Transferts au Panthéon : actualité d'un rituel daté
La « panthéonisation » nous apparaît à la fois comme un rituel immémorial et suranné. Pourtant, son sens a beaucoup changé, depuis la Révolution jusqu’aux sacralisations républicaines, et sous la Ve République même, tous les présidents n’y ont pas eu recours. Que signifie aujourd’hui une telle cérémonie, et n’est-ce qu’une tentative de plus pour maintenir la stature présidentielle ?
Le 27 mai 2015, François Hollande sera le quatrième président de la Ve République à présider à un transfert au Panthéon. Lors du discours dans lequel il a annoncé cette quadruple panthéonisation, il présente le Panthéon en véritable surmoi collectif :
un lieu où reposent ceux qui nous harcèlent à chaque instant, qui nous rappellent ce que nous leur devons sans doute, ce que nous devons faire pour être fidèles à leur exemple. […] Il doit être un lieu où ceux qui regardent le monument pensent aux figures qui y sont accueillies, se disent qu’ils n’ont pas la conscience toujours en paix tant qu’existent des inégalités, des injustices et tant de progrès à accomplir1.
Fonction essentielle, dont la réaffirmation participe d’une volonté de revivifier le civisme et de rappeler les valeurs de la République pour nourrir le combat en leur faveur quand il ne s’agit pas, selon Philippe Bélaval, directeur du Centre des monuments historiques chargé par le président Hollande de rédiger un rapport sur le Panthéon, de conjurer la menace du « délitement du pacte républicain », « une perte de confiance dans l’avenir et une érosion du “vouloir-vivre en commun2” ».
Il s’agirait donc d’un acte impératif. Pourtant, à l’échelle de l’histoire de la République, les panthéonisations sont en définitive relativement rares et connaissent même un arrêt total de 1964 à 1987, qui n’est guère atténué que par la cérémonie d’investiture de François Mitterrand le 21 mai 1981. L’historienne Mona Ozouf, quant à elle, n’a pas hésité à parler d’un « échec » en raison de l’incapacité du lieu à nourrir une mémoire commune et de la nôtre à définir ce que sont aujourd’hui les « grands hommes3 ». Force est donc d’interroger l’actualité de ce rite qui depuis 1791 a connu des inflexions majeures.
L’invention du Panthéon
C’est le 4 avril 1791, quelques jours après la mort de Mirabeau, que Claude-Emmanuel-Joseph-Pierre, marquis de Pastoret, propose à l’Assemblée constituante un décret décidant le transfert dans la crypte de l’église Sainte-Geneviève, conçue par l’architecte Soufflot et récemment achevée, des cendres des « grands hommes [auxquels] la patrie doit reconnaissance » – le premier d’entre eux devant être Mirabeau.
En vérité, l’idée d’établir une liste des « grands hommes » précède cette décision de la Constituante. C’est en 1757 que l’Académie française institue un concours dont l’objet est de faire l’éloge des individus qui pourraient être donnés en exemple en raison de leurs mérites et talents. Mona Ozouf et Jean-Claude Bonnet4 y insistent à raison, dès cet instant le grand homme n’est ni le héros, ni le guerrier, ni même forcément le roi :
Le grand homme est celui du temps cumulatif, où s’empilent les résultats d’une longue patience et d’une énergie quotidienne5.
C’est dans la droite ligne de ce « Panthéon de papier » (Jean-Claude Bonnet) que s’inscrit le geste des constituants.
Mais qui porter en ce nouveau temple de la nation ? À l’entrée de Mirabeau, la même année, succède celle de Voltaire, en septembre 1792 celle de Beaurepaire, le défenseur de Verdun face aux coalisés, puis celle de Dampierre, héros de Valmy tué à Valenciennes, et enfin début 1793 celle de Le Peletier de Saint-Fargeau, assassiné par un ancien garde du corps de Louis XVI la veille de l’exécution de celui-ci. Mais la Révolution n’est ni un « repas de gala » ni « un long fleuve tranquille ». Si la Législative fait accrocher l’écharpe de Simonneau, maire d’Étampes tué pour s’être opposé à une émeute qui refusait qu’un convoi chargé de grains quitte la commune – faisant de lui le premier martyr du libre-échange –, celle-ci est décrochée par la Convention. Les cendres de Mirabeau, dont la correspondance avec le roi est désormais connue, sont quant à elles retirées du Panthéon en 1794, tandis que celles de Marat y prennent place. Certes, Rousseau rejoint Voltaire, mais Thermidor transfère « l’ami du peuple » au cimetière de Saint-Étienne-du-Mont, tandis que Bara et Viala, les deux jeunes héros que Robespierre voulait donner en exemple, n’y entrent jamais.
Assemblée rêvée des grands hommes, le Panthéon connaît donc les mêmes épurations que les assemblées révolutionnaires, tant et si bien que Louis-Sébastien Mercier, dans son rapport sur la panthéonisation de Descartes (qui n’aura pas lieu), soutient :
Il faut le tribunal ou l’assemblage de plusieurs siècles pour juger […] l’homme de génie6.
En quelque sorte, il faut donner du temps au temps afin que la reconnaissance solennelle de la nation ne soit pas éphémère.
Napoléon, qui entend avoir terminé la Révolution, supprime le caractère électif et exemplaire du Panthéon en y faisant entrer, à partir de 1806, quarante et un dignitaires de son régime (quarante-trois si on compte les deux transferts de 1815). Comme la Révolution quelques années plus tôt, le Panthéon est gelé et tend presque pendant son règne à ressembler à l’œcuménique abbaye de Westminster, où reposent aussi bien les rois d’Angleterre que des citoyens illustres (artistes, poètes, militaires, hommes politiques…) en très grand nombre7.
Que faire du Panthéon passé 1815 ? Chaque régime apporte sa solution – toute provisoire. La Restauration le rend au culte et réinstalle au sommet du dôme une croix, tandis que Louis XVIII campe en restaurateur de la paix civile dans la fresque réalisée par Gros qui orne la coupole, prenant ainsi la place de Napoléon pour lequel le projet avait été conçu. Louis-Philippe remplace la croix par le drapeau tricolore, tandis que David d’Angers dote l’édifice d’un nouveau fronton frappé de la devise « Aux grands hommes la patrie reconnaissante », qui avait été effacée sous le règne précédent. Le Second Empire substitue à son tour la croix au drapeau mais garde le fronton et sa devise.
Le sort dévolu au Panthéon varie selon les affres d’une France qui peine à sortir de la Révolution et à trouver une stabilité et un consensus politiques durables. Et quand la République revient, c’est l’Ordre moral qui orne les murs de fresques consacrées aux saintes et aux rois « qui ont fait la France », de sainte Geneviève à Saint Louis, en passant par Clovis et Jeanne d’Arc.
La républicanisation du Panthéon
Si la République renonce sagement à réactiver la tentative d’instaurer une religion civique esquissée par les « grands ancêtres » révolutionnaires, elle se doit de réinvestir le Panthéon. Le décès de Victor Hugo en 1885 est l’occasion de cette réappropriation. Intervenant quelques jours, là encore, après le trépas de cette grande figure littéraire et républicaine, la cérémonie, comme celles de la période révolutionnaire, se veut une apothéose, tout en étant fortement empreinte du rituel funéraire. C’est un immense cortège funèbre surchargé de couronnes mortuaires qui conduit Hugo de l’Arc de triomphe à sa dernière demeure8. Puis en 1889, alors que la République est menacée par le général Boulanger, ce sont quatre transferts simultanés qui sont organisés : Lazare Carnot, « l’organisateur de la victoire » et grand-père du président en exercice, La Tour d’Auvergne et Marceau (les héritiers de Hoche ayant refusé), généraux vainqueurs n’ayant peu ou pas servi l’Empereur, et le député Baudin, mort sur les barricades en s’opposant au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, soit un message clair pour les contemporains : l’armée qui gagne est celle de la République et la représentation nationale restera ferme, comme l’a été Baudin.
Onze panthéonisations leur succèdent jusqu’à l’instauration de la Ve République. Elles sont régies par une règle commune : elles sont proposées par les parlementaires et prennent toutes la forme d’un hommage inspiré du cérémonial funéraire. Certaines soulèvent cependant les hauts cris de la droite, comme celles d’Émile Zola en 1908 ou de Jean Jaurès en 1924, d’autres sont âprement débattues, comme à la Libération celle de Charles Péguy, qui est opposée au projet de faire entrer Romain Rolland, toutes deux finalement rejetées comme l’est aussi la solution alternative : le transfert des cendres du philosophe Henri Bergson. Elles peuvent être de grands moments d’émotion, tel le transfert de Jaurès, dont le cercueil est porté jusqu’au Panthéon par des mineurs de Carmaux, tandis que le parti communiste organise son propre cortège9, ou bien ne mobilisent guère que les corps constitués.
Doté d’un programme de sculptures républicaines célébrant la Convention, Valmy, les marins du Vengeur ou les orateurs libéraux de la Restauration, le Panthéon s’ancre à gauche, tant et si bien que par souci de consensus national, le soldat inconnu n’y est pas transféré, l’Arc de triomphe lui étant préféré.
Ainsi l’histoire nationale finit par s’incarner dans deux lieux : les Invalides et le Panthéon, à tel point que Charles de Gaulle, dans les pages de ses Mémoires où il décrit Paris libéré, s’il évoque les Invalides « dôme étincelant encore de la splendeur du Roi Soleil, tombeau de Turenne, de Napoléon, de Foch », oublie le Panthéon10.
La présidentialisation d’un geste
C’est pourtant Charles de Gaulle qui est à l’origine de la première panthéonisation de la Ve République, celle de Jean Moulin en décembre 1964, à l’occasion du vingtième anniversaire des deux guerres. On sait que cette panthéonisation est l’idée de Malraux, qui souhaitait par ailleurs extraire de l’édifice les restes des dignitaires de l’Empire pour retrouver la pureté élective républicaine11.
Cette cérémonie s’inscrit à la fois en rupture et en continuité avec les précédentes, même si in fine c’est bien la rupture qui l’emporte. En effet, comme les panthéonisations précédentes, elle est toujours marquée par le rituel funéraire. C’est devant un imposant catafalque que Malraux prononce son oraison funèbre. Mais pour la première fois c’est le président de la République qui a décidé seul de la panthéonisation et qui l’a fait sans aucune référence à la proposition de loi du député socialiste Raoul Bayou, à qui il est d’ailleurs rappelé que cette décision ne dépend plus de l’Assemblée nationale. C’est à lui, qui assiste au discours muet et revêtu de son uniforme, que s’adresse le ministre de la Culture. Et c’est lui qui préside à l’hommage solennel d’une nation qu’il incarne seul, en vertu de la Constitution, en tant que chef de l’État, tandis que Pierre Messmer, Georges Pompidou et André Malraux se tiennent en retrait.
Si cette cérémonie associe durablement le lieu avec l’éloquence, celui-ci n’en tombe pas moins en déshérence. De Gaulle ne revient pas au Panthéon, Pompidou ne s’y rend pas, pas plus que ne le fait Valéry Giscard d’Estaing. Au contraire, ce dernier multiplie les signes de rupture avec le décorum gaullien. Mieux encore, lors de ses vœux de 1977, rompant avec la conception de l’histoire comme ressource pour éclairer le présent et le futur, il invite les Français à « ne pas se laisser accabler par les rhumatismes de l’histoire ». Si finalement il décide du transfert au Panthéon de René Cassin, il ne prend ce décret qu’en mai 1981. Et l’on peut y voir aussi bien un geste pour apaiser le contentieux avec les associations d’anciens combattants né de la suppression de la commémoration du 8 Mai12 qu’une compensation, en faisant entrer un juif au Panthéon, à son absence rue Copernic au lendemain du 3 octobre 1980 ainsi qu’aux paroles pour le moins malheureuses de son Premier ministre, Raymond Barre, exprimant devant les caméras son indignation devant « cet attentat odieux qui voulait frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic13 ».
Retours au Panthéon
Avant même la panthéonisation de René Cassin en 1987, effectuée sur décision de François Mitterrand, c’est la cérémonie d’investiture de ce dernier qui marque le retour du Panthéon comme lieu symbolique de la nation. En s’y rendant ce jour-là, le nouveau président entend signifier un retour à l’histoire et inscrire son élection dans la poursuite des combats émancipateurs de la République. Certes, le cortège qui le conduit ne prête guère à la solennité, tant la liesse est grande, et s’apparente plus aux manifestations qu’aux cérémonies officielles. Mais, même recadrée, l’image du président montant les marches du Panthéon puis se rendant seul dans la crypte entre dans l’histoire.
Il faut cependant attendre six ans pour que Mitterrand revienne au Panthéon, d’abord pour la translation de René Cassin (1987), puis pour celle de Jean Monnet (1988). Le fait que ces transferts interviennent lors de la première cohabitation n’est nullement indifférent. En organisant ces cérémonies, le président écrase symboliquement son Premier ministre et futur rival, contraint d’assister en simple spectateur à ce moment d’incarnation de la nation. Mais ces panthéonisations sont encore brouillonnes. Elles touchent un nombre restreint de personnes : essentiellement les spectateurs physiques de la cérémonie14. Certes, une esquisse de scénarisation existe, mais elle ne peut se déployer sans l’œil des caméras. Or la question d’un renouveau des rituels républicains apparaît d’actualité.
Dans la foulée de la parution des Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora (1984-1992), la question de la mémoire, des politiques symboliques, de ce qui lie les Français dès lors que la nation n’est plus à elle-même son propre avenir deviennent des questions politiques. L’idée d’un réarmement symbolique de l’État républicain fait son chemin. On en trouve la trace dans le rapport de l’agence Ithaque commandé par le ministère de la Culture après la panthéonisation de René Cassin15. À destination des pouvoirs publics, celui-ci se propose d’analyser la « désaffection » et le « malaise » qui entourent les cérémonies nationales et se montre très prescriptif :
Osant une métaphore avec le monde religieux, on pourrait résumer ce rapport de cause à effet [entre la désaffection du public et l’attitude des représentants de l’État – Valéry Giscard d’Estaing est nommément visé] en disant qu’il semble difficile que les fidèles aient la foi si les célébrants ne la manifestent plus16.
Et l’agence de communication appelle à une resacralisation du rituel politique :
La tendance à faire de la cérémonie un spectacle, qui peut apparaître comme un mode salvateur de la cérémonie […] induit une confusion des genres17.
Il faut donc trouver les voies qui, à la fois, donnent à voir la cérémonie au plus grand nombre et, en même temps, en rehaussent la dimension symbolique.
Cette réflexion conduit à un profond renouvellement du rituel qui est sensible dès 1989 et les panthéonisations du Bicentenaire de la Révolution française18. La cérémonie s’éloigne alors résolument du rituel funéraire – jusqu’à poser aux fonctionnaires de la Culture la question de la nécessité de la présence du corps du panthéonisé, qui commence à être ressentie comme une contrainte trop forte. La cérémonie s’organise désormais en trois temps entièrement retransmis à la télévision sous la direction d’un réalisateur unique. Elle se déroule entre dix-neuf et vingt heures afin de faire l’ouverture du journal télévisé sur le geste présidentiel19.
Un premier moment se situe rue Soufflot et donne lieu à une scénographie, décryptée par les commentateurs présents sur le plateau de télévision, qui rend hommage à la pensée et à l’action du panthéonisé et dans laquelle enfants et adolescents jouent toujours un rôle important. Le deuxième moment est celui du (ou des discours) selon que le président choisit de se taire, de parler ou de partager la parole. Le troisième moment est l’entrée du cercueil au Panthéon suivi du président qui, le plus souvent seul, se recueille et l’accompagne dans la crypte sous l’œil des caméras et au son d’une musique appropriée.
Reste qu’il faut garder à cette cérémonie la simplicité qui lui sied, en accord avec un pouvoir politique qui se veut désormais modeste et plus proche des gens. Les catafalques imposants et les estrades disparaissent donc au profit d’un simple pupitre, souvent transparent. De même, lors de l’entrée au Panthéon de Malraux, décidée par Jacques Chirac en 1995, les enfants acteurs du spectacle sont tous revêtus d’une cape transparente qui laisse voir la diversité des vêtements et la scénographie les invite à s’égailler « comme des oiseaux » pour éviter toute martialité contre-productive20.
L’impératif télévisuel de l’image « propre » allié au souci d’assurer la sécurité de la cérémonie conduit à refouler les spectateurs physiquement présents aux confins de la rue Soufflot et à protéger de la pluie les tribunes des invités pour éviter le déploiement intempestif de parapluies multicolores.
Ainsi actualisés, les transferts au Panthéon deviennent un geste habituel du président. François Mitterrand préside à quatre panthéonisations, dont la dernière à l’extrême fin de son second mandat dans la volonté de faire entrer ès qualités une femme dans le temple de la République en la personne de Marie Curie21. Jacques Chirac lui emboîte le pas et décide de deux panthéonisations chacune en début de mandat (André Malraux en 1995, Alexandre Dumas en 2002) et y revient en 2007 pour un hommage solennel aux Justes de France22. Nicolas Sarkozy quant à lui doit se contenter d’une cérémonie en hommage à Aimé Césaire in absentia, les héritiers de Marc Bloch et d’Albert Camus ayant publiquement refusé qu’il conduise l’un ou l’autre au Panthéon, ce qui traduit un déficit sensible d’incarnation sans nul doute dû à ses propos clivants et au débat sur l’identité nationale23.
Geste d’incarnation, les panthéonisations sont aussi des gestes pédagogiques. Ainsi, l’entrée d’Alexandre Dumas est l’occasion de dire aux Français que celui qui a domestiqué l’histoire de la France, qui a peuplé l’imaginaire national de personnages connus de chacun est un mulâtre, un descendant d’esclaves dont le père, général républicain, avait été cassé de son grade et expulsé de l’armée comme tous les officiers de couleur sous l’Empire. De même, la cérémonie en hommage aux Justes de France répond et complète le discours du Vel’ d’Hiv’, en se concentrant cette fois sur ceux qui sont restés fidèles aux valeurs de la République, à des fins de rééquilibrage du message de reconnaissance délivré le 16 juillet 1995 et stigmatisé par une frange de l’opinion publique et une partie de la famille politique du président comme l’amorce d’une dynamique de repentance.
C’est dans cette veine de pédagogie civique que se situe la prochaine panthéonisation ordonnée par François Hollande qui, outre l’entrée de deux femmes, participe aussi de l’opération de rééquilibrage de la mémoire nationale engagée par Jacques Chirac en déplaçant la focale mémorielle des crimes commis par l’État français, dont la République en tant qu’expression de la nation dans sa continuité assume désormais aussi l’héritage, vers la Résistance – c’est-à-dire le versant lumineux, la « bonne mémoire » des « années noires » (Michel Winock). On peut à cet égard sans doute regretter que cette panthéonisation ne retienne comme critère de la diversité que celle du sexe quand un ou une résistante issue de l’immigration ou des composantes étrangères de la Résistance y aurait eu pleinement sa place.
Cette remarque introduit l’idée qu’il s’agit bel et bien d’une tentative de reconfiguration de la mémoire nationale même si ses effets, comme ceux de toutes les politiques symboliques, sont difficiles à mesurer. C’est au demeurant la raison pour laquelle, à intervalle régulier, des comités ou des pétitions promeuvent l’idée de panthéoniser tel ou tel. La démarche peut être couronnée de succès, elle peut ne pas l’être pour diverses raisons. Ainsi les noms de La Fayette ou de Berlioz ont-ils été avancés et récusés au nom d’un républicanisme trop peu affirmé pour Berlioz, fluctuant pour La Fayette. De même, des historiens ont demandé l’entrée de Marc Bloch au Panthéon après les polémiques engendrées par l’article 4 de la loi de février 200524, ou encore celle d’Alfred Dreyfus, sans plus de succès25.
En dépit de ces mobilisations, comme en témoignent les panthéonisations de 2015, les transferts restent un geste du président. Ainsi, le Centre des monuments historiques a eu beau organiser une consultation électronique et inviter les Français à faire leurs propositions, son directeur préconiser l’entrée de quatre femmes à l’unisson des demandes de « Osez le féminisme », ou confier le Panthéon en travaux au photograffeur JR qui l’a recouvert d’impressionnants portraits d’anonymes pour illustrer la volonté de rendre le Panthéon au peuple, c’est en définitive un choix politique subtil qui a prévalu. Un choix qui, au-delà de la volonté de rééquilibrage de la mémoire nationale évoquée plus haut, essaie de revivifier la Résistance comme ressource de valeurs et d’énergie pour affronter le présent et construire le futur, à moins que pour cette panthéonisation par « gros temps », il ne s’agisse d’abord pour François Hollande d’une valeur refuge.
- *.
Professeur à l’université de Cergy-Pontoise/Ihtp Cnrs, il a récemment publié les Présents de l’historien (Paris, Publications de la Sorbonne, 2014).
- 1.
François Hollande, discours du 21 février 2014 au mont Valérien.
- 2.
Philippe Bélaval, « Pour faire entrer le peuple au Panthéon », rapport à Monsieur le Président de la République, 2013, citation p. 11 et 9 (http://www.monuments-nationaux.fr/fr/actualites/a-la-une/bdd/actu/1649/consulter-le-rapport-sur-le-role-du-pantheon-dans-la-promotion-des-principes-de-la-republique/).
- 3.
« Mais, sans doute, l’échec du Panthéon ne tient-il pas seulement dans la retombée invincible, si évidente ici, de l’histoire nationale en histoire politique, mais aussi dans la désaffection de l’image des grands hommes pour lesquels il a été aménagé. Nous savons toujours désigner des héros, nous sommes devenus plus incertains de ce que peuvent être de grands hommes porteurs de grandes leçons : en ce sens la désuétude du Panthéon, malgré sa réanimation récente, c’est l’effacement des conditions intellectuelles et morales dans lesquelles il a été érigé. » Mona Ozouf, « Le Panthéon. L’École normale des morts », dans Pierre Nora (sous la dir. de), les Lieux de mémoire, t. I, la République, Paris, Gallimard, 1984, p. 162. Ce qui ne l’empêche cependant pas de présider le Collectif Pierre Brossolette au Panthéon, Le Monde, 15 au 16 décembre 2013.
- 4.
Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard, 1998.
- 5.
M. Ozouf, « Le Panthéon. L’École normale des morts », art. cité, p. 143.
- 6.
Louis-Sébastien Mercier, « Rapport sur la panthéonisation de Descartes », 18 floréal an IV, cité par M. Ozouf, « Le Panthéon. L’École normale des morts », art. cité, p. 158.
- 7.
Plus de 3 000 aujourd’hui, dont le soldat inconnu britannique dont se sont inspirés les Français.
- 8.
Avner Ben-Amos, « Les funérailles de Victor Hugo. Apothéose de l’événement spectacle », dans Pierre Nora (sous la dir. de), les Lieux de mémoire, t. I, la République, op. cit., p. 473-522.
- 9.
A. Ben-Amos, « La “panthéonisation” de Jean Jaurès. Rituel et politique pendant la IIIe République », Terrain, no 15, 1990, p. 49-64.
- 10.
Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L’unité : 1942-1944, Paris, Plon, 1956, p. 366 de l’édition Pocket, 2006.
- 11.
Selon le témoignage d’André Holleaux, ancien directeur de cabinet d’André Malraux, qui note : « J’avais fait valoir à Malraux les énormes difficultés que cela soulèverait du côté des familles et des maires de communes. […] “Parlez-en au Général. Vous verrez la réponse.” Pour ce genre de projets, le Général se référait à la tradition d’une France devenant peu à peu ce qu’elle est. Cela s’est terminé comme prévu ; objection de Pompidou et soupir négatif du Général. » « De Gaulle et Malraux », dans Institut Charles de Gaulle, De Gaulle en son siècle, t. VII, De Gaulle et la culture, Paris, Plon/La Documentation française, 1992.
- 12.
Patrick Garcia, « Valéry Giscard d’Estaing, la modernité et l’histoire », dans Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre et Danielle Tartakowsky (sous la dir. de), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2006, p. 119-132.
- 13.
Interview à TF1, 3 octobre 1980.
- 14.
Les seules images conservées de la cérémonie Cassin se trouvent dans les archives du ministère de la Culture et sont dues à un fonctionnaire de celui-ci.
- 15.
Agence Ithaque, « Étude sur la conception et l’organisation des cérémonies nationales », rapport dactylographié, 119 pages, 1988. Pour une analyse moins succincte de ce rapport, voir P. Garcia, « Les panthéonisations sous la Ve République : redécouverte et métamorphoses d’un rituel », dans Maryline Crivello et Jean-Luc Bonniol (sous la dir. de), Façonner le passé, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2004, p. 101-118.
- 16.
Agence Ithaque, « Études sur la conception et l’organisation des cérémonies nationales », rapport cité, p. 11.
- 17.
Ibid., p. 44.
- 18.
Christian-Marc Bosséno, « Retour au Panthéon », Vertigo, no 13, 1995, p. 45-47.
- 19.
Ce qui n’est pas sans incidence sur le moment de l’année choisi jusqu’ici : le plus souvent l’hiver, afin de bénéficier d’une obscurité précoce favorable au déploiement des éclairages.
- 20.
Pour une analyse de la cérémonie, voir P. Garcia, « Jacques Chirac au Panthéon. Le transfert des cendres d’André Malraux », Sociétés & Représentations, no 12, 2001, p. 205-223.
- 21.
L’autre femme déjà présente est l’épouse de Marcelin Berthelot dont le testament enjoignait de ne pas le séparer de celle-ci.
- 22.
Sarah Genzburger, les Justes de France. Politiques publiques de la mémoire, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2010.
- 23.
Henri Guaino a depuis lors publié le discours qu’il espérait prononcer lors de l’entrée au Panthéon de Camus, Camus au Panthéon. Discours imaginaire, Paris, Plon, 2013.
- 24.
À la suite du vote de l’article 4 prescrivant d’enseigner le « rôle positif » de la colonisation française, retoqué par le Conseil constitutionnel quelques mois plus tard à la demande du président de la République, comme de la procédure engagée contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau par un collectif lui reprochant de nier la qualité de crime contre l’humanité de l’esclavage, un vif émoi a saisi les historiens, entraînant la constitution de deux associations : le Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire et Liberté pour l’histoire. Ce sont des historiens ayant signé l’appel de Liberté pour l’histoire qui adressent en juin 2006 une supplique au président Chirac pour lui demander l’entrée de Marc Bloch au Panthéon (Le Figaro, 1er juin 2006). S’il n’y a pas de référence directe aux débats qui viennent d’avoir lieu, il s’agit aussi à travers Marc Bloch – dont les titres à entrer au Panthéon sont par ailleurs indiscutables – de rappeler et de valoriser le rôle des historiens dans la Cité et donc de défendre leur autonomie.
- 25.
Vincent Duclert, Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la République, Paris, Galaade, 2013.