Le philosophe MacIntyre est mort
Le philosophe écossais Alasdair MacIntyre (1929-2025), Américain d’adoption, laisse derrière lui une œuvre foisonnante qui a renouvelé en profondeur la philosophie morale de la seconde moitié du xxe siècle. Son parcours intellectuel, politique et spirituel original l’a conduit d’une jeunesse communiste et protestante à la philosophie d’Aristote et, suite à la rencontre intellectuelle décisive de Thomas d’Aquin, à un catholicisme attentif à « la lucidité du marxisme ».
Brièvement passé par le Parti communiste de Grande-Bretagne, Alasdair MacIntyre devient dans les années 1950 une figure marquante de la « nouvelle gauche » anglaise avant d’évoluer vers le trotskysme. D’abord fervent chrétien, il envisagea un temps d’être ministre du culte presbytérien. Au début des années 1960, alors qu’il enseigne aux universités de Leeds, Oxford puis Essex, il se revendique athée et s’éloigne progressivement du militantisme. Il est alors un intellectuel remarqué, disciple de Wittgenstein et de R. G. Collingwood, et affirme l’impossibilité d’étudier l’éthique séparément de son histoire et des apports des sciences sociales, s’opposant ainsi à la philosophie morale analytique dominante de son temps. Suite à son arrivée aux États-Unis, où il enseignera dans un grand nombre d’universités, MacIntyre acquiert progressivement la certitude que la pensée d’Aristote constitue une ressource majeure pour comprendre les désaccords radicaux qui caractérisent le débat moral et philosophique contemporain sur les questions de justice. Cette interprétation aristotélicienne de l’histoire de la morale lui permet de prêter une attention fine à la relativité des conditions sociohistoriques des formes de vie et d’enquête morale en donnant au relativisme « le premier mot, mais non le dernier ». Sa conversion au catholicisme est le fruit tardif de sa redécouverte de Thomas d’Aquin, en qui il trouve le meilleur interprète et continuateur d’Aristote. La fin de sa vie est marquée par un étonnant retour à Marx. MacIntyre évolue alors vers un « aristotélisme révolutionnaire », retenant du marxisme la puissance du diagnostic critique porté sur le capitalisme tout en défendant un « utopisme du présent », antiétatiste, centré sur les communautés – un idéal qui le rapproche davantage de l’anarchisme.
La fin de sa vie est marquée par un étonnant retour à Marx.
S’il est surtout connu comme philosophe de la morale, MacIntyre est intervenu dans un très grand nombre de domaines en ouvrant très souvent des perspectives nouvelles : l’histoire de la philosophie, la philosophie et la sociologie des religions, l’épistémologie de la psychanalyse, les débats internes à la tradition marxiste, l’épistémologie des sciences sociales, la philosophie des sciences, l’éthique de la médecine, la philosophie politique, la théologie. Esprit virtuose et insatiable, constamment exigeant et souvent provocateur, MacIntyre a stimulé un grand nombre de travaux dans des domaines et des disciplines variés, de l’histoire de la philosophie antique aux études kierkegaardiennes et à la théorie postcoloniale. Éclectique dans ses centres d’intérêt, MacIntyre ne le fut cependant pas dans ses intuitions philosophiques les plus profondes ni dans son désir de cohérence théorique et pratique. Le retard de sa réception française ne permet pas de prendre la mesure de sa stature internationale1 ; des colloques internationaux autour de sa pensée sont organisés depuis dix-huit ans consécutifs, fédérant une communauté de plus de trois cents chercheurs de quarante-huit pays.
MacIntyre concevait l’existence humaine comme une quête narrative, soit comme un type d’investigation susceptible d’être racontée. Le déroulement généralement chaotique de cette recherche n’enlève rien au fait qu’elle soit tendue vers un bien dont la conception s’affine et se déplace au fil du chemin. Qu’est-ce, pour moi, qu’une vie accomplie ? Qu’est-ce pour l’être humain que de s’accomplir ? Quels récits peuvent nous guider pour répondre à ces questions ? « Pour toute vie, il y a une confession à écrire, même si ceux qui n’ont pas le génie littéraire d’Augustin feraient mieux de s’abstenir », écrit MacIntyre à plusieurs reprises. Il s’en est lui-même abstenu et emporte avec lui le dénouement secret d’une vie de recherche acharnée.
- 1. Signalons les traductions publiées : Alasdair MacIntyre, Marcuse, trad. Nouchka Pathé, Paris, Seghers, coll. « Les maîtres modernes », 1970 ; Quelle justice ? Quelle rationalité ? [1988], trad. Michèle Vignaux d’Hollande, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Léviathan », 1993 ; Après la vertu. Étude de théorie morale [1981], trad. Laurent Bury, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Léviathan », 1997 ; L’Homme, cet animal rationnel dépendant. Les vertus de la vulnérabilité [1999], trad. Gabriel Raphaël Veyret, Paris, Tallandier, coll. « Essais », 2020.