Tsipras, un renouveau politique ?
Depuis des mois que dure le feuilleton de la négociation européenne, on a beaucoup écrit sur les défaillances de la Grèce, sur le poids de son oligarchie, des clans familiaux, des réseaux de complaisance, sur la situation délétère de son administration, sur les passe-droits, les dérives qu’ont engendrés des décennies de clientélisme. Cette antienne fait partie depuis bien longtemps du registre critique, autocritique et souvent humoristique préféré des Grecs. Une telle vision, bien relayée par les médias européens, s’impose à tous comme une évidence. La débâcle financière grecque des années 2000 puise ses racines dans les dérives d’un État capturé par des intérêts privés et des partis claniques coupés de leur base. Un État dont l’inefficacité et le désintérêt pour la chose collective ont exacerbé le non-consentement généralisé des Grecs à payer l’impôt. Et c’est le télescopage entre ce système opaque, aux failles multiples, et le système corseté de l’euro qui a provoqué la descente aux enfers de l’économie grecque. La Grèce commence en effet à perdre tout contrôle sur son pilotage macroéconomique à partir de 2003-2004, deux ans après l’introduction de l’euro.
Responsabilité collective ?
Mais une fois que cela est dit, le risque de stigmatisation de tout un peuple par amalgame simplificateur n’est pas loin. Les Grecs deviennent collectivement responsables des dérives du système, ayant tous, à des degrés divers, profité de ses largesses et de la crédulité européenne (emplois de complaisance dans la fonction publique, retraites généreuses et précoces, primes en tout genre, évitement de l’impôt, etc.). Si l’on s’en tient là, on altère inévitablement l’interprétation du vote référendaire du 5 juillet 2015. L’ampleur du score en faveur du « non » alimente la suspicion à l’égard des électeurs grecs, complices des dérives de leur système et soudés dans le refus des réformes. Loin d’être une victoire de la démocratie, le vote référendaire n’apparaît plus alors que comme une rupture de contrat instrumentalisant la démocratie, la victoire d’un égoïsme national contre dix-huit autres États européens, tout aussi légitimes. C’est précisément ce point de vue, abondamment relayé par la technocratie européenne, qui a pénétré une large partie des opinions publiques européennes.
Or si le « non » massif marque bien le refus d’une austérité mal dosée et mal répartie, il n’exprime en aucun cas l’attachement à un système non seulement en faillite mais surtout profondément inéquitable. Il consomme au contraire le divorce de toute une partie du corps social grec avec ses élites (politiques, intellectuelles, médiatiques et d’affaires), parfois compromises et jusqu’ici complaisantes avec « le système ». Ces dernières ont pris le plus souvent fait et cause pour le « oui » de façon outrancière. Mais si ces élites reprennent à leur compte le discours globalisant sur les dérives népotiques, accusent la nouvelle coalition d’être gardienne des archaïsmes sociaux, inversant les rôles, c’est pour mieux se rallier à l’idée de la responsabilité collective. Tous les Grecs sont responsables et nul n’est coupable en quelque sorte, et chacun doit porter le fardeau d’une faute partagée. Or ce qui fédère le camp du non, c’est l’aspiration à une révolution morale, à une régénérescence du personnel politique, prélude à une réforme en profondeur d’un système fondamentalement inéquitable. C’est la raison pour laquelle les électeurs grecs ont élargi l’assise politique d’Alexis Tsipras et qu’ils feront preuve probablement d’une certaine mansuétude face aux contorsions politiques que lui impose l’accord européen du 13 juillet 2015.
Et de façon paradoxale, la technocratie européenne, dans son refus de composer avec des interlocuteurs politiques nouveaux, dans son désir de voir revenir à la table des négociations le personnel politique aguerri de toujours (sous couvert d’union nationale), s’ingénie à proroger le vieux compromis politique grec, qui est à l’origine de toutes les dérives. Focalisées sur la menace populiste anti-euro, pratiquant l’amalgame des extrêmes, les élites européennes font mine de ne pas faire la part des choses entre des mouvements citoyens hétéroclites, enfants des réseaux sociaux, aspirant à une démocratie participative, incarnés par des personnalités fédératrices, et une ultra-gauche politique figée dans son dogme, qui demeure très minoritaire. Cette collusion d’intérêts entre le système oligarchique qui a ruiné le pays et l’administration bruxelloise donne toute sa portée au vote du 5 juillet.
Un compromis social inéquitable
Si le référendum grec est au cœur de tous les débats et de toutes les passions, c’est qu’il entre en résonance avec des inquiétudes sourdes qui traversent l’Europe dans son ensemble : avec le sentiment d’une fracture grandissante entre les élites nationales ou européennes et leurs concitoyens, sur fond de creusement des inégalités ; avec le sentiment que l’euro ne peut avoir d’autre corollaire que l’austérité ; avec le sentiment aussi que l’espace européen bascule vers un compromis « ordolibéral » éloigné du projet fondateur. Encore faut-il rompre avec l’abstraction d’un peuple grec homogène, et saisir le niveau des inégalités produites par un système qui fait plus de perdants que de gagnants.
Nous ne reviendrons pas ici sur les multiples causes, qu’elles soient historiques, culturelles ou plus contingentes, qui ont produit un modèle aussi méandreux, ou byzantin si l’on préfère. Quelles que soient ses failles, ce régime avait trouvé une forme d’équilibre instable à travers le jeu des dévaluations successives. Avec l’appui des fonds structurels, il a même pu créer l’illusion de son aptitude à engager l’économie grecque sur la voie d’un puissant rattrapage, à partir du milieu des années 1990. Ce système a aussi permis l’émergence d’une classe moyenne et une forte montée des niveaux d’éducation1. Il a contribué à mettre en place une protection sociale, possédant une logique propre. Organisé autour du pivot des retraites, ce système couvrait en revanche très mal les autres risques : le chômage, la maladie et l’invalidité, ou le logement et la famille.
Au total, le coût global de la protection sociale était avant crise nettement en dessous de la moyenne européenne, loin des ratios de l’Allemagne et de la France, et avoisinait ceux du Royaume-Uni2. À cela s’ajoutait une vaste prise en charge des frais d’éducation par les familles3. À travers les solidarités familiales, les retraites jouaient donc un rôle clé d’amortisseur social, à vocation universelle. Cette architecture n’a pas été remise en cause jusqu’ici.
L’effondrement récent du Pib, de plus d’un quart, a certes normalisé ces différents ratios. La Grèce n’en reste pas moins sous la moyenne européenne en termes de coût global de sa protection sociale. La focalisation sur les retraites donne ainsi une image faussée de la générosité globale du système. On comprend mieux aussi les fameuses lignes rouges posées par A. Tsipras sur ce point, lors de la négociation avec les créanciers.
On pourrait faire le même constat concernant l’emploi public. La plaie sociale des emplois de complaisance et les dérives bureaucratiques ne doivent pas voiler quelques tendances fortes. Le poids des rémunérations publiques dans le Pib n’était que légèrement supérieur à la moyenne européenne avant crise (10, 8 % du Pib contre 10 % pour la zone euro). Et si la part de l’emploi public dans l’emploi total était sensiblement supérieure à la moyenne européenne, cela tenait au faible niveau d’emploi global. Au regard de sa population, la Grèce était et demeure moins administrée que ses principaux partenaires.
La faillite grecque est donc d’abord venue de la défaillance de son système fiscal, dont les lacunes sont bien identifiées4 : évasion massive des hauts revenus, régimes d’exception pour les plus grosses fortunes, et notamment les armateurs, et fraude massive des indépendants, qui représentent un tiers de l’emploi total. À cela s’ajoutent les rentes d’un certain nombre de professions réglementées, qui exercent une ponction sur le pouvoir d’achat des ménages. Mais les deux tiers des contribuables n’en étaient pas moins soumis à un prélèvement à la source, avec peu de marge de fraude.
Tout cela a abouti à l’instauration d’un des systèmes sociaux les plus inégalitaires d’Europe, avec la Roumanie et la Bulgarie5.
Ces différents constats battent en brèche l’idée d’un compromis social bénéficiant au plus grand nombre. S’il fallait styliser les choses, on pourrait dire qu’une infime minorité de la population a bénéficié très largement du système, tandis qu’un tiers de la population en a retiré des petits gains, au détriment des autres, soit les deux tiers ou la moitié de la population. La crise n’a fait que creuser le fossé. Loin des a priori, l’ajustement budgétaire demandé aux Grecs a représenté proportionnellement deux fois l’effort espagnol ou portugais, exerçant une ponction proche de 18 % de la richesse nationale entre 2009 et 2014. L’effort a été particulièrement pénalisant pour les 10 % les plus pauvres6, même si toutes les couches sociales ont été touchées, à l’exception des « ultrariches ». Un effort si mal réparti que le prétendu refus de payer l’impôt7 s’est mué en insolvabilité fiscale massive. Près du tiers des contribuables présentent des arriérés de paiement d’impôts, pour un montant cumulé représentant plus d’un tiers du Pib à la mi-2014.
L’impératif d’un renouveau politique ?
Si l’on recherche ensuite les responsabilités derrière la faillite financière de ce compromis social inéquitable, on constate que le basculement dans un processus de fuite en avant fatal est bien daté. Il commence sous le troisième gouvernement Simitis dès 2001-2002, sous majorité Pasok, qui inaugure les premiers maquillages légaux des comptes, avec l’appui des conseillers de Goldman Sachs8. Il prend ensuite des proportions incontrôlables sous les deux gouvernements Karamanlis, de 2004 à 2009. Alors que la dérive financière était encore rattrapable en 2004, la Nouvelle Démocratie va creuser de dix points de Pib le déficit structurel du pays, et poursuivre les montages douteux (notamment en 20059), toujours sous la supervision de Goldman Sachs. Mieux vaut, pour une partie de l’élite, oublier cette chronique et faire le procès d’une longue histoire collective, sans noms ni dates.
Or derrière cette dérive, il y a l’emprise des grandes familles qui se partagent les marchés publics et les exemptions fiscales, autrement dit le système de la diaploki, qui désigne cette relation incestueuse entre une dizaine d’empires familiaux, les médias, la banque et le politique. Les responsabilités sont donc bien identifiables. On comprend à nouveau mieux la forte adhésion des élites grecques à l’abord bruxellois strictement comptable de la crise économique et sociale que traverse le pays.
Il faut saisir la défiance qu’a développée le peuple grec à l’égard de ses élites et des médias pour prendre la mesure du vote du 5 juillet. Les Grecs avaient d’abord rendez-vous avec eux-mêmes, et contre une partie d’eux-mêmes, avant même de voter pour ou contre l’Europe, pour ou contre l’euro, pour ou contre le programme des institutions. Et c’est précisément cette dimension nationale qui lui confère toute sa portée européenne. Car elle fait écho à des fractures qui traversent toutes les sociétés européennes. Elle parle à tous ceux pour qui la diaploki n’est pas un mal qui s’arrête aux frontières grecques, et qui considèrent qu’elle est un poison qui fragilise la et les démocraties européennes.
15 juillet 2015
- 1.
28, 1 % de la population des 25-65 ans, et 38, 7 % des 25-34 ans détenaient un diplôme universitaire en 2014 (respectivement 28, 6 % et 35, 8 % en moyenne pour la zone euro).
- 2.
15, 8 % du Pib en Grèce, 17, 8 % en zone euro, 18, 8 % en Allemagne, 21, 6 % en France et 14, 9 % au Royaume-Uni en 2007 (selon Eurostat).
- 3.
En 2007, le budget public d’éducation ne représentait en effet que 3, 4 % du Pib, soit le plus faible d’Europe.
- 4.
Filippa Chatzistavrou, « Grèce : de l’incivisme à l’oppression fiscale », Alternatives économiques, hors-série, n° 103, décembre 2014.
- 5.
Le rapport entre la masse des revenus détenus par les 20 % les plus aisés à ceux détenus par les 20 % les plus pauvres est en 2013 de 6, 6 en Grèce, de 4, 9 en zone euro et de 4, 5 en France (Eurostat).
- 6.
Fmi, “Fiscal Policy and Income Inequality”, janvier 2014.
- 7.
Il faut rappeler qu’une majorité de Grecs sont prélevés à la source et que la taxe foncière était prélevée sur la facture d’électricité jusqu’en 2014.
- 8.
Grâce à la technique des Credit Derivative Swaps.
- 9.
Transférant une partie de la dette de l’État à la National Bank of Greece.