Mayotte : un département dans le miroir du cyclone
Le passage du cyclone Chido à Mayotte en décembre 2024 a durablement perturbé le quotidien des habitants du département, remettant en question la capacité de la puissance publique. Malgré les disparitions et les destructions, de nouvelles habitudes intègrent l’incertitude. Un miroir de nos sociétés à venir ?
Nous mesurons finalement assez rarement ce que requiert le quotidien pour se déployer. Or ce dernier ne va pas de soi. Il suppose, pour se donner à voir, la garantie qu’aujourd’hui répète en partie hier et que demain répétera en partie aujourd’hui. À Mayotte, dans un territoire envahi d’incertitudes, au premier chef climatiques mais aussi sociales et normatives, le quotidien n’a rien d’une évidence. Il devient comme un horizon désiré, un espace à construire. Et dans ce temps sans quotidien possible ou durable, il importe de savoir comment s’organise néanmoins la linéarité du temps, ce que l’individu ou le collectif met en place pour répondre au besoin d’habitudes ou de rituels qui nous est intrinsèque1.
Une catastrophe climatique
D’aucuns pourraient dire que le cyclone Chido constitue une crise comme Mayotte en a déjà connues, à l’instar de celle liée au mouvement de protestation contre la vie chère (2011) et de la grève générale contre l’insécurité (2018) qui ont paralysé le territoire pendant plusieurs semaines, de la crise hydrique (à compter de novembre 2022) ou encore des barrages contre l’insécurité (2024). Or ce qui s’impose comme d’une nature tout à fait différente avec la catastrophe climatique de décembre 2024, c’est la difficulté à l’évaluer, à la circonscrire dans l’espace et dans le temps. Il y a des chiffres, bien sûr, d’intensité des vents enregistrés, de bâtiments détruits, de nombre de jours passés sans eau, électricité, Internet, de tonnes de déchets accumulés. Mais il y a une part incommensurable qui est celle des disparus – personnes en situation illégale, et partant non connues, non recensées, et celle des bangas, des bâtiments de tôle envolés. Et cette part transparaît dans les récits comme un murmure, qui ne parvient pas à trouver son juste poids dans la balance des drames.
Ce qui distingue aussi l’après-Chido des crises précédentes c’est la persistance des traces, séquelles, les plaques de tôle écrasées sur les flancs des villes, les maisons aujourd’hui encore sans toit, les carcasses de voitures sur terre et les épaves de bateaux en mer : Chido est encore visible, comme si ce phénomène d’une intensité hors norme mais d’une durée très courte ne parvenait pas à se clore. La question des assurances est d’ailleurs au centre de toutes les préoccupations : question de couverture, dans un territoire dans lequel une part importante des habitations n’était pas assurée, mais également de délais et de prise en charge effective. Chacun raconte la succession de courriels, d’appels infructueux, les demandes de documents multiples, pour certains impossibles à fournir (à l’instar de documents d’évaluation de voiture qu’aucun garage à Mayotte ne fournit). À l’heure actuelle, très rares sont ceux qui indiquent avoir effectivement reçu un remboursement de la part de l’assurance. Aussi, avec la perspective de l’arrivée de la saison des pluies, les reconstructions s’opèrent, essentiellement sur fonds propres pour ceux qui en disposaient – le shikowa, dispositif d’épargne informelle, majoritairement féminin, a été à ce titre précieux. Elles se réalisent également à la hâte, avec les matériaux disponibles à Mayotte et qui, du fait d’une demande colossale, sont rares. D’autres font le choix de simplement protéger leurs logements en attendant de pouvoir engager les travaux requis. Car en septembre 2025, c’est-à-dire neuf mois après le passage du cyclone, nombreux sont ceux qui ne vivent pas dans leur logement initial : certains ont déménagé et d’autres se sont réunis avec des membres de leur famille. La vie que l’on pourrait qualifier d’« avant-Chido » n’a pas retrouvé son cours et c’est bien ce qui distingue cette crise des autres, cette impression collective de déviation d’une trajectoire, voire de régression. Cela remet ainsi en question, malgré une mobilisation institutionnelle substantielle, la capacité de la puissance publique à Mayotte à reconstruire le territoire, cette capacité entendue non seulement comme soutien des particuliers dans leurs opérations de reconstruction individuelle, mais également, à l’échelle du département, à restaurer les services publics fondamentaux. Illustration en est donnée avec la décision prise par la très grande majorité des familles qui en avaient la possibilité, de confier leurs enfants à des membres de leurs familles hors département, notamment à la Réunion et dans l’Hexagone. Les parents mentionnent, comme fondement de cette décision, des raisons multiples, à savoir un logement encore détruit, des écoles fonctionnant sur des rythmes restreints et le risque de lacunes scolaires qui en découle, l’insécurité, la peur de caillassages ou d’attaques à la machette.
L’impossible écoute
L’après-Chido invite aussi à réfléchir aux espaces d’écoute possibles. Comme pour toutes les catastrophes sans doute, le récit de Chido est un récit difficile à dérouler. Parce que nul ne sait à quel point l’autre peut supporter cette nouvelle confrontation, parce que chacun souhaite mettre la peur, le drame, derrière soi, parce que tous s’arriment au fait qu’il faut avancer. Comme si avancer signifiait, pour partie, oublier. Et en présence de ceux qui, à l’inverse, n’étaient pas là, s’impose une épaisseur d’incommunicabilité. Les mots apparaissent insuffisants, malhabiles, incapables de mettre en voix ce qui s’est réellement passé. Se disent pêle-mêle : l’obscurité totale ; les maisons qui se disloquent comme des constructions miniatures ; des forces immaîtrisables qui brisent les fenêtres, les portes, les toits ; la pluie, comme si le ciel s’était ouvert en grand pour que des torrents d’eau se déversent ; et la terreur – les hurlements des enfants. Et dans tous ces récits, coexistent à la fois l’impression d’un temps infini, empreint d’une lenteur extrême, et dans le même moment la certitude que la séquence est objectivement très brève. Beaucoup hésitent à l’heure de poursuivre, se disant qu’il vaudrait mieux s’arrêter là, sur le seuil, que l’événement serait clos. Mais il suffit d’un mot et le récit reprend et s’amplifie, gonfle, raconte le premier pas dehors, un monde à terre, des habitations, des milliers d’habitations détruites, des plaques de tôle, des voitures, des bateaux, des portails, la végétation comme brûlée, oui le terme d’« incendie » revient fréquemment. Il dit enfin les disparus, les enfants, les femmes, les hommes dont les corps pour certains n’ont pas été retrouvés, les tombes creusées à la hâte, les cérémonies funéraires, et ils parlent de ce deuil si difficile à faire parce que les personnes dont le décès a été officiellement constaté au Centre hospitalier de Mayotte (CHM) constituent une part seulement des décès provoqués par Chido, parce que le besoin de compter ses morts demeure, pour la population de Mayotte, en partie sans réponse. Et c’est cette discordance aussi, discordance entre leur vécu, ce qu’ils ont observé, et le discours général d’un retour à la normale, d’une crise désormais close, qui fragilise les espaces d’écoute, qui conduit les récits à adopter les formes attendues d’eux, c’est-à-dire à faire le récit d’un territoire qui se répare et d’une population en passe de retrouver une vie ordinaire.
Comme un miroir
En shimaoré, chido signifie le miroir ou la loupe, et nombre de Mahorais pensent que le cyclone Chido a été le miroir de Mayotte, qu’il a révélé ce qui jusqu’alors était caché. À l’instar de l’étendue des bangas que la végétation en partie dissimulait, Chido aurait ainsi mis en lumière une impuissance collective à assurer dans ce département une vie obéissant ailleurs à certains critères de normalité. Car le quotidien aujourd’hui, à Mayotte, pour ceux qui se rendent à l’école, étudient ou travaillent, c’est prendre la voiture ou le bus en craignant les coupeurs de route ou les caillassages, subir des heures d’embouteillages ; c’est s’organiser en lien avec les tours d’eau et un approvisionnement variant selon l’intensité de la crise hydrique (entre un jour sur trois et un jour sur sept) ; c’est accepter qu’une partie des enseignements ne puisse être dispensée faute de locaux ou de professeurs. Et les perturbations dans les trajets de la barge constituent, à ce titre, une illustration de ce quotidien qui ne parvient à se rétablir. En effet, jusqu’à la survenue du cyclone et hors période de grève du service des transports maritimes (STM), les trajets réalisés par la barge ou l’amphidrome permettaient, toutes les quinze minutes en journée et en semaine, de relier Grande-Terre et Petite-Terre. Aujourd’hui, du fait notamment des destructions subies par les bateaux, les liaisons s’opèrent à un rythme erratique, laissant des séquences non couvertes, générant des attentes considérables, notamment pour les passagers désirant « barger » leur véhicule.
Nombre de Mahorais pensent que le cyclone Chido a été le miroir de Mayotte.
Parce que le territoire est porté par un enjeu de retour à la normale, parce que nombreux sont ceux qui ressentent, à titre individuel ou collectif, le besoin de se comporter de manière plus ou moins constante et régulière, aujourd’hui à Mayotte la vie de chaque jour apparaît tout de même structurée par de nouvelles habitudes, nées en temps de crise, qui supportent, intègrent même, l’incertitude – la route coupée, la barge manquante, etc. –, comme si chaque action entreprise intégrait une pluralité de variantes susceptibles d’être mises en œuvre en lien avec les impondérables rencontrés. Ce que l’on nomme aujourd’hui « résilience », « adaptabilité », des termes pour partie galvaudés parce que trop fréquemment et communément utilisés, font partie intégrante de la vie de tous les jours des Mahorais. Et cela déplace en partie le rapport au temps, l’esprit mobilisé sur aujourd’hui, demain, cette semaine, ce temps-là déjà si significativement exigeant, et le temps à venir envahi d’aléas, apparaît lointain, presque hors de portée.
Une question redoutable se pose alors, de savoir si les séquelles que connaît Mayotte neuf mois après le passage de Chido s’expliquent par l’ampleur de la catastrophe, par l’éloignement, les difficultés économiques et sociales du plus jeune département de France, ou par une fragilité nouvelle de la puissance publique, une puissance qui, entravée par un surendettement public massif, confrontée à des dérèglements de plus en plus importants et fréquents, ne dispose plus de la même capacité à restaurer, réparer, effacer toute trace des catastrophes climatiques survenues. Alors, Chido ne serait plus alors le seul miroir de Mayotte mais le miroir dans lequel s’examinent nos sociétés à venir.
- 1. J’ai vécu à Mayotte entre 2018 et 2019 et y suis retournée, six ans après, dans le cadre d’une mission institutionnelle de soutien à la Caisse de Sécurité sociale de Mayotte, dans un territoire qui a enregistré en décembre 2024 une catastrophe climatique avec le passage du cyclone Chido, suivi un mois après par la tempête tropicale Dikeledi.