Le président « télé-réel » d'un État-entreprise


La communication, dans la politique sarkozyste, est plus qu’une manière de saturer les médias de messages. Elle invente une nouvelle politique adaptée à un âge télévisuel participatif et sentimental. Le culte de l’entreprise, la mise en scène des peurs et la scénarisation de la vie politique forment plus qu’une idéologie : une théâtralisation de la réussite individuelle.

La plupart des analyses du phénomène Sarkozy insistent sur l’aspect spectaculaire et communicationnel qui a marqué les débuts de sa présidence. De ce fait, les commentaires se focalisent sur la personnalité du Président et sur sa mise en scène plus que sur sa stratégie. Or la théâtralisation politique est toujours le spectacle d’un contenu symbolique, voire programmatique. Les signes qui identifient le sarkozysme sont ficelés par une politique symbolique pro-entrepreneuriale qui fait tenir tout le dispositif. « Au nom de » la performance et de l’efficiency, la « rupture » sarkozyste vise la réforme en profondeur de l’État-providence et des formes juridico-politiques associées. Le sarkozysme est une forme politique renouvelée du néolibéralisme, une « néopolitique » qui manie des technologies de gouvernement importées de la « néotélévision1 » et du « néomanagement2 » pour scénariser l’État-entreprise.

Théâtraliser le culte de l’entreprise

Le politique est spécifiquement la combinaison d’une symbolique fondatrice et son incarnation par un représentant qui en est le messager. La théâtralisation d’une symbolique dans des récits et des mises en scène n’est pas une nouveauté, mais les moyens audiovisuels, notamment la néotélévision généraliste, offrent de puissantes capacités de mise en images et de diffusion élargie.

Le cœur du sarkozysme se loge dans le syncrétisme symbolique qu’il prétend incarner : un mixte de néolibéralisme, d’hédonisme, de catholicisme et des valeurs de l’entreprise, à savoir l’efficacité, l’efficience, la performance, la culture du résultat, et surtout « la valeur travail ». La présentation sarkozyste mobilise moins la symbolique majestueuse de l’État que celle de l’entreprise. Nicolas Sarkozy, tout comme Silvio Berlusconi – nous avons proposé le néologisme de « sarkoberlusconisme3 » pour caractériser un phénomène qui dépasse le cadre national –, veut incarner « un chef d’État-entreprise », un manager ou un « patron » placé à la tête de l’État libéral. Pour capter l’attention des citoyens considérés comme le public d’une « démocratie contemplative4 », il emprunte ses méthodes de pouvoir à la télévision et au management. Sarkozy a d’ailleurs affirmé « avec les acteurs, on se comprend. On a le même public5 ».

Le projet politique de Nicolas Sarkozy vise une profonde transformation de l’État-providence construit à la Libération et durant les trente glorieuses. Cela ne signifie ni « l’extinction » de l’État, au profit d’une régulation par le marché, ni un « retour colbertiste » en réaction à la crise financière. Dans un pays de droit romain disposant d’un État puissant et centralisé, où la loi domine le contrat, le projet sarkozyste bouscule les institutions, les services publics et le type d’État qui structurait le contrat social depuis 1945. Le défi du réformisme sarkozyste – sorte de « révolution conservatrice » – est de « déréguler » l’État-providence pour faire advenir un État néolibéral, « libéré » des droits et conventions issus des rapports sociaux et culturels antérieurs, dans un pays où le parti communiste et le gaullisme social avaient dominé et clivé la vie politique après guerre. Depuis la chute du mur de Berlin, « l’exception » française et italienne de puissants partis communistes à l’ouest de l’Europe a disparu, entraînant une banalisation de la vie politique européenne autour de deux blocs de pouvoir : l’un éco-social-démocrate et l’autre libéral chrétien-démocrate. Appartenant au second, le sarkoberlusconisme veut réformer le politique et l’État pour y intégrer les référents et les méthodes de gestion issus du monde de l’entreprise.

Pour critiquer l’État-providence, le sarkoberlusconisme lui oppose une autre puissance économique et culturelle, celle de la firme avec son bréviaire managérial. La symbolique importée de l’entreprise peut être nommée par emprunt à la langue italienne, un aziendalisme (de azienda, entreprise), car il s’agit de promouvoir la production hégémonique – au sens gramscien du terme – de l’entreprise entendue comme une institution contraposée à l’État. L’aziendalisme tend ainsi à devenir une idéologie officielle, voire une propagande d’État.

Le changement permanent, le mouvement, la culture du résultat, la maîtrise des coûts et l’art de la vente, tels sont les maîtres mots du sarkozysme portés dans et par l’État, mais produits par l’entreprise. L’État-nation, dont l’idéologie est entrée en crise, est sommé de se transformer, d’une part, en un « État-concurrence » qui appuie des « entreprises-champions » dans le cadre de la mondialisation économique, et de l’autre, en un « État-pénitence6 », surveillant général qui garantit la cohésion et la sécurité interne. L’État est invité à se comporter comme une firme sur un marché global, tout en veillant à l’intégration des populations laissées à l’écart de ce combat économique. Les deux faces de Janus de l’État néolibéral célébré par le sarkoberlusconisme sont, d’un côté, la compétitivité et la concurrence, et de l’autre, le maintien de la cohésion sociale. Cette dualité légitime le projet politique : « sur le front avant », le soutien aux champions industriels sera placé sous l’étendard du « patriotisme économique », et « sur le front arrière », la cohésion sera garantie par la surveillance renforcée des corps et des esprits. Les couples État-concurrence/État-pénitence, compétitivité/sécurité, doivent se substituer à l’État-providence, aux rapports de force et aux relations juridiques qu’il a cristallisés.

Gouverner par la fascination et par les peurs

La théâtralisation de l’imaginaire entrepreneurial s’opère sur deux registres complémentaires : par la fascination structurée autour du rêve de la réussite individuelle, à commencer par celle du Président, et par les peurs suscitées par l’insécurité socio-économique et environnementale. Gouverner par le rêve et par la peur permet de manier les deux faces réversibles de l’État néolibéral, la carotte des promesses et le bâton sécuritaire. La promotion de cet État néolibéral, compétitif et compassionnel, trouve de puissantes mises en scène livrées « clefs en main », dans les émissions de télé-réalité et du talk-show.

À l’aide des techniques télévisuelles et managériales, le sarkoberlusconisme dispose d’un savoir-faire sophistiqué pour diriger le politique et la société sur un mode fictionnel. Parmi les rêves qu’il promeut, il y a l’American Way of Life, objet de la plupart des séries hollywoodiennes, des soap operas et des telenovelas, scénarisant la réussite individuelle et la psychologisation des relations sociales. L’imaginaire étant toujours biface, le gouvernement par les peurs est le complément du management par le rêve : ce sont les deux faces d’une hégémonie culturelle. La peur capture l’attention et nourrit l’attente des publics-citoyens : le politique y répond par la « sécurisation » et la dramatisation/prévention des risques (à l’exemple de la grippe A). Le gouvernement par la peur offre de multiples avantages. Il sert de projet en creux, entretient le fatalisme et permet de susciter dans l’opinion une attente de réassurance à laquelle Nicolas Sarkozy est toujours prêt à répondre : ainsi de la multiplication des lois censées apporter une réponse aux faits divers mettant en jeu la sécurité.

Le président Sarkozy incarne la figure symbolique d’un « président-shérif » compassionnel au secours de toutes les « victimes ». Son image originelle – sorte de baptême – a été construite et médiatisée le 13 mai 1993, lors de l’affaire de l’école maternelle de Neuilly, quand le maire de la ville négocia avec le criminel Human Bomb pour obtenir la libération d’enfants pris en otage dans leur école. Cette thématique du « sauveur d’otages », Nicolas Sarkozy va la répéter et l’étendre à tous les usagers « pris en otages » et à toutes les victimes de l’insécurité. Ministre de l’Intérieur, il conforte cette image en réagissant à chaque fait divers télévisé. Le « président-shérif » a ainsi pu construire dans la durée son personnage par identification à l’État policier et à la restauration de l’autorité contre tous les laxismes réels ou fictifs.

Pour compléter son image sécuritaire, Nicolas Sarkozy veut incarner aussi les valeurs de l’entreprise et du travail, voire des « travailleurs ». Le « président-entrepreneur » – slogan de la campagne de Silvio Berlusconi en 2001 – met en scène le corps du « patron » pressé et stressé, rappelant qu’il est le boss de la grande entreprise qu’est la nation. Ce corps dynamique, toujours au travail, pris dans l’urgence, prêche de facto « l’évangile de l’efficacité – The Gospel of Efficiency7 ». Politique professionnel – à la différence de Berlusconi, lui, chef d’entreprise –, Sarkozy mime le manager sur le registre tendu du Vrp à la conquête de marchés internationaux :

L’idée de courir jusqu’à l’extrême limite de mes forces et d’être toujours en compétition avec ceux qui ont décidé de descendre dans l’arène correspond à l’idée que je me fais de la vie8.

Le corps du chef est toujours une invitation silencieuse au mimétisme. Ce corps entreprenant, c’est-à-dire ce corps d’entreprise, appelle le citoyen à être « toujours en forme », à ne pas s’endormir, à ne pas grossir et même à ne pas vieillir. Ainsi la « démocratie mimétique9 » fixe-t-elle une norme silencieuse au citoyen-spectateur.

La scénarisation et la narration télé-réelle

Le président Sarkozy surexpose son dynamisme et son activisme, en démultipliant sa présence sur tous les fronts et sur tous les dossiers, en circulant du plateau au terrain, se faisant ainsi « télé-réel10 ». Cette ubiquité et ce présentisme répondent au « désir de télé-réalité généralisée11 ». Nicolas Sarkozy ne cesse de répéter qu’il n’est pas question de « faire la sieste », se démarquant de ces prédécesseurs surnommés les « rois fainéants ». Le président-entrepreneur doit toujours être en mouvement :

Je crois au mouvement. Dans un monde qui change sans cesse, la France ne peut pas vouloir rester immobile12.

La mobilité présidentielle délivre l’image de ce que la France devrait être dans le monde contemporain ; elle réinvestit du même coup l’imaginaire du clivage gauche/droite, par le couple immobilisme/mouvement.

Le pouvoir consistant à fixer l’agenda et à donner le rythme à la société, le Président met en scène un temps court, fragmenté et compulsif, celui du clip, du spot ou du mèl. Par cette temporalité de l’urgence et de l’immédiateté, le sarkozysme instaure une « dictature de l’instant13 ». Avec lui, « l’influence rythmique14 » du temps de la télévision et du stress de l’entreprise s’impose à l’État en crise. Le pari du sarkozysme est d’affirmer que le corps présidentiel à l’ère de la néopolitique n’est plus celui statique de l’État (étymologiquement, du latin stare, se tenir debout), agissant dans la durée, mais un corps de la compétition et de l’instant. Ainsi le corps du prince s’hybride-t-il avec ceux du sportif, du chef d’entreprise et de l’animateur de télévision qui tous fonctionnent au « chrono ». Ce corps présidentiel hyperactif donne à lire que le pays plongé dans la « guerre économique » doit faire face aux « urgences » – comme dans la série éponyme, ou 24 heures chrono que le président Sarkozy consomme en abondance15. Dans des pays à forte tradition catholique, comme la France et l’Italie, l’envers complémentaire du corps héroïque et compétitif est le modèle christique. Pour assumer sa vocation supérieure, le corps présidentiel doit souffrir comme son peuple. Le leader sarkoberlusconien est biface, héros et martyr. Il doit être visible, « vu à la télévision », et suivi en permanence, car le visible est le lisible. L’image du corps, étendard des valeurs portées et supportées par le pouvoir, dit la vérité et donne le sens.

Le sarkoberlusconisme est en parfaite osmose avec la néotélévision qui établit une relation spectaculaire et spéculaire avec son public. La figure centrale de cette « télévision relationnelle16 » est l’animateur-présentateur auquel le sarkoberlusconisme emprunte les techniques d’animation et de dramatisation, afin de demeurer le chef d’orchestre du débat public. Ainsi au centre du talk-show de TF1 le 25 janvier 2010, le président Sarkozy s’inséra dans le cercle familial réuni par son alter ego télévisuel, le présentateur compassionnel Jean-Pierre Pernaud. Tout comme l’animateur qui circule d’un plateau à un autre, le héros sarkoberlusconien peut occuper tous les rôles, et devient un repère dans le flux permanent d’informations et d’images. Ce repère télé-réel tend à remplacer le « Père » de la nation qu’incarnait le chef d’État traditionnel.

Le président-animateur dit à quoi il faut penser et transforme tout échange ou consultation en un positionnement « pour ou contre » lui, suscitant le clivage passionnel en deux camps. Il invite chacun à choisir entre deux options simplificatrices (« pour ou contre » la burqa, la publicité à la télévision publique, l’identité nationale, etc.), comme si « deux nations » devaient s’opposer, ainsi que le défendait déjà Margaret Thatcher. Empruntant aux techniques du talk-show, le sarkozysme multiplie et dramatise les clivages afin de maintenir l’attention et de fidéliser son public. Simultanément le Président s’autopromeut gardien du sens commun et défenseur des normes, et souligne ainsi en creux qu’il n’existe pas d’alternative à sa politique – There is no alternative, selon la formule célèbre de la Dame de fer.

Le sarkoberlusconisme présente sa success story héroïque personnelle en maniant tous les fétiches de la réussite sociale : le pouvoir, la télévision, l’argent, les amours, un entourage de vedettes du showbiz, du sport, de l’entreprise et des médias. Par l’accumulation des signes de réussite et du bonheur, il construit une figure, objet d’admiration ou de rejet, qui fait clivage sur un mode passionnel. Pour les uns, le Président porte tous les signes du pouvoir de façon négative, avec l’arrogance de celui qui en jouit de façon ostentatoire (la rolex, le bling bling, le Fouquet’s). Pour d’autres, il symbolise la réussite, l’efficacité, l’habileté et le bonheur individuel. Comme toute figure symbolique, l’image du président sarkoberlusconien est ambivalente et ne doit jamais laisser indifférent.

Au-delà de la glorification du chef, le sarkoberlusconisme efface les frontières entre vie privée et fonction présidentielle, et brouille la distinction entre privé et public, là encore sur le modèle du talk-show télévisuel, véritable « confessionnal public ». Cette publicisation de la vie privée est réciproquement une privatisation de la vie publique et politique.

L’importation du néotélévisuel dans le politique

La programmation de la néotélévision contribue à scénariser, voire à structurer, la néopolitique sarkoberlusconienne. Georges Balandier soutient que le politique est colonisé par le télévisuel17. En effet, le politique ne disparaît pas au profit du spectacle, mais il tend à devenir de la néotélévision continuée par d’autres moyens. Nicolas Sarkozy « enfant de la télé », gros consommateur de cette néotélévision,

agit en homme de télévision : l’hertzien coule dans ses veines. Il aurait pu devenir réalisateur aussi bien que journaliste, présentateur ou rédacteur en chef, commentateur de foot ou créatif de pub18.

C’est pourquoi il trouve dans la « démocratie du talk-show19 » une réponse à la crise de la représentation politique. Par la mise en scène de soi, de sa famille, de ses amitiés et de ses amours, le héros sarkozyste « psychologise » le politique et invite le citoyen à décrypter en direct ses comportements, comme s’il n’était que le spectateur d’une émission de télé-réalité, certes avisé et perspicace, mais un citoyen maintenu à sa place, devant un écran.

Parmi les émissions phares de la néotélévision, la télé-réalité a imposé le principe de la régulation par la compétition et l’élimination de l’autre, à l’instar de Big Brother ou de la Star’Ac dont Sarkozy, ministre de l’Intérieur, se disait être un fidèle spectateur. La télé-réalité est complémentaire du talk-show, car ces émissions mettent en scène deux figures associées : le perdant (loser) ou la victime attirant la compassion, et le gagnant en compétition (winner), suscitant l’admiration. Ce couple loser/winner, que manie aussi le néomanagement, ordonne une vision manichéenne de la société. Ces deux figures de la néotélévision font écho à celles de l’État néolibéral duel, agissant tantôt comme l’État entrepreneur en compétition, tantôt comme l’État sécuritaire ou compassionnel.

Le grand miroir télévisuel fonctionne désormais comme un panopticon renforcé et « renversé20 ». L’homme politique est en continu et en permanence placé sous les regards inquisitoriaux des téléspectateurs. La néotélévision offre à la vue de « tout le monde » l’illusion d’une visibilité/lisibilité absolue (tout voir/tout savoir) du leader. L’acteur politique (dans tous les sens du terme) devient le référent livré à l’inquisition télévisuelle généralisée. Le président Sarkozy, dont la conviction est que la télévision « ne peut mentir », offre son image à la surveillance permanente de tous. Le public place le Président sous son regard et le suit comme le héros d’un récit ou d’un feuilleton partageant ainsi ses préoccupations et ses émotions. La captation de l’attention des téléspectateurs vaut capture des citoyens. La fascination du public l’emporte sur sa brutale « manipulation » : ainsi s’opère une « inversion d’optique sociale », selon Georges Balandier.

La politique sarkozyste saisie par le commanagement

Le sarkoberlusconisme impose une refondation du politique grâce aux technologies de captation des publics du marketing et de la télévision. Pour rendre compte de cette forme contemporaine du politique entendu comme l’unité d’une symbolique (de l’entreprise) et d’une théâtralisation (télévisuelle), nous avons proposé le néologisme de commanagement construit par association des termes « communication » et « management ». Cette notion permet d’identifier la confusion des techniques du management de l’entreprise avec celles de la scénarisation néotélévisuelle, afin de reformuler le politique en termes de compétition, de consommation et de compassion (les « 3C »). Le commanagement désigne l’imposition générale à toutes les institutions, voire à la société entière, du dogme managérial de l’efficiency et des formes de la dramatisation médiatique.

En période de dérégulation généralisée, le commanagement est le contrepoint et le contrepoison à la crise d’hégémonie de l’État-nation. En effet, dans la plupart des pays, l’État national procède à son désengagement d’un double point de vue : économico-social (par les privatisations ou les transferts de régulation et de compétences) et symbolique, par importation de la production de concepts et de méthodes de gouvernement (requalifié « gouvernance ») venus de la grande firme. Le commanagement occupe l’espace libéré par la crise de la représentation et la critique de l’État-providence et crée un nouvel espace symbolique prescriptif de croyances structurées autour de l’efficacité technico-économique, valeur cardinale de l’État néolibéral.

Le sarkoberlusconisme ne cesse de purger l’étatisme (celui de l’État-providence) et de remanier le politique, car il vise une rénovation libérale, prolongeant la contribution majeure du thatchérisme lui-même revisité par le blairisme. L’État néolibéral qualifié « d’État entrepreneur » par Sarkozy n’est pas un État faible. Bien au contraire, il est interventionniste, mais sur des fonctions réduites. Pour éviter les ambiguïtés sur l’anti-étatisme néolibéral, rappelons cette remarque de Stuart Hall :

Une stratégie « anti-étatiste » n’est pas une stratégie qui refuse d’opérer à travers l’État ; c’est une stratégie qui restreint le rôle de l’État et qui progresse en s’efforçant, sur le plan idéologique, de se présenter comme anti-étatiste, en vue d’une mobilisation populiste21.

En faisant de l’entreprise le référent de l’État, le sarkoberlusconisme tend – malgré ses dénégations – à imposer le modèle anglo-saxon de régulation dans des pays à tradition catholique de droit romain. Mais l’État n’est pas un acteur comme un autre : il est « l’organe dans lequel une communauté pense22 ». Son affaiblissement, voire son effacement, met l’entreprise en pleine lumière comme force alternative, tant sur le plan économique que culturel. Toutefois l’entreprise, institution nodale du capitalisme, est éphémère. C’est pourquoi le culte de l’entreprise doit être complété par une dimension spirituelle et morale. La première vertu de cette transcendance moralisatrice est de corroder les valeurs laïques associées à l’État-nation et la seconde est de superposer une dimension spirituelle à la célébration de l’hédonisme de l’homme de pouvoir. Le défi du sarkoberlusconisme, pour ne pas dire son paradoxe, est là : comment concilier l’éthique catholique dominante en Italie ou en France, « fille aînée de l’Église », et le nouvel esprit du capitalisme ?

L’éthique catholique et l’esprit du capitalisme

Plus l’État perd son rôle de direction intellectuelle de la société, plus il devient un « État creux » et plus le recours au religieux est une façon simple de le réinvestir symboliquement, même s’il s’agit d’un collage opéré sur une institution laïque. Tel est le paradoxe du sarkozysme qui veut « réenchanter » l’État laïcisé en crise, par l’appel au religieux. Il manie la religion comme une institution productrice de grands récits et de valeurs, qu’il tend à superposer aux discours de l’État républicain. Tout comme l’entreprise et la télévision, la référence à la religion catholique est instrumentalisée pour amener « de l’extérieur » des éléments de colmatage à la crise de l’État et du politique. Le politique évidé doit retrouver ses valeurs du côté de l’entreprise pour agir, et du côté de la religion pour donner du sens. Nicolas Sarkozy le résume dans des formules chocs : « Aux religions le spirituel, à la République le temporel23 » ou encore, « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur24 ». Si l’État républicain ne délivre pas assez de « sens », c’est que ses valeurs sont usées. Le politique est ainsi réduit, d’un côté, à l’administration des hommes et, de l’autre, il est soumis à la transcendance des choses. La religion est convoquée comme « supplément d’âme » ou placebo à un capitalisme hédoniste, pour le « moraliser » (Sarkozy) ou le « spiritualiser » (Berlusconi). Telle fut la promesse répétée durant la crise, d’un capitalisme « des entrepreneurs » (et non des spéculateurs).

Seule la célébration de la « valeur travail » (l’argent gagné à « la sueur de son front ») et la condamnation des excès de la financiarisation permettent de résoudre l’aporie entre hédonisme compétitif et éthique compassionnelle. Max Weber remarquait que

le travail est en premier lieu le moyen ascétique éprouvé de longue date, et c’est en tant que tel que l’Église d’Occident l’a prisé depuis toujours25.

Ainsi le président sarkoberlusconien se présente-t-il comme un travailleur acharné, car le travail est la clef du succès matériel et le garant du salut. La « valeur travail » assure l’unité pratique/croyance et permet de déplacer la citoyenneté dans la sphère de l’entreprise : le citoyen est d’abord considéré comme un « travailleur » et un consommateur. Le culte du travail est la clef de voûte d’une architecture symbolique syncrétique qui bricole et additionne de façon « pragmatique », voire opportuniste, toutes les images disponibles, afin de colmater les brèches du politique en crise et de célébrer l’éthique retrouvée d’un capitalisme purifié.

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Au-delà de sa spectacularisation, la « révolution conservatrice » sarkoberlusconienne poursuit une profonde réorganisation des institutions. Il lui faut tout changer pour que tout reste pareil. Elle prolonge certaines innovations du thatchérisme et les adapte aux pays d’Europe du Sud. Son objet est de faire évoluer le modèle social latin de droit romain vers le référent nord-américain. En ce sens, le sarkoberlusconisme peut être qualifié d’« américanisme latinisé ». Ce modèle politique néolibéral euro-méditerranéen, de type bonapartiste, combine la réforme de l’État, la révérence à la catholicité et la référence à la télévision et à l’entreprise. Il associe la démocratie contemplative et compétitive avec la dictature du mimétisme et de l’instant.

  • *.

    Professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université de Rennes 2.

  • 1.

    Dans la néotélévision, les talk-shows, les séries, les feuilletons et les soap operas dominent la grille. Umberto Eco, la Guerre du faux, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche », 1985.

  • 2.

    Luc Boltanski et Ève Chiapello, le Nouvel esprit du capitalisme, Paris. Gallimard, coll. « Nrf », 1999, p. 124-153. Le « néomanagement » définit le management des années 1990.

  • 3.

    Pierre Musso, le Sarkoberlusconisme, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2008, et id., Télé-politique. Le sarkoberlusconisme à l’écran, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2009.

  • 4.

    Youri Levada, l’Homme soviétique ordinaire : entre le passé et l’avenir, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1993.

  • 5.

    Nicolas Sarkozy, Témoignage « Le grand livre du mois », 2006, cité par William Emmanuel, Nicolas Sarkozy, la fringale du pouvoir, Paris, Flammarion, 2007, p. 401.

  • 6.

    Pierre-André Taguieff, « Faillite du progrès, éclipse de l’avenir », dans Paul Zawadzki (sous la dir. de), Malaise dans la temporalité, Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « École doctorale de science politique », 2002, p. 105.

  • 7.

    Pierre Legendre, Dominium Mundi. L’empire du management, Paris, Mille et une nuits, 2007, p. 33.

  • 8.

    Cité par Massimo Nava, Sarkozy, l’homme de fer, Paris, Michalon, 2007, p. 135.

  • 9.

    Jean-Marie Cotteret, Gouverner, c’est paraître, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2002, p. 129.

  • 10.

    Georges Balandier, le Pouvoir sur scènes, Paris, Fayard, 2006 (éd. revue et augmentée).

  • 11.

    Ibid., p. 220.

  • 12.

    Nicolas Sarkozy sur son site web à la rubrique, « Ce que je crois ».

  • 13.

    J.-M. Cotteret, Gouverner, c’est paraître, op. cit., p. 57.

  • 14.

    Voir Pascal Michon, les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les prairies ordinaires, coll. « Essais », 2007, p. 153.

  • 15.

    Dans Libération du 24 janvier 2010, Antoine Guiral indique que N. Sarkozy « a récemment stupéfait son auditoire par un long récit de ses séances Dvd, avec Carla Bruni, de 24 heures chrono ».

  • 16.

    Formule de Dominique Mehl, la Fenêtre et le miroir. La télévision et ses programmes, Paris, Payot, 1992.

  • 17.

    G. Balandier, le Pouvoir sur scènes, op. cit., p. 178.

  • 18.

    Pierre Péan et Christophe Nick, TF1, un pouvoir, Paris, Fayard, 1997, p. 546.

  • 19.

    Formule de T. Brokaw, J. Fallows, C. Hall Jamieson, M. Matalin, T. Russert et M. Kalb, “Talk-show Democracy 96”, Press/Politics, 1997, 2/1, p. 4-13,

  • 20.

    Carlo Freccero, « La matière de l’immatériel », dans Reinventing Television, Paris, Association Télévision et culture, 1995, vol. II, p. 204.

  • 21.

    Stuart Hall, le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 161.

  • 22.

    Éric Weil, Philosophie politique, Paris, Librairie philosophique Jean Vrin, 1950, p. 246.

  • 23.

    Nicolas Sarkozy, la République, les religions, l’espérance. Entretiens avec Thibaud Collin et Philippe Verdin, Paris, Le Cerf, coll. « L’histoire à vif », 2004, p. 15.

  • 24.

    Allocution du président Sarkozy au palais de Latran à Rome, le 20 décembre 2007.

  • 25.

    Max Weber, l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2003, p. 205.