Les réfugiés palestiniens et la contestation populaire en Syrie
Depuis le déclenchement de la contestation populaire contre le régime de Bachar Al-Assad, en mars 2011, nous avons très peu entendu parler du rapport que les réfugiés palestiniens résidant dans ce pays entretiennent avec le mouvement contestataire. La question palestinienne a été évoquée à plusieurs reprises en référence surtout au soutien que le gouvernement syrien offre aux factions de la résistance palestinienne (notamment le Hamas et le Jihad islamique), la légitimité du régime reposant essentiellement sur son image de seul pays arabe défenseur de la cause palestinienne.
Mais quelle est l’attitude de la communauté palestinienne de Syrie, qui accueille aujourd’hui près de 477 000 individus2 vis-à-vis de la contestation populaire qui traverse le pays ?
Pour comprendre la position des Palestiniens de Syrie au sein de l’actuelle contestation populaire, il faut prendre en considération les subjectivités propres aux réfugiés, leurs revendications vis-à-vis d’un pouvoir qui n’hésite pas à les instrumentaliser et, enfin, la situation régionale et son poids sur les recompositions politiques internes aux camps de réfugiés.
La prudence initiale
Le point de départ de notre analyse coïncide avec le début des manifestations dans la ville de Deraa, dans le sud de la Syrie. Dès les premiers jours de contestation, les autorités syriennes ont adopté une stratégie visant à désigner des boucs émissaires « extérieurs » responsables du mouvement contestataire qui commençait à s’étendre dans le pays, sous l’influence des soulèvements qui avaient déjà touché nombreux pays arabes (la Tunisie, l’Égypte, le Bahreïn, le Yémen, etc.). Les réfugiés palestiniens du camp à proximité de Deraa ont été parmi les groupes visés. Le peuple palestinien, dont le régime s’était toujours vanté être le parrain dans le monde arabe, devenait soudainement l’« ennemi intérieur », comme cela avait été déjà le cas à plusieurs reprises dans l’histoire, au Liban par exemple lorsque les Palestiniens avaient été accusés d’être la cause de la guerre civile en 1975.
Une autre tentative d’impliquer les réfugiés palestiniens dans la contestation s’est vérifiée dans le camp de Latakieh, sur la côte syrienne, où se sont introduits les shabiha3 (casseurs) pendant les premières semaines de contestation, essayant de provoquer la peur parmi les réfugiés et de soulever les différentes communautés de la ville les unes contre les autres. Les jours suivants, les réfugiés ont érigé des barrières à l’entrée du camp afin de contrôler la circulation et d’empêcher l’entrée des milices du régime.
La machination du régime contre les Palestiniens ne trouvera pas d’échos parmi la population syrienne à laquelle le régime adressait ce discours dans une tentative de préserver son soutien. Les Palestiniens, quant à eux, ne resteront pas impassibles face aux accusations du régime. Bien au contraire, celles-ci réactivent parmi les réfugiés le sentiment, toujours latent, de leur étrangeté (al-ghurba) vis-à-vis des pays arabes qui les accueillent depuis désormais 63 ans. Une mémoire collective faite d’un enchaînement d’événements violents refait surface. La guerre du Golfe en 1990 avec l’expulsion de près de 300 000 Palestiniens4 du Koweït. Mais aussi la mémoire, plus proche, de la guerre d’Irak en 2003. Après la chute de Saddam Hussein, des milliers de Palestiniens d’Irak sont partis vers la Syrie et la Jordanie qui n’ont pas accepté de les recevoir faute de papiers réguliers, les obligeant à vivre pendant deux ans dans des tentes aux frontières entre ces deux pays et l’Irak5.
C’est à la lumière de cette mémoire collective que les réfugiés palestiniens ont adopté au départ une attitude distante vis-à-vis des contestations populaires en Syrie. Ils craignaient d’être les premières victimes d’une déstabilisation du pays et ne souhaitaient pas confirmer les théories de conspiration imaginées par le régime. Les Palestiniens, en tant que communauté, n’ont pas pris part aux cortèges contre le régime qui, par ailleurs, n’ont jamais été organisés à partir des camps ou des rassemblements palestiniens. Cela ne veut pas pour autant dire que les Palestiniens individuellement ne se sont pas mobilisés aux côtés de leurs confrères syriens, bien au contraire. Les revendications de liberté et de démocratie dans le pays sont aussi bien des revendications syriennes que palestiniennes, car personne n’a été épargné par les longues années de dictature.
La « Marche du retour »
Le 15 mai 2011, un mois et demi après le début des mobilisations en Syrie, avait lieu la commémoration de la Nakba6 de 1948. Les réfugiés palestiniens ont commémoré les 63 ans du début de leur exil en organisant un cortège intitulé la « Marche du retour » (Masirat al-‘Awda). Celle-ci a eu lieu dans la région frontalière avec les hauteurs du Golan, occupée par l’armée israélienne en 1967. Elle avait été coordonnée avec les Palestiniens du Liban, de Jordanie et des Territoires occupés, qui eux aussi ont manifesté dans les zones à proximité d’Israël. En Syrie, des centaines de jeunes ont participé au cortège pour réaffirmer leur attachement au droit au retour et leur désir de jouer à nouveau un rôle actif dans la lutte nationale palestinienne, de laquelle ils avaient été marginalisés suite à la signature des accords d’Oslo en 19937. La participation massive à cette manifestation s’explique par un enthousiasme lié à la fois aux « révolutions arabes » et aux récentes évolutions politiques palestiniennes. Chez les réfugiés de Syrie, la chute du régime tunisien de Ben Ali et du régime égyptien de Moubarak fait naître un nouvel espoir de changement. Selon Ali, intellectuel palestinien de gauche,
l’Intifada tunisienne et égyptienne va redonner une nouvelle âme à la question palestinienne et donnera naissance à une nouvelle génération de Palestiniens8.
D’autre part, la réconciliation entre le Fatah et le Hamas mettant fin à la fracture qui, depuis 2006, frappait le mouvement national est le deuxième événement clé pour comprendre la mobilisation massive lors de la commémoration de la Nakba. Cet événement a été très bien reçu par les réfugiés, qui par ailleurs avaient appelé les participants à brandir durant la marche uniquement les drapeaux palestiniens et non les drapeaux des factions politiques dans le but de témoigner de l’unité nationale retrouvée. Cette réconciliation nationale n’est d’ailleurs pas indépendante de l’affaiblissement du régime syrien, principal allié du Hamas, ce qui a poussé ce mouvement à prendre la voie de la réconciliation avec le Fatah9.
Pendant la « Marche du retour », certains jeunes réfugiés ont réussi à traverser la frontière pour aller à la rencontre des Syriens du Golan occupé. D’autres ont même réussi à passer les frontières israéliennes et à arriver jusqu’à Yafa. Trois jeunes palestiniens sont morts sous les tirs de l’armée israélienne. Le lendemain, des funérailles impressionnantes ont été organisées dans le camp de Yarmouk10, au sud de Damas, d’où provenaient ces jeunes. Des milliers de personnes sont descendues dans les rues du camp pour accueillir les dépouilles « des martyrs du retour ».
Le camp était entièrement bloqué du début jusqu’à la fin, tout le camp était dans les rues11,
affirment des habitants du camp. Le cortège funèbre s’est transformé en manifestation, la plus importante, semble-t-il, depuis les années 1980.
Le retournement
La « Marche du retour » représente le début d’une nouvelle période de mobilisation pour la cause nationale. Cependant, cet événement n’a pas été une mobilisation spontanée, bien au contraire, il a été encouragé par le régime syrien et organisé logistiquement par le Front populaire de libération de la Palestine-commandement général (Fplp-cg12), faction très proche du régime syrien fondée en 1968 par Ahmad Jibril. Pour la première fois, significativement, la Syrie a accordé aux Palestiniens l’autorisation de se rendre aux frontières avec le Golan. Cette manœuvre visait à envoyer un message à Israël et aux États-Unis, d’une part, en montrant le rôle de garant de la stabilité dans la région joué par le régime, et à sa population, d’autre part, pour réaffirmer que le véritable ennemi reste Israël et non le régime qui soutient la cause palestinienne. En mettant en jeu la vie des jeunes palestiniens partis manifester dans le Golan, la Syrie visait aussi à détourner pendant un moment l’attention internationale de la répression qu’elle menait contre sa population.
La Syrie n’était pas seule à vouloir exploiter la mobilisation des réfugiés, les factions politiques palestiniennes aussi ont essayé de se la réapproprier. C’est le cas par exemple du Hamas qui effectua une cérémonie en honneur des familles des « martyrs » ou du Fatah qui déclarait que deux des martyrs étaient des partisans du mouvement. Cette tentative a été fortement condamnée par les jeunes réfugiés qui ont collé des affiches dans le camp affirmant que les martyrs n’appartenaient à aucune faction politique.
Suite aux funérailles du 16 mai, des jeunes de Yarmouk, indépendamment des factions politiques, ont dressé une tente au milieu du camp où des débats ont été organisés quotidiennement autour des événements du Golan et des prochaines mobilisations à prévoir pour la commémoration de la Naksa13 de 1967. Le 5 juin 2011, un autre départ pour le Golan a été organisé. Cette fois, les opinions divergeaient sur l’opportunité d’une manifestation. Des jeunes enthousiasmés par l’exemple de ceux qui avaient réussi à traverser les frontières avec Israël affirmaient :
Cette fois, soit nous allons retourner en Palestine, soit nous retournerons comme martyrs14 !
D’autres ne voulaient pas répéter l’expérience du 15 mai, car cette fois l’armée israélienne ne serait pas prise par surprise et le bilan pourrait être beaucoup plus lourd. C’est ce qui s’est passé, puisque vingt-trois jeunes ont perdu la vie lors de la commémoration de la Naksa. L’armée israélienne a tiré sur les manifestants et lancé des bombes lacrymogènes, une ingérence sur le territoire syrien qui n’a pourtant suscité aucune réaction de l’armée syrienne. Le lendemain, comme c’était déjà arrivé le mois précédent, des funérailles ont été organisées dans le camp de Yarmouk, d’où provenaient neuf des vingt-trois jeunes morts. Cette fois, la participation était plus faible et les slogans avaient changé. Les slogans invoquant la libération de la Palestine ou proclamant « Le peuple veut la chute d’Israël » ont laissé la place à : « Le peuple veut la chute des factions. » Ils exprimaient la rage des jeunes contre Ahmad Jibril accusé d’être le principal responsable de la mort des Palestiniens. Ils demandaient où étaient l’Armée de Libération palestinienne, le Hezbollah et le président Bachar Al-Assad lorsque l’armée israélienne s’introduisait sur son territoire : « Un, deux, trois où étais-tu Bachar Al-Assad ? » Les slogans acquirent ainsi une intonation clairement antirégime : « Le peuple veut la chute du profiteur ! » La rage des jeunes s’est ensuite déversée contre le siège du Fplp-cg qui a été incendié. Les gardes d’Ahmad Jibril ont répondu en faisant feu sur les manifestants, faisant entre six et quatorze morts et plus d’une centaine de blessés. Les tirs ont duré jusqu’au milieu de la nuit et des habitants du quartier de Hajar al-Aswad, un quartier proche du camp et habité pour la plupart par des nazihin (déplacés) de la région du Golan, ont rejoint les affrontements. Selon les informations transmises par des habitants du camp, le siège du bureau du Fplp-cg aurait pris fin avec l’arrivée de la police syrienne.
Les affrontements qui ont eu lieu ces derniers jours au sein du camp de Yarmouk représentent un véritable moment de basculement en ce qui concerne la position des Palestiniens de Syrie vis-à-vis de la contestation populaire. Si, jusqu’à maintenant, ils étaient restés en dehors du mouvement tout en profitant des mobilisations au niveau régional pour redonner du souffle à leur engagement pour la cause nationale, les Palestiniens semblent désormais déterminés à intégrer la contestation. Les slogans scandés par les réfugiés contre le Fplp-cg et le régime ont prouvé la perte de légitimité du pouvoir vis-à-vis d’une large partie de la population palestinienne. Dans ce mouvement contestataire, les Palestiniens expriment des revendications propres concernant le droit au retour dans leur terre d’origine, le renouveau du leadership politique palestinien, la réintégration des réfugiés dans la lutte nationale et la fin de toute instrumentalisation de leur cause par la Syrie. Ces revendications rejoignent les revendications de liberté et de dignité exprimées par l’ensemble du peuple syrien.
- 1.
Valentina Napolitano prépare une thèse en sociologie politique à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) de Paris, sous la direction de M. Hamit Bozarslan. Depuis septembre 2010, elle est boursière à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) de Damas. Sa recherche porte sur les mobilisations politiques au sein des camps de réfugiés palestiniens en Syrie.
- 2.
La majorité des Palestiniens est arrivée dans ce pays suite à la Nakba en 1948, en provenance des villes et des zones rurales du nord de la Palestine. De nouvelles vagues de migrations se succéderont ; suite à la guerre des Six Jours de 1967, des événements de « Septembre noir » en 1970, de l’invasion israélienne du Liban en 1982 et de l’expulsion de l’Olp en 1983. Aujourd’hui une partie importante de Palestiniens vit encore distribuée entre les 12 camps situés en marge des principales villes syriennes.
- 3.
Terme arabe utilisé en référence à des groupes d’Alaouites armés qui travaillent pour le régime de façon non officielle. Ces groupes sont surtout présents dans la zone côtière.
- 4.
La communauté palestinienne du Koweït comptait dans les années 1980 près de 400 000 individus. Elle n’était pas issue des mouvements d’exode qui avaient suivi la guerre de 1948 et celle de 1967, elle était le résultat d’une immigration économique. En 1990, près de 300 000 Palestiniens sont expulsés du Koweït et se réinstallent principalement en Jordanie ainsi qu’en Syrie et au Liban. Pour plus de précisions sur ce sujet consulter : Assia Mohtar Kais, les Palestiniens au Koweït : histoire d’une réussite inachevée (1948-1990), Paris, L’Harmattan, 2004.
- 5.
La communauté palestinienne en Irak comptait juste avant le début de la guerre environ 34 000 individus. Suite à la chute du régime de Saddam Hussein, elle a été la cible d’attaques violentes de la part de milices chiites comme le Jaish al-Mahdi (l’armée du Mahdi). Les Palestiniens étaient considérés par certains comme des partisans de l’ancien régime ayant bénéficié d’un traitement préférentiel par le passé.
- 6.
Terme qui en arabe signifie « catastrophe » et qui désigne la formation de l’État d’Israël et l’exode des Palestiniens de leur terre en 1948.
- 7.
Les accords d’Oslo constituent un ensemble d’accords conclus entre Israël et l’Olp en 1993. Ils établissent les modalités pour la mise en place d’une Autorité palestinienne autonome en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, comportant l’exclusion de facto des réfugiés du processus de state-building. La discussion de la question des réfugiés sera en effet remportée à l’étape des négociations sur le statut final, aux côtés du statut de Jérusalem et des colonies israéliennes.
- 8.
Entretien réalisé en mars 2011.
- 9.
Le changement des relations entre la Syrie et le Hamas est présenté dans un article intitulé « Le Hamas décide de quitter Damas. Doha se déclare prête à accueillir ses leaders », publié par le quotidien Al-Hayat le 30 avril 2011, qui évoquait la décision du Hamas de déplacer son bureau au Qatar, information ensuite démentie par la direction du mouvement. L’altération de la relation entre le Hamas et la Syrie est aussi illustrée par le considérable affaiblissement des activités organisées par ce mouvement dans les camps de réfugiés palestiniens en Syrie.
- 10.
Le camp de Yarmouk, fondé entre 1953 et 1954, constitue aujourd’hui un des plus grands agglomérats palestiniens au Proche-Orient, avec près de 148 000 habitants. Situé au sud de Damas, Yarmouk est intégré dans le tissu urbain syrien et caractérisé par une activité commerciale très dynamique. Il se différencie des autres camps par un niveau élevé d’activisme politique et culturel depuis les années 1960. À partir de cette époque, il est devenu un lieu de recrutement pour les groupes de la guérilla armée et pour les factions politiques qui se sont structurées sur la scène syrienne.
- 11.
Entretien téléphonique réalisé le 17 juin 2011.
- 12.
Cette faction était en effet chargée d’organiser le déplacement dans la région du Golan. Cependant, la plupart des jeunes n’étaient pas des partisans du Fplp-cg mais ils se déclaraient indépendants de toute appartenance politique.
- 13.
Terme qui en arabe signifie « rechute » et indique la victoire d’Israël dans la guerre de juin 1967 pendant laquelle l’armée israélienne occupa la Cisjordanie et la bande de Gaza, le Sinaï égyptien et le Golan syrien.
- 14.
Entretien téléphonique réalisé le 20 mai 2011 avec un jeune activiste qui a participé aux débats organisés suite à la commémoration de la Nakba.