourra pas soigner.
Les hommes dont la stérilité reste une blessure ouverte ont tendance à « faire diversion » lorsqu’on aborde ce thème : ils affirment souvent que leur problème n’est plus lié à la stérilité, mais à l’attente des enfants ou à leur éducation. « Sur le moment on ne sait pas trop… puis on se prépare… faire des enfants c’est se projeter dans le futur… ce n’est pas que les mettre au monde… c’est en faire des adultes », dit Michel. Lors de l’entretien, Michel a 33 ans. Il est chauffeur de bus et vit avec Carole depuis près de quatre ans. Michel avait déjà consulté les Cecos lorsqu’il avait 29 ans, et qu’il vivait avec sa première femme. Mais, à l’époque, le projet n’avait pas abouti : sa femme avait commencé à le tromper et l’avait ensuite quitté. C’est donc avec Carole, une jeune femme d’origine sénégalaise, qu’il revient, cette fois-ci pour ouvrir un dossier d’Iad. Avec elle, la question de la stérilité avait été abordée dès le début de l’histoire, jusqu’à la décision d’essayer d’avoir un enfant par don de sperme. C’est pourquoi Michel est désormais convaincu que sa stérilité n’est pas un problème : depuis que la médecine permet aux hommes stériles d’avoir des enfants avec leur compagne, on peut construire une relation d’amour et bâtir une véritable famille. Pour lui, ce qui compte désormais le plus, c’est d’être présent auprès de sa femme lors de sa grossesse, de l’accompagner et, par la suite, d’élever son enfant. En même temps, la trahison de sa première femme reste gravée dans sa mémoire… En effet, ne l’a-t-elle pas quitté « après avoir découvert qu’il était stérile » ? N’y a-t-il pas dans la société un « malaise diffus autour de la stérilité masculine » ? C’est pourquoi, après en avoir discuté avec Carole, il a décidé de ne parler avec personne d’autre de sa stérilité :
Pour moi, ce qui est dur c’est le côté macho, c’est-à-dire le fait que ce n’est pas moi qui vais procréer… que c’est un autre. C’est très masculin, même si beaucoup d’hommes ne veulent pas le reconnaître15.
Mais lorsqu’on lui demande comment il fait face à son désarroi, il se retranche derrière sa position de départ :
J’aurais bien aimé féconder, mais on fait avec… Heureusement la médecine a évolué, ça me donne une chance.
Mais de quelle chance parle-t-il ? La chance de faire « comme si » c’était lui le géniteur ou la chance de devenir père ? En d’autres termes, on peut se demander s’il ne recherche pas la possibilité de « masquer » le fait que, à la différence des autres hommes, il ne peut féconder la femme qu’il aime ou s’il fait uniquement référence à la chance de ne pas renoncer à son désir d’enfants.
Cette idée que la médecine leur donne la possibilité de devenir pères en dépit de leur stérilité est partagée par la quasi-totalité des hommes qui viennent consulter les médecins du Cecos et qui commencent une démarche d’Iad. Parfois, ils sont convaincus que leur couple ne pouvait pas « tenir » sans enfants. C’est le cas de Charles, 38 ans. Marié depuis six ans, il consulte le Cecos avec sa femme pour avoir un deuxième enfant. Tout a l’air d’être parfait pour ce couple : l’enfant précédemment conçu par don de sperme est « super », grandit et ne pose aucun problème ; les deux parents ont décidé ensemble d’attendre encore un peu avant de lui parler de son mode de conception, mais ils envisagent de le faire à l’occasion de la deuxième grossesse. Ce n’est que progressivement que la « boule de perfection » explose pour laisser la place à des propos plus amers :
Aujourd’hui je suis stérile, point final. Mais la découverte de ma stérilité, je l’ai vécue mal, très mal. D’autant que mon épouse, avant même d’avoir tous les résultats définitifs, avait pensé à la possibilité du don… Au début, le don était hors de question. J’avais toujours secrètement l’espoir de pouvoir procréer et de ne pas être atteint, en quelque sorte, dans ma virilité…
Charles dit ne pas avoir des problèmes vis-à-vis de son fils : il est « son » fils et non pas le fils de quelqu’un d’autre. Comme d’autres pères stériles, Charles espère que le temps apaisera sa souffrance. Mais entre-temps il est là, s’affirmant « heureux d’être père », tout en doutant parfois de l’être réellement ; revendiquant le fait d’être « heureux d’avoir permis à sa femme de vivre une grossesse », tout en souffrant qu’elle, à la différence de lui, ait « un lien génétique avec son enfant ». Ce qui a des incidences sur leur vie conjugale16. Aussi, comme l’explique Alain, un vendeur de 30 ans qui vit en couple depuis près de sept ans, c’est toujours pénible de se dire qu’on ne peut avoir une descendance biologique :
Des fois on regarde un petit et on se dit « tiens il a mes yeux ». Voyez, ça c’est le genre de choses que je ne pourrais pas avoir17 !
À la différence de ceux qui sont « à vif » concernant leur stérilité et qui n’aiment pas trop parler de leurs problèmes, les hommes qui semblent s’installer dans l’indifférence parlent plus aisément. C’est le cas de Jean, un homme de 29 ans, ingénieur en informatique. Pour lui, comme il l’explique lors de l’entretien, avoir un enfant s’inscrit dans une suite logique d’événement : la rencontre, l’appartement, le bébé. C’est pourquoi la découverte de son azoospermie18 est vécue comme une « claque ». Mais cette claque semble liée plus à la peur que le couple « explose » et que la suite des événements prévus puisse s’interrompre, qu’à la découverte d’une « défaillance »:
J’avais bien conscience que le problème venait de moi. En ce qui concerne la virilité, je n’ai pas de problème d’ego, je suis bien dans ma tête. Je vais être un peu dur avec ces hommes-là, mais si le constat de la stérilité remet leur virilité en question, c’est qu’ils ont un problème. La vraie question est liée à ce que vous avez construit et qui n’a pas abouti.
La stérilité est vécue comme un obstacle à surmonter, dont il ne faut surtout pas avoir honte et qu’il faut gérer sans y mêler personne d’autre que sa femme. C’est pourquoi il a décidé de ne parler à personne non seulement de sa stérilité, mais aussi de sa démarche auprès du Cecos19. Habitué à concevoir des logiciels capables de verrouiller l’accès à des donnés secrets et, à l’occasion, « d’effacer définitivement des informations gênantes », Jean semble imaginer sa vie comme une suite de « logiciels verrouillés » : « Chaque segment de ma vie ne donne pas l’accès aux autres. » La seule personne ayant accès à certaines informations est sa femme. Quant à l’éventualité d’un problème de couple ou d’une séparation, il s’agit pour lui de quelque chose de désormais inenvisageable : depuis qu’ils attendent un enfant, « l’accident de parcours est clos ». Jean est convaincu que « tout est sous contrôle » et que « rien ne peut plus arriver ».
Comme pour les autres hommes qui affichent une forme d’indifférence vis-à-vis de leur stérilité, le fait de ne pas avoir pu féconder sa femme est, pour Jean, « quelque chose qui doit être oublié » : une fois trouvée la solution pour avoir un enfant, il faut faire exactement comme si rien n’était. Il s’agit d’hommes qui utilisent souvent le langage médical : ils n’aiment pas qu’on leur parle de « stérilité » ; pour eux, il s’agit d’une « azoospermie ». Ils n’apprécient d’ailleurs pas l’idée qu’une recherche puisse porter sur la notion de « père stérile »:
Un père c’est un père. Peu importe qu’il soit stérile ou pas, dit Sébastien, un ingénieur de 35 ans. C’est grâce à la science et à la médecine qu’on peut avoir un enfant, pas grâce au sperme20.
Il est à souligner cette prise de distance par rapport au corps. Tous ces hommes considèrent d’ailleurs que le mode de conception de leur enfant fait partie de l’intimité du couple : une intimité qu’ils n’ont pas à dévoiler à qui que ce soit, même pas aux enfants. Tous sont convaincus que le modus operandi est neutre : « Après ça, ce sera mon enfant, c’est tout21. »
La dernière catégorie, celle des hommes qui cherchent à faire le deuil de leur stérilité, est la plus minoritaire. Ces hommes ont conscience du fait que la stérilité est une blessure que le recours à une Iad ne pourra pas soigner. Le don de sperme est, certes, un instrument pour avoir des enfants. Mais pour arriver à vivre avec leur blessure, ils disent avoir besoin d’une aide différente, d’une « parole capable de les aider à penser cette blessure ». C’est ainsi que Marc, un homme de 41 ans qui travaille dans le monde du spectacle et qui avait au départ accepté l’annonce de sa stérilité comme un « état de fait », affirme avoir progressivement pris conscience de la « nécessité » de se « faire aider » : « Il y a eu une acceptation immédiate de la situation. Je me suis dit : je suis comme ça… c’est tout22 ! » Jusqu’au moment de la découverte de son azoospermie, Marc avait eu une vie facile : une « enfance heureuse », un « travail très gratifiant », une « femme magnifique ». Il avait appris à surmonter toute sorte de difficulté sans se poser trop de problèmes. D’où sa première réaction face à la stérilité : « Il fallait continuer à vivre… Il fallait trouver la solution afin que ma femme puisse enfanter et vivre une grossesse. » Puis, la « chute » dans le désarroi et dans le désordre. Même si d’un point de vue rationnel, il sait très bien que ce n’est pas le lien génétique qui constitue le noyau dur de la paternité, et même si, pour lui, « les notions de lignée ou de sang n’ont aucune importance », il ressent la douleur de « ne pas pouvoir procréer ». Il affirme, avec regret : « L’enfant qu’on va avoir n’aura pas mes yeux, n’aura pas mes sourcils. »
Le choix de l’Iad
La découverte de la stérilité n’implique pas systématiquement la décision de recourir à un don de sperme. Il y a des couples qui décident tout simplement de ne pas avoir d’enfants. D’autres qui décident de se tourner vers l’adoption. Qu’est-ce qui motive alors un couple à recourir à une Iad ? En réalité, il n’y a pas de réponse unique à ces questions, même si l’attitude qu’un homme montre vis-à-vis de sa stérilité joue un rôle majeur dans le choix de recourir à un don de sperme. Les hommes qui n’arrivent pas à faire le deuil de leur stérilité et qui se sentent atteints dans leur masculinité, ont plutôt tendance à culpabiliser et à considérer que l’Iad est un « choix obligé ». Michel, par exemple, n’arrive même pas à envisager une autre possibilité. Sa première femme l’a quitté « parce qu’elle ne pouvait pas avoir des enfants avec lui », c’est donc une « chance que la médecine lui permette d’en avoir un avec sa deuxième femme » : il sera à ses côtés lors de la grossesse, il l’accompagnera tout le temps et, par la suite, il sera le père de cet enfant23. Charles, lui, reconnaît avoir accepté de recourir à un don de sperme, malgré une certaine résistance, pour ne pas empêcher sa femme de vivre une grossesse : « Cette solution s’est imposée à moi, même si au départ je n’étais pas favorable à l’idée d’un don de sperme24. » Et Damien de rebondir : « Je ne peux pas laisser passer la chance pour ma femme de vivre une grossesse. » Même si Damien n’arrive pas encore à accepter sa stérilité et même si le fait de ne pas pouvoir féconder sa femme reste une source de douleur et de colère. Il a 35 ans et une belle position professionnelle. Mais ce qui compte le plus pour lui, c’est la relation avec sa femme et le fait qu’elle puisse « s’épanouir en tant que mère25 ».
Même dans le cas où les hommes cherchent à faire le deuil de leur stérilité et sont donc dans une démarche d’acceptation, ils considèrent très important de ne pas priver leur femme d’une grossesse. Parfois ils parlent d’un « cadeau » qu’ils offrent à leur femme – comme le dit Daniel, un douanier de 40 ans qui a déjà eu un enfant grâce à un don de sperme, « cette grossesse, c’était pour ma femme26 ! » ; comme le répète aussi Marc, « je voulais que ma femme puisse porter un enfant27 ». D’autres fois, ils considèrent qu’il s’agit aussi d’un cadeau qu’ils s’offrent à eux-mêmes28. Mais ils ne sont pas hostiles à la possibilité d’une adoption : « Que ce soit un enfant adopté ou l’enfant d’un autre ce n’est pas grave… je peux être paternel, je peux être père ! »
Pour d’autres hommes, la demande d’un don de sperme s’inscrit dans un chemin différent. Pour ceux qui affirment que la stérilité n’est qu’un obstacle à surmonter, dont il ne faut pas avoir honte et qu’il faut gérer sans y mêler personne d’autre que sa femme, le choix de recourir à une Iad s’impose ; ils n’envisagent même pas la possibilité d’adopter un enfant29. Ils n’ont aucune intention de parler de leur stérilité à leur entourage et ils considèrent que le don de sperme leur donne la possibilité de « faire comme si » ils étaient non seulement les parents, mais aussi les géniteurs de leurs enfants. Le sperme du donneur « n’est qu’un matériel utilisé pour avoir notre enfant. Après, ce sera notre enfant. Je ne vois pas la nécessité de lui parler de quoi que ce soit », dit par exemple Jean. D’où le souci que l’enfant leur ressemble afin que, par sa dissemblance, il ne révèle pas au grand jour sa stérilité. D’où aussi la tendance à « réifier » complètement le donneur de sperme. Lorsqu’ils en parlent, ils le font uniquement en termes de « matériel », de « spermatozoïdes », de « paillettes ». Il s’agit d’un « détail » qui leur permettra de devenir « pères à part entière30 ». Il s’agit donc moins, ici, de faire un « cadeau » à leur femme et de lui permettre de vivre une grossesse, mais de mettre tout en œuvre pour que, une fois leur femme enceinte, ils puissent vite oublier « l’accident de parcours » qui les a obligés à aller voir un médecin pour devenir pères.
Secret et anonymat
Dans ces conditions, la totalité des personnes interrogées – pour les diverses raisons évoquées – sont très hostiles à la levée de l’anonymat. Certains ne veulent pas qu’un tiers puisse intervenir d’une façon ou d’une autre (fantasmatiquement ou réellement) à l’intérieur d’un couple. D’autres craignent que la levée de l’anonymat puisse être une façon de leur rappeler constamment leur stérilité. D’autres encore, voulant faire « comme si » ils étaient les géniteurs de l’enfant, ont peur que tous les secrets qui entourent la naissance de leurs enfants puissent être dévoilés par ce moyen. Pour Marc, par exemple, la question est très simple :
Surtout, il faut garder l’anonymat. Tout d’abord pour les parents… Pour qu’ils ne fantasment pas sur une personne ; pour qu’ils ne se disent pas qu’ils ont la possibilité d’aller voir le géniteur… Le donneur ne fait que donner son sperme… c’est tout ce qu’il fait. Il ne doit exister ni dans la vie des parents, ni dans celle de l’enfant.
Et cela même si Marc considère le donneur comme « quelqu’un qui accepte qu’on utilise sa semence et qui permet d’enfanter des femmes dont le compagnon est stérile ». Il ne s’agit donc pas simplement de « paillettes » ou de matériel génétique qu’on utilise, mais d’un individu qui décide de faire une démarche active pour aider des couples en difficulté. Mais c’est aussi peut-être pour cette même raison qu’il est tout à fait contraire à la levée de l’anonymat : en considérant le donneur comme un homme à part entière, la possibilité d’en connaître le nom signifierait lui « donner une place à l’intérieur de la famille31 ». Charles, lui, va encore plus loin : s’il pense lui aussi qu’il faut parler à l’enfant de son mode de conception, il considère que la levée de l’anonymat ne peut que mettre en danger son rôle de père. Ce qui s’explique en partie avec la difficulté de faire le deuil de sa stérilité. Cette fois-ci, sa préoccupation n’est pas liée au fait qu’un tiers puisse intervenir dans le couple, mais que ce tiers lui renvoie ce qu’il perçoit comme un handicap :
J’ai peur du moment où on va lui parler de son mode de conception. Je redoute de lui expliquer que son papa a ce problème de stérilité32.
Les pères stériles sont unanimes. Pour eux, aucun lien ne doit exister entre le donneur de sperme et l’enfant : « Un enfant n’a pas besoin de deux pères. On n’a pas besoin d’un tiers dans le couple. » Conviction que leurs femmes partagent aussi de façon unanime. Comme l’explique très bien Claire :
Je ne voudrais pas que l’anonymat soit levé. Ça me dérangerait… je n’en vois pas l’utilité… d’autant que ça me gênerait de recevoir le sperme de quelqu’un qui du coup a un nom… alors qu’avec l’anonymat ça relève uniquement du domaine médical… c’est juste des paillettes et pas une personne…
Et Robert, son mari, d’ajouter : « Le père c’est moi… S’il y avait une levée de l’anonymat je me sentirais en danger. » Même si tous les deux ont l’intention de parler à leur enfant de son mode de conception pour ne pas entrer dans une « spirale de secrets de famille », l’anonymat reste pour eux un « garde-fou nécessaire33 ». C’est aussi le cas de Marc :
Évidemment il faut parler très vite à l’enfant de son mode de conception. Si l’enfant sait dès le début que le sperme n’est pas celui du père, mais que c’est la mère qui l’a enfanté et qu’il a été voulu par ses deux parents, il connaît son histoire, et c’est son histoire qui le construit34.
À part les cas où le déni de la stérilité amène un homme non seulement à craindre la levée de l’anonymat, mais à revendiquer aussi la nécessité du secret concernant le mode de conception de son enfant, les autres hommes, ceux qui ne veulent pas garder le secret, considèrent l’anonymat tout à la fois comme un moyen de protection et comme une liberté pour le couple d’aborder avec ses enfants, quand il le jugera opportun, la question de leur mode de conception. Si l’anonymat était levé, la plupart des hommes qui envisagent de ne pas transformer le recours à une Iad en un secret de famille disent ne « plus être sûrs » de vouloir parler à leurs enfants. Paradoxalement, la levée de l’anonymat favoriserait le recours au secret comme une défense de leur statut de père. En n’abordant pas la question, le père pensera aussi éviter tout doute concernant sa paternité. Le risque serait alors de jeter la suspicion dans toute famille, chaque enfant se mettant à douter de l’identité de ses parents.
C’est ainsi que la question du secret et de la levée de l’anonymat pose un problème philosophique de grande ampleur. D’autant que, si l’on réfléchit au mot « secret », on se rend immédiatement compte qu’on peut l’employer de façons différentes. D’une part, le terme indique ce qu’une ou plusieurs personnes connaissent, en excluant de ce partage d’autres personnes. D’autre part, il renvoie à une contrainte qui oblige au silence pour sauvegarder la vie privée des citoyens ou encore pour mettre en place un modèle politico-juridique de « réserve ». Mais le secret peut aussi signifier ce qu’on ne connaît pas soi-même, ce qu’on ignore, ce qu’on n’a pas la possibilité de connaître. Étymologiquement, le terme « secret » renvoie aux notions de distinction et de séparation et, de façon plus générale, à tout ce qui est mis à distance : une mise à distance qui peut concerner un seul individu ou plusieurs personnes et qui peut avoir comme contenu quelque chose d’éphémère ou de fondamental.
Dans le cas du secret intime, par exemple, c’est la mise à distance des autres qui permet à quelqu’un de garder une sphère privée et de se protéger de l’indiscrétion d’autrui. Le secret devient ainsi ce que chaque individu possède en propre ; ce qu’il a de plus personnel et de plus intime ; ce qui lui permet d’empêcher les autres de pénétrer dans son monde intérieur et ne pas être à la merci de l’indiscrétion généralisée. C’est pourquoi même un philosophe comme Kant – qui fait de la véracité un devoir de chaque être humain35 – reconnaît que
tout homme a ses secrets et il ne doit pas les confier aveuglément à autrui, en partie à cause de la manière de penser dénuée de noblesse de la plupart, qui en feront un usage qui lui sera nuisible, et en partie à cause du manque d’intelligence de beaucoup dans l’appréciation et dans la distinction de ce qui peut ou non se répéter, ou de l’indiscrétion36.
Entre le « tout dire » et le « ne rien dire » il y a d’ailleurs des degrés qui dépendent de chaque individu et de sa spécificité. La véracité ne coïncide pas avec la franchise, de même que la réserve ne coïncide pas avec le mensonge :
Entre la véracité et le mensonge (en tant que contradictorie oppositis) il n’y a pas de milieu, tandis qu’il en existe un entre la franchise qui consiste à tout dire et la réserve qui consiste à ne pas dire en exprimant toute la vérité, bien que l’on ne dise rien qui ne soit pas vrai37.
De ce point de vue, être capable de garder des secrets représente, pour chacun, une forme de protection qui permet, d’une part, de ne pas devenir « transparent » au regard des autres et, d’autre part, de construire des relations de confiance avec ses proches. Confier un secret à un autre est d’ailleurs un gage d’amitié, un signe de confiance qu’on réserve à quelqu’un qu’on choisit.
Quand on s’interroge sur le rôle que le secret joue dans la relation à l’autre, la perspective d’analyse change, surtout lorsqu’un secret porte sur quelque chose de fondamental pour autrui. Le détenteur d’un secret peut avoir toute une série de « bonnes raisons » pour garder un secret. En même temps, le fait de garder un secret donne toujours au détenteur de la vérité un pouvoir sur l’autre. Cacher la vérité à quelqu’un, en effet, signifie le priver de la possibilité d’évaluer la situation dans laquelle il se trouve et de prendre, par la suite, une bonne décision le concernant. Surtout lorsque le secret est partagé entre deux ou plusieurs personnes, comme c’est le cas d’un enfant né par don de sperme. Derrière la notion de secret, il y a souvent celle d’intérêts à protéger. Mais l’intérêt légitime-t-il le recours au secret ? Si la vérité qui concerne un individu lui est rendue inaccessible, n’y a-t-il pas, pour lui, l’impossibilité d’établir un rapport véridique avec son histoire et, par là, de se réconcilier avec lui-même ?
Dès qu’on passe à la notion d’anonymat, les problèmes ne sont pas moins complexes. Parler d’anonymat signifie en effet ne pas rendre accessible le nom de celui qui s’engage dans une activité ou une action spécifique. Dans le cas du don, par exemple, l’anonymat permet de mettre entre parenthèses le nom de celui qui donne et d’exclure donc le donataire de la connaissance du donateur (et vice versa). Quel est alors, dans ce cas précis, le lien entre anonymat et secret ? Si par secret on entend l’exclusion volontaire de quelqu’un d’une connaissance, alors l’anonymat semble être une forme de secret. Et cela même si l’anonymat vise à protéger donateur et donataire de toute revendication ultérieure. En revanche, si par secret on entend quelque chose qu’on ignore, d’inaccessible, de mystérieux, alors le lien semble plus difficile à établir. Ce qui est certain, cependant, est que l’anonymat dans le cadre d’une Iad ne donne pas accès à la (ou à une partie de la) vérité, au moins dans la mesure où un enfant né par don de sperme ne peut pas connaître ses origines génétiques. Mais lorsqu’on parle des origines d’un être humain, peut-on réduire cette notion à celle, bien étroite, d’origine génétique ? Comme le souligne la juriste Claire Neirink :
L’étymologie [du mot origine] nous renvoie au mot latin origo qui marque un point de départ et un mouvement de descente. Ainsi origo peut être traduit par cause, source, provenance. Appliqué à l’homme, le mot renvoie à la naissance, au sang, à la race ou à la famille […]38.
Peut-on cependant dire que l’origine ne renvoie qu’au « sang », et donc au patrimoine génétique des géniteurs ? Quelle est la place qu’occupe le désir des parents dans l’origine des enfants ?
Secret et origines
Avoir un enfant, c’est s’inscrire à l’intérieur d’une généalogie qui, avant même d’être un catalogue de noms, renvoie à l’appartenance à une famille39. À chaque fois que l’on parle de procréation, il y a toute une série de problèmes liés aux investissements affectifs personnels et aux mécanismes de défense des différents acteurs impliqués qu’il convient de prendre en compte. Arrivé en âge de procréer, l’être humain s’interroge sur la possibilité qu’il a de transmettre (ou non) l’existence, et sur les choix qu’il peut faire. Ces choix et ces décisions s’inscrivent toujours à l’intérieur d’une dynamique dialectique d’envie et de rejet, de désirs et de défenses. Chaque individu est en fait « ambivalent », comme l’expliquent les psychanalystes, l’ambivalence étant « la présence simultanée dans la relation à un même objet, de tendances, d’attitudes et de sentiments opposés, par excellence, l’amour et la haine40 ». Lorsqu’il s’agit de « transmettre la vie », chacun cherche à « combiner » ses expériences personnelles, familiales et culturelles. Ce sont les attentes des futurs parents qui constituent toujours la préhistoire de leur relation avec l’enfant, indépendamment des liens génétiques. C’est leur désir qui joue un rôle majeur à l’intérieur de cette nébuleuse conceptuelle qu’on appelle les « origines41 ». Mais, encore une fois, qu’entend-on par désir d’enfants ? En fait, les raisons conscientes et inconscientes de ce désir sont multiples42. On peut désirer un enfant, car on peut avoir envie de devenir parent et de montrer à soi-même et aux autres qu’on est capable d’endosser ce rôle, exactement comme ses propres parents l’avaient fait. On peut espérer faire « mieux » que ses propres parents et réparer ainsi les éventuels « manques » dont on a souffert lorsqu’on était enfant. On peut utiliser l’enfant comme un « objet » qui arrive à combler son propre vide, en projetant sur lui ses espoirs et ses rêves. On peut, enfin, vouloir simplement laisser une trace derrière soi, quelqu’un à qui transmettre son nom, ses biens, ses valeurs. Mais ces ambivalences ne sont pas spécifiques aux pères stériles. Tout homme porte en lui son expérience de fils. Tout homme désire un enfant pour « réparer » quelque chose, pour reproduire un modèle, pour mûrir, pour se projeter dans le futur… Certes, lorsqu’un homme est stérile, tout devient plus compliqué. N’ayant pas de liens génétiques avec ses enfants, il a plus que jamais besoin de se rassurer et d’être conforté dans l’idée que c’est bien lui le père de ses enfants. Indépendamment de la manière dont il fait face à sa stérilité, son impossibilité à féconder sa femme reste à jamais inscrite dans sa vie, comme une tache dont il cherche à se laver. Faut-il envisager, dès lors, la levée de l’anonymat ? Le fait de ne pas avoir accès au nom du donneur représente-t-il, pour des enfants conçus par don, un empêchement à la connaissance de leurs origines ? À partir du moment où il n’y a pas de secret concernant leur mode de conception – encore faut-il évidemment que cette condition soit respectée –, que reste-t-il encore à découvrir ? Le nom d’un donneur qui n’a jamais désiré être le père de l’enfant ? La connaissance éventuelle du nom d’un donneur choisi au hasard dans une banque de sperme permettrait-elle réellement de découvrir d’où l’on vient et pourquoi on est né ?
Après avoir cherché à restituer la parole de certains pères stériles et avoir analysé d’un point de vue conceptuel les liens entre secret et anonymat, la réponse à ces questions n’en reste pas moins difficile. Car, à côté de la souffrance des pères stériles, on ne peut ignorer celle exprimée par certains enfants nés par Iad et qui demandent à connaître leurs origines. On retrouve des témoignages bouleversants de certains de ces enfants sur le site internet de l’association Procréation médicalement anonyme, créée en 2004 pour combattre l’anonymat des donneurs de gamètes (www.pmanonyme.asso.fr). Certains disent souffrir du fait que leurs pères, n’ayant pas assumé leur stérilité, les ont rejetés. D’autres affirment vouloir connaître le visage de leur donneur. D’autres encore désirent comprendre qui ils sont et d’où ils viennent. Tous parlent cependant du besoin de découvrir une partie de leur histoire. Ce qui paraît tout à fait légitime. Le problème qui se pose est toutefois de savoir si la connaissance du nom des donneurs permet réellement de mieux connaître ses origines et de répondre ainsi à la question « qui suis-je ? ». Mais il s’agit là d’une question complexe dont la réponse est loin d’être évidente. Ce qui paraît en revanche certain, c’est qu’il faudrait éviter des amalgames dangereux dans les raisonnements qui visent à assimiler le cas des enfants nés « sous X » à celui des enfants nés par Iad. Dans le premier cas, en effet, il s’agit d’enfants qui, avant d’avoir été adoptés, ont été abandonnés. Derrière leurs origines, il y a l’histoire souvent dramatique d’un « non-désir » qui pose un problème certain. « Qui suis-je ? » dès lors qu’on m’a abandonné ? Pourquoi l’a-t-on fait ? Quelle est mon histoire ? Sans l’accès au nom de leurs géniteurs, c’est toute une partie de leur histoire qui se retrouve classée « sous X ». Mais dans le cas d’un enfant né grâce à un don de sperme, qui a-t-il à connaître en dehors du désir de ses parents et de la stérilité de son père ? Certes, le donneur aussi, comme toute autre personne, a une histoire. Mais quel lien existe-t-il entre l’histoire d’un donneur et l’histoire d’un enfant conçu par Iad ? Cette dernière ne s’inscrit-elle pas déjà à l’intérieur d’un récit familial complexe, c’est-à-dire l’histoire de ceux qui, ne pouvant pas avoir un enfant par voie « naturelle », ont eu recours à un don ? D’autant que, même si le sperme qui a permis à ces enfants d’être conçus n’est pas celui de leur père, jamais ils ne pourront connaître les motivations exactes de « leur » donneur. Ne serait-ce que parce que le donneur est choisi par les médecins. Pour accéder réellement aux motivations de « leur » donneur, il faudrait changer complètement le système et envisager un processus selon lequel le donneur donne à quelqu’un de spécifique, en sachant à qui il donne. Ce qui est toujours possible, mais qui n’a rien à voir avec le système actuel. Dans ce système, la levée de l’anonymat ressemblera à un faux-semblant ou mieux une illusion : on connaîtra le nom de quelqu’un qui a certes donné, mais dont le don a permis par hasard la naissance de cet enfant.
***
Même si l’anonymat était levé, peut-on penser que la quête des enfants nés par Iad puisse jamais finir un jour ? Ne sommes-nous pas d’ailleurs tous en quête des raisons de notre présence au monde ? Pourquoi sommes-nous là ? D’où venons-nous ? Quant aux motivations de nos parents, qui peut dire réellement les connaître ? Faire croire qu’il y a des réponses à tout, n’est-ce pas le plus grand mensonge ? « Si la réalité est opaque, écrit Carlo Ginzburg, des zones privilégiées existent – traces, indices – qui permettent de la déchiffrer43. » Ce que l’homme rencontre dans le monde n’est pas uniquement la lumière et la possibilité d’une connaissance, mais aussi, et peut-être avant tout, l’opacité : un mélange de clarté et d’obscurité, de présence et d’absence qui nous renvoie à la finitude intrinsèque de la condition humaine.
Le secret n’est pas, en soi, bon ou mauvais. C’est la vie de chacun qui s’organise autour d’une opacité structurelle. Dans la recherche de la vérité, on se trouve souvent confronté à des traces à déchiffrer, à des secrets à ne pas dévoiler, à des réalités douloureuses à accepter.
En même temps, un secret que quelqu’un détient et qui nous concerne, peut permettre à celui-ci d’exercer un pouvoir sur nous, en nous infantilisant et en nous empêchant de devenir pleinement acteurs de notre vie. D’une certaine façon, ce qui compte le plus pour les êtres humains n’est pas la possibilité ou l’impossibilité de dévoiler tout secret, mais la possibilité ou l’impossibilité d’accéder au statut de sujet. Mais vouloir s’opposer toujours et a priori au secret au nom d’une vérité idéalisée, ne cache-t-il pas une confusion fondamentale entre le besoin légitime qu’on a de connaître certains faits, afin de pouvoir prendre une décision, et le fantasme de tout savoir qui, engendrant le mythe de la transparence, exprime en réalité un désir tout-puissant de maîtrise sur sa propre vie et sur la vie d’autrui ?
- *.
Cnrs, université Paris-Descartes. Je tiens à remercier le professeur Pierre Jouannet et toute l’équipe du Cecos de l’hôpital Cochin de Paris, en particulier Jean-Marie Kunstmann et Camille Labée, qui m’ont permis de réaliser cette enquête. Je remercie en outre tous les pères stériles que j’ai rencontrés et qui m’ont accordé leur temps. Cet article leur est dédié.
- 1.
P. Jouannet, C. Chalas, P. Fauque, J.-C. Juillard et J.-M. Kunstmann, « Don de gamètes et accueil d’embryon », Rev. prat., 2006, 56, p. 520-526.
- 2.
P. Jouannet, « Procréation médicalisée », dans M. Marzano (sous la dir. de), Dictionnaire du corps, Paris, Puf, 2007.
- 3.
Lorsqu’il ne procède pas à ce rite d’intégration, il signifie qu’il refuse l’enfant (lequel peut être exposé, donné ou tué).
- 4.
Digeste, 50, 16, 195, 2.
- 5.
Les bâtards n’ont donc pas de père ; quant aux enfants « naturels » (issus d’une union libre), ils ne deviendront « fille ou fils de quelqu’un » que si leurs parents se marient.
- 6.
G. Duby, Mâle Moyen Âge, Paris, Flammarion, 1988, p. 16.
- 7.
Pour une analyse détaillée de l’évolution de la notion de paternité voir : J. Delumeau et D. Roche (sous la dir. de), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse, 1990.
- 8.
Sur l’évolution de la notion de parenté, voir notamment I. Porqueres et E. Gené (sous la dir. de), les Nouveaux défis de la parenté, Paris, Éditions de l’Ehess, 2009. Voir aussi I. Théry, Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Paris, Odile Jacob/La Documentation française, 1998 ; M. Godelier, les Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard, 2004.
- 9.
Voir par exemple A. Naouri, Une place pour le père, Paris, Le Seuil, 1985 ; M. Azoulay, De père en père, Paris, Métailié, 1988 ; G. Corneau, Père manquant, fils manqué, Paris, Éditions de l’Homme, 1989 ; C. Olivier, les Fils d’Oreste ou la question du père, Paris, Flammarion, 1994 ; F. Hurstel, la Déchirure paternelle, Paris, Puf, 1996.
- 10.
Voir C. De Jonge et C. L. R. Barratt, “Gamete Donation: A Question of Anonymity”, Fertility and Sterility, 85, 2, 2006, p. 500-501.
- 11.
Voir O. Akker van den, “A Review of Family Donor Construct: Current Research and Future Directions”, Human Reproduction, 19, 2005, p. 1-11 ; F. MacCallum, S. Golombok et P. Brinsden, “Parenting and Child Development in Families with a Child Conceived through Embryo Donation”, Journal of Family Psychology, 21, 2, 2007, p. 278-297.
- 12.
Il s’agit d’une enquête réalisée en 2006 au Cecos de l’hôpital Cochin où nous avons assisté à une cinquantaine de consultations médicales et où nous avons mené des entretiens avec une trentaine de couples stériles. Les personnes interrogées correspondent à quatre types de situations différentes : des couples qui s’adressent au Cecos pour la première fois en ayant l’intention de recourir à une Iad ; des couples qui ont déjà commencé le processus d’Amp par don ; des couples ayant eu déjà recours à une Iad et qui, après la naissance d’un enfant, contactent de nouveau le Cecos pour un nouveau projet d’enfant. Les entretiens ont été semi-directifs et approfondis, d’une durée d’une à deux heures, dans le but de comprendre les motivations qui soutiennent les uns et les autres dans leur quête d’enfants, leurs problèmes, leurs désirs, leurs déceptions. Elles ont été ensuite décryptées et analysées afin de comprendre les arguments employés, ainsi que pour saisir la signification des expressions utilisées, comme « désir », « origine », « filiation », « famille », « père », « mère », « donneur », « anonymat », « secret ». Tous les noms des personnes interrogées ont été modifiés.
- 13.
D’un point de vue strictement médical, un homme peut être stérile pour plusieurs raisons : s’il n’y a pas de spermatozoïdes dans son liquide séminal (on parle alors d’azoospermie) ; s’il n’y a pas assez de spermatozoïdes dans son liquide séminal (on parle alors d’oligospermie) ; si les spermatozoïdes ne sont pas assez vigoureux (on parle alors d’asthénospermie) ; si les spermatozoïdes présentent des formes atypiques empêchant la fécondation (on parle alors de térato-spermie).
- 14.
La colère caractérise la majorité des hommes rencontrés : ils sont 54 % à parler de « rage », « impuissance », « plaie », « blessure insupportable ». L’indifférence, quand il ne s’agit pas d’une forme de dénégation, se manifeste auprès de 30 % des hommes interrogés. Ils ne sont que 16 %, enfin, les hommes qui affirment être résignés et qui cherchent à vivre avec leur blessure sans pour autant en nier l’existence.
- 15.
Il poursuit : « Les hommes sont programmés pour féconder. Le blocage vient de là, du fait de ne pas pouvoir le faire… Nos sociétés se sont construites autour des mâles, par des mâles… on dit que tout tourne autour du sexe et de l’argent… si un homme ne fonctionne pas bien au niveau du sexe il est perdu ! » Extraits d’un entretien réalisé le 24 février 2006.
- 16.
Au fond, Charles n’arrive pas à « enterrer » sa stérilité. Il vit dans une angoisse permanente : tout le ramène à sa stérilité, qu’il s’agisse d’une phrase anodine du genre : « Il ressemble vraiment à sa mère », ou d’un regard énigmatique d’un homme que Charles interprète tout de suite comme un jugement sur sa virilité amoindrie. D’où le fait que, depuis la découverte de sa stérilité, sa vie sexuelle ne fonctionne plus : « Au niveau de la sexualité, c’est clair que, depuis, ça ne va pas génial. Parce que psychologiquement, la sexualité est toujours liée à la procréation. Et moi, je ne pourrai jamais donner la vie ! » Extraits d’un entretien réalisé le 2 juin 2006.
- 17.
Il poursuit : « L’enfant n’aura pas mes yeux ni quoi que ce soit d’autre qui vient de moi… et ça c’est quelque chose qui me fait mal. J’aurais aimé que mon enfant ait quelque chose de mon visage… » Extraits d’un entretien réalisé le 19 mai 2006.
- 18.
Voir les définitions note 13.
- 19.
« Alors là c’est clair net et précis, on en parlera à personne. C’est gravé dans le marbre. On va aller jusqu’au bout, tous les papiers qui seront signés brûleront, et il n’y aura plus de traces », précise Jean. Extraits d’un entretien réalisé le 9 juin 2006.
- 20.
Extraits d’un entretien réalisé le 3 février 2006.
- 21.
Ibid.
- 22.
Il ajoute : « On m’a annoncé un état de fait et je l’ai accepté. Ça n’empêche que trois mois plus tard j’ai eu un gros coup de déprime… je ne savais pas pourquoi… je me repliais sur moi-même… C’est alors que je suis allé voir un psychanalyste pour comprendre ce qui était en train de se passer. J’avais besoin d’organiser ma tête et mes pensées. Je pensais à plein de choses dans le désordre… je pensais une chose et son contraire… » Extraits d’un entretien réalisé le 13 mars 2006.
- 23.
Entretien réalisé le 24 février 2006.
- 24.
Entretien réalisé le 2 juin 2006.
- 25.
Entretien réalisé le 23 mars 2006.
- 26.
Entretien réalisé le 19 mai 2006.
- 27.
Ce qui fait écho au discours de sa femme, Monique, une intermittente du monde du spectacle de 39 ans : « J’avais entendu parler des Cecos… et donc très vite avec Marc on s’est dit… enfin j’avais envie de porter un enfant. » Elle souligne cependant que ce désir est partagé : « Marc aussi avait envie que je porte un enfant. Et donc très vite on s’est inscrit au Cecos. » Elle explique les raisons qui lui ont fait préférer le don de sperme à l’adoption : « L’adoption n’était pas pour moi. J’avais réellement envie de vivre une grossesse, d’être enceinte ! » Extraits d’un entretien réalisé le 13 mars 2006.
- 28.
« Si je ne peux pas, ma femme peut y arriver », dit Jérôme, un homme de 32 ans, vendeur en informatique. Il vit avec Claire depuis près de 8 ans et c’est avec elle qu’il veut passer le reste de sa vie. La stérilité a été vécue comme un tremblement de terre par tous les deux, mais c’est ensemble qu’ils sont arrivés à surpasser les moments les plus difficiles. « Quand on a su que Jérôme était stérile, j’ai souffert avec lui, dit Claire. Car je me suis dit que je n’aurais pas d’enfants biologiques avec lui… maintenant la paternité je ne la vois pas comment n’étant que biologique… le fait d’avoir un enfant avec quelqu’un c’est de l’élever, de le voir grandir, de lui transmettre plein de choses… c’est ça le plus important… » Mais Jérôme ne voulait pas la priver d’une grossesse et se priver, lui aussi, d’être à ses côtés. Entretiens réalisés le 6 novembre 2006.
- 29.
Comme l’exprime très clairement Sébastien : « J’aurai du mal à l’expliquer, mais l’adoption, ce n’est vraiment pas mon truc. Même par rapport à la famille… Ce n’est pas facile de parler de tout ça, alors qu’on n’a pas besoin de dire quoi que ce soit grâce au don… C’est notre noyau familial, et sur ce sujet-là, ça ne regarde pas les autres. C’est aussi pour protéger l’enfant… Si on se tait complètement, il n’en saura jamais rien. » Entretien réalisé le 3 février 2006.
- 30.
Entretien réalisé le 9 juin 2006.
- 31.
Extraits d’un entretien réalisé le 13 mars 2006.
- 32.
Entretien réalisé le 2 juin 2006.
- 33.
Entretiens réalisés le 7 juillet 2006.
- 34.
Entretien réalisé le 13 mars 2006.
- 35.
On connaît la célèbre controverse qui opposa sur ce point Kant à Benjamin Constant. Au philosophe allemand, qui maintient que le mensonge est contraire au devoir de l’homme envers lui-même, Constant rétorque que si le devoir de vérité était pris au sens strict, comme un devoir absolu, il rendrait toute société humaine impossible. Pour Constant, il y a des cas où le devoir commande de mentir, par humanité, par politesse, pour éviter un plus grand mal. Par exemple, doit-on sacrifier la vie d’un ami si, pour le sauver, il suffisait de mentir à l’assassin ? Dans un cas de ce type, pour Constant, il est que clair que le devoir nous impose de mentir. Benjamin Constant, Des réactions politiques (1796), dans De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s’y rallier, Paris, Flammarion, 1988.
- 36.
E. Kant, Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu, I, deuxième partie, sec. II, § 47, Paris, Vrin, 1985, p. 150.
- 37.
E. Kant, Métaphysique des mœurs…, op. cit., p. 107.
- 38.
C. Neirinck, « Le couple et l’assistance médicale à la procréation », Petites Affiches, 161, 13, 1999, p. 3-11.
- 39.
N. Leighton, “The Family: Whose Construct Is It Anyway?”, dans C. Ulanowsky, The Family in the Age of Biotechnology, Avebury, Ashgate Publishing, 1995 ; M. L. Shanley, Making Babies, Making Families, Boston, Beacon Press, 2001.
- 40.
J. La Planche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, Puf, 1967.
- 41.
D. Thouvenin, « Les filiations ne sont ni vraies ni fausses mais dépendent du choix des parents », Petites Affiches, 3 mai 1995.
- 42.
S. Schiffer, “A Paradox of Desire”, American Philosophical Quartely, 13, 1976, p. 195-203 ; J. Silverman, Philosophy and Desire, New York, Routledge, 2000.
- 43.
C. Ginzburg, Mythes, emblèmes, traces, Paris, Flammarion, 1989, p. 177.