Réveil baroque sur fond de mystique nocturne. Poèmes présentés par Jacques Darras


Réveil baroque sur fond de mystique nocturne

En surface, la poésie de Lionel Ray apparaît lisse et presque monocorde. Comme son écriture est de très haute tenue, instruite des règles subtiles de la prosodie, économe jusqu’à l’austérité dans ses choix lexicaux, répétitive dans le déploiement de ses thèmes, l’image qui vient peu à peu à l’esprit du lecteur est celle du plain-chant. Cela est particulièrement sensible dans Comme un château défait suivi de Syllabes de sable1. D’ailleurs ce « château défait » évoque immanquablement le château de l’âme dont parle Thérèse d’Avila, la nuit régnant ici en souveraine absolue :

La nuit promise se tient ferme comme
un lambeau d’éternité patiente, tu approches
l’épaisse machine toute bourdonnante
de sommeil dessous la menace d’une pierre,
d’un pas égal les saisons se succèdent
Jusqu’à cette fin qui ne connaît ni frontière
ni retour, cette fin que rien n’achève,
ce gouvernement du vide, ô mère interminable.

Il s’agit de la nuit du monde et de la matière, au bout de laquelle ne brille apparemment nulle lumière salvatrice.

Ces racines qui vous enlacent, ce débat
avec la terre qui crache l’eau, ce piteux amour,
tant d’obscure bonté dans l’abîme d’ombre !
Vous y voilà enfin, en logis définitif,
précipités dans la saison sans alternance,
Immobiles, mais pas plus que vous
nous n’atteindrons jamais l’or triomphal des astres
dans l’engloutissement sans fond de la nuit.

On se sent quasiment tenté de parler d’un mysticisme sans Dieu, d’autant plus âpre qu’il institue entre l’homme et le néant une tension sans réel espoir.

Dans la marée des choses vivantes
– chimères et grimaces,
étranger tu demeures :
qu’est-ce que cette vie ?
Y a-t-il un autre temps
dans le temps ? un autre lieu
dans le lieu ? une parole fleur
double ouverte dans la parole ?
La mort en marche, seule
incorruptible, sculpte
en toi la statue de l’impossible.
Tu regardes le ciel inchangé
où flottent de vains nuages
dans l’oubli de quelque dieu.

Dans ce tête à tête monacal du poème face au vide, se module un chant qui confine à l’impersonnalité, une voix détachée de tout sujet nommable :

Rien n’existe sinon cette voix
qui rêve en prose
et chante tout bas
Rien n’existe sinon
ce rêve de quelqu’un
qu’on ne voit pas.

Nous ne saurions trop insister en ce sens sur l’écart qui sépare la personne du poète Lionel Ray, timide et discrète assurément, quoique bien intégrée dans la société des hommes et des poètes (longtemps professeur de français en classes supérieures, Lionel Ray préside aujourd’hui aux destinées du prix Mallarmé) et la persona, le masque dont il passe son temps, dans son poème, à se désaffubler, rejetant toute fabula, toute consolation par la fiction. L’abîme entre l’homme courtois que nous fréquentons et l’effacé radical que nous dessine son poème nous évoque la géographie accidentée d’une cité « mystique » comme celle de Tolède. Nous sommes en Espagne avec Lionel Ray. Nous sommes aux frontières extrêmes de la lumière et du néant. C’est pourquoi le problème identitaire qu’aiment à rappeler les critiques, chaque fois qu’ils approchent de son œuvre, nous paraît secondaire. Certes, Robert Lorho est devenu Lionel Ray dans les années 1970, avant de donner naissance à un autre alias plus récent, Laurent Barthélemy, dans l’Invention des bibliothèques2. L’essentiel nous semble être, cependant, moins dans le jeu d’assomption de masques successifs que dans les signes d’un inconfort profond, antérieur, de l’écriture. Dans Lettres imaginaires, vers et proses3, Lionel Ray nous donne quatre textes de poésie écrits par Robert Lohro (son « vrai » nom à l’état civil) en 1967. C’est une véritable surprise. On y découvre un prosateur à la Francis Ponge, appliqué à décrire le réel en courts paragraphes légers quoique sans trace d’humour.

Le vent

Mieux que l’aigle, il sait fondre des sommets sur les proies qu’il convoite, fumées, voilures. Mais parce qu’il folâtre au ras des herbes, on le dit sans but, par conséquent sans discipline…

En passant de Lorho à Ray un poète de la réalité s’est donc violemment converti aux vertus du vide et du néant. Or d’une part il n’est pas sûr que cette conversion ait été totale, d’autre part les tout derniers écrits du poète semblent avoir ranimé les strates anciennes. Ainsi De ciel et d’ombre4 présente-t-il une figure renouvelée du sujet poète dans le monde. Lionel le lettré n’avait jamais dissimulé son goût pour les poètes baroques, Paul Claudel en premier lieu mais aussi bien l’Uruguayen Jules Supervielle5. Comme il le rappelle à son correspondant et double Laurent Barthélemy dans Lettres imaginaires :

Mais vous avez une pensée errante, j’aimerais plutôt dire « erratique » comme cela se dit des astres dont les mouvements paraissent irréguliers. Une sorte exacerbée de baroque appliqué à la vie moderne…

C’est forcément de lui-même que Lionel Ray parle dans ces lettres et sans doute assistons-nous aujourd’hui, chez lui, à un retour des pulsions baroques mal réprimées par une longue période d’ascèse avilienne. Cet accident d’écriture poétique montre à quel point la matière profonde du poème est une géologie sans cesse mouvante, toujours remodelable, jamais définitivement assise.

C’est un étrange voyage que de vivre
Comme de boire jusqu’à la lie le verre
Et de s’en arracher comme d’une ombre
Laissant à l’horizon de soi pas même une forme vide
Sauf cette poussière de mots cette dentelle
Obscure qui a pour nom « souvenir ».
Rien ne ressemble plus à ma vie que le poème
Il connaît l’impossibilité d’être seul.
En lui d’un mot à l’autre grandit l’imprévisible
Mais aussi le chaos où les monstres sont tapis.
Ce qu’il cache et ce qu’il crie
N’est rien d’autre que bouche ouverte à l’étonnement,
Ce grossissement d’insecte d’une foule égarée
La pâle friperie des jours fanés, écume, grimace.
La grande leçon de mon enfance
Ce fut pourtant le refus des larmes
Mais tout fait retour dans le grand silence nocturne.
Mon poème prend le risque de lier le masque à l’aveu,
Mots et cailloux dans la bouche,
Le prononcé des ombres et des viandes.
Ce n’est pas un miroir pour jeune fille,
Ni un alcool pour un soir de fête
Mais une prose qui ne connaît ni la pause ni la victoire.
(De ciel et d’ombre)
  • 1.

    Recueils rassemblés en un seul volume en 2004 chez Gallimard (coll. « Poésie/ Gallimard »).

  • 2.

    Laurent Barthélemy, l’Invention des bibliothèques, Paris, Gallimard, 2007.

  • 3.

    Lionel Ray, Lettres imaginaires, vers et proses, Montreuil-sur-Mer, Éditions Henry, 2010.

  • 4.

    L. Ray, De ciel et d’ombre, Neuilly, Éditions Al-Manar, 2014.

  • 5.

    Voir id., le Procès de la vieille dame. Éloge de la poésie, Paris, Éditions de la Différence, 2008.