Présumés coupables
Nous avons perdu notre foyer, donc la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre métier, donc l’assurance d’être de quelque utilité dans ce monde. Nous avons perdu notre langue, donc nos réactions naturelles, la simplicité de nos gestes, l’expression spontanée de nos sentiments.1
Aujourd’hui, une grande partie des difficultés que connaissent les réfugiés est liée au fait qu’ils ne sont pas perçus comme des victimes de la dictature, de la guerre et de l’islamisme, mais comme des criminels potentiels. Dès qu’il y a un attentat terroriste en Europe, le migrant espère que ses auteurs ne sont pas de la même nationalité que lui. La même chose vaut pour des agressions comme celles qui se sont produites à Cologne. Si les coupables sont soudanais, on se met à craindre que les demandes d’asile des Soudanais soient rejetées.
Je connais beaucoup de gens parmi mes camarades réfugiés qui s’excusent quand il y a des attentats. Mais il me semble que ce besoin de se « désolidariser » légitime la suspicion généralisée. Réciproquement, il ne me semble pas que les Français doivent s’excuser pour les interventions militaires en Lybie ou en Syrie : on sait que ce sont des guerres que mènent les gouvernements, et qu’elles ne sont pas nécessairement soutenues par la population.
D’où vient cette suspicion ? Je crois qu’elle vient de la croyance, très répandue dans l’opinion publique européenne et notamment à droite, que l’islam forme un ensemble homogène, et que les migrants musulmans sont tous porteurs de valeurs arriérées, violentes, incompatibles avec le rationalisme et les droits de l’homme. Cette vision est injuste, puisque les réfugiés viennent précisément chercher le respect des droits de l’homme et la modernité d’une société ouverte. Les Soudanais ne vont pas en Arabie saoudite, pays plus proche, mais où ils vivraient comme des esclaves. Et si la droite considère que l’on ne peut vivre décemment que dans un pays où les droits de l’homme sont respectés, alors elle devrait aussi reconnaître que le droit d’asile fait partie de ces droits fondamentaux.
Pour que l’opinion change, il faudrait que tout le monde éprouve ce que c’est que de traverser la mer, quand on se demande si on va compter au nombre des noyés, que tout le monde sache ce que c’est que de dormir dans le froid devant des bureaux, quand on n’en finit plus d’attendre un entretien dont on espère qu’il nous permettra d’être reconnu comme un être humain. Les gens qui sont bombardés au Darfour pour des raisons qu’ils ne comprennent même pas viennent en Europe pour que leurs droits d’êtres humains soient respectés. Mais ce qu’ils trouvent au bout du chemin, ce n’est pas la même violence, mais c’est souvent un déni de ces droits. L’Europe est fière que les droits de l’homme fassent partie de son héritage, mais elle n’accorde les demandes d’asile qu’au compte-gouttes2.
Islam et Occident : des images stéréotypées
La recherche scientifique, qui permet de comprendre l’état des pays musulmans et notamment arabo-musulmans aujourd’hui, n’est pas prise en compte dans le débat public3. Des journaux comme Le Point ou L’Express multiplient les couvertures alarmistes sur l’islam, sans offrir pas à leurs lecteurs une meilleure connaissance de cette religion.
On y parle de l’islam comme d’une religion unifiée. On y parle du « monde musulman » au singulier, en agrégeant dans le temps et dans l’espace des sociétés qui n’ont que peu à voir les unes avec les autres. Le pire est que les discours des droites européennes confortent ainsi le fondamentalisme, qu’elles désignent comme l’ennemi. Elles contribuent à construire l’image d’un islam essentialisé, fixe, sans histoire et sans mouvement de réforme interne.
Je suis aussi assez critique à l’égard des musulmans qui craignent cet effort de recherche. Je comprends pourquoi ils disent que le terrorisme ou le fondamentalisme islamiste n’ont rien à voir avec l’islam qu’ils connaissent, et soulignent que la grande majorité des 1, 6 milliard de musulmans sont pacifiques. Ils se sentent blessés et fragiles face aux critiques dont leur religion fait l’objet. Mais pour que la modernisation ait lieu, il faut accepter de s’interroger sur l’histoire de l’islam et sur ce qui a engendré la montée en puissance du fondamentalisme responsable du terrorisme. L’islam n’est pas en soi incapable de débat. L’âge d’or de la pensée islamique, l’époque d’Abu Hamid al-Ghazali, d’Averroès et d’Abu Hayyan al-Tawhidi a été marquée par la vivacité du débat, fondé sur le rationalisme et sur le prolongement des grandes questions de la philosophie grecque. Mais cette pratique de l’interprétation, de l’itjihad, s’est interrompue ou affaiblie à partir du xiiie siècle. Plutôt que de dire que l’islam est incapable d’évoluer, il faudrait en comprendre les raisons et chercher à savoir comment relancer la pensée réformiste.
Je voudrais que le monde musulman critique les valeurs arriérées dont est parfois porteur l’islam et fasse un effort pour se moderniser. Mais pour être franc, en arrivant ici, je m’attendais à ce que les Européens soient eux-mêmes plus critiques face à leurs impensés et leurs contradictions. Comme le disait Mohamed Harkoun, l’autocritique doit avoir lieu des deux côtés.
L’usage de l’islam fait par le pouvoir dictatorial soudanais
Aujourd’hui, au Soudan, cette réforme de l’islam est très difficile à mettre en place. Les Frères musulmans sont au pouvoir depuis vingt-six ans. Pour ma part, je n’ai vécu que deux jours de ma vie en démocratie, puisque je suis né le 28 juin 1989, deux jours avant le coup d’État d’Omer El-Béchir. Le gouvernement soudanais utilise – à mon avis sans y adhérer réellement – un islam très dogmatique pour asseoir et maintenir son pouvoir. Il a beaucoup contribué à faire du conflit entre le Nord et le Sud un conflit religieux : il fallait lutter contre les populations du Sud « mécréantes », cela faisait partie du djihad. Le débat politique se joue plutôt entre des rationalistes à la pensée sécularisée et les dogmatiques religieux au pouvoir, mais pas tellement au sein de la pensée islamique. Il me semble que, croyant ou non, on doit aider par tous les moyens le débat théologique à se relancer pour lutter contre les usages oppressifs qui sont faits de l’islam. Cela étant dit, il ne peut pas y avoir de débat théologique dans un régime dictatorial où il n’y a même pas d’espace pour le débat politique. Beaucoup de gens au Soudan ne croient plus à la possibilité d’une contestation du pouvoir par des moyens pacifiques, et prennent les armes pour combattre alors même qu’ils n’appartiennent pas au milieu militaire. Les acteurs de l’opposition sont divisés. Ils se posent trop la question de savoir comment renverser le pouvoir en place, et pas assez la question des institutions qu’il faudrait construire pour le remplacer.
Les médias occidentaux et les milieux politiques occidentaux ne prêtent presque aucune attention aux intellectuels qui, dans les pays arabo-musulmans, cherchent à organiser l’opposition ou à relancer le débat sur la modernisation de la religion. Ils ne les soutiennent que très ponctuellement, quand un blogueur ou un écrivain sont condamnés à mort et que les Ong organisent la mobilisation. Et cela fait partie aussi des contradictions de la politique occidentale : on ne peut pas lutter contre Daech si on ne fait rien pour lutter contre le régime d’Omer El-Béchir, pour appliquer le mandat d’arrêt de l’Onu pour ses crimes contre l’humanité au Darfour, ou si on continue à soutenir l’Arabie saoudite. Quand on pense que l’Arabie saoudite a pris la tête d’un panel d’experts au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, alors que plus de 150 personnes ont été exécutées là-bas en 2015… On ne peut pas lutter contre l’islamisme et sa propagation si on ne donne jamais de place dans les médias aux intellectuels réformistes, et qu’on se focalise sur les terroristes même quand ils ne sont que quelques centaines et ne représentent pas la population.
*
Les gens qui s’impliquent dans la cause des réfugiés le font souvent à la suite de rencontres de hasard, d’événements de leur vie personnelle ou d’une sensibilité politique préalable. Pourtant, ce que nous avons besoin de comprendre aujourd’hui, c’est que la mondialisation ne concerne pas seulement les échanges économiques ou les transferts de technologie. Quand on prend conscience que la mondialisation, c’est aussi la mondialisation des crises, on ne peut plus croire qu’il est possible d’esquiver le problème en fermant ses frontières. En tant que réfugié, je ne veux pas être une source de problèmes mais faire partie de la solution. Pour cela, il ne faut pas dresser des populations les unes contre les autres, mais lutter contre les extrémistes en créant une alliance des réformistes.
- *.
Omer Omran est né en 1989 au Soudan. Il a étudié la philosophie à l’université de Khartoum et travaillé comme journaliste. Arrivé en France début 2015, il réalise des audioblogs sur la situation des demandeurs d’asile disponibles sur le site d’Arte Radio.
- 1.
Hannah Arendt, « Nous autres réfugiés » [1943], trad. par Sylvie Courtine-Denamy dans la Tradition cachée, Paris, Christian Bourgois, 2000.
- 2.
En France, 19 000 demandes d’asile ont été accordées en 2015. C’est un tiers de plus qu’en 2014, mais c’est encore très peu par rapport aux 79 000 demandes reçues.
- 3.
Qui connaît en France le nom de Mohammed Harkoun et ses travaux sur « l’impensé » dans l’islam classique et contemporain ? Harkoun a cherché à déconstruire dans ses travaux les images stéréotypées que l’Occident et le monde musulman se font l’un de l’autre. Il a montré que l’Occident n’est pas plus l’incarnation du matérialisme, de l’immoralisme et de l’athéisme que l’islam n’est réductible au fondamentalisme ou incompatible en soi avec la démocratie et la modernité. Qui connaît les travaux du philosophe marocain Mohamed Abed Al-Jabri et sa Critique de la raison arabe parue des années 1980 au début des années 2000 ? Ces penseurs pourraient pourtant nous aider à comprendre le lien entre politique et religion dans les États arabo-musulmans d’après les indépendances.