La vie privée des chômeuses


Les femmes au chômage qui habitent chez des membres de leur famille se trouvent bien souvent soumises à des contraintes qui leur ôtent toute maîtrise sur leur propre vie.

Recycler, vendre, troquer, les femmes au chômage développent aujourd’hui des pratiques qui semblent tout droit sortir des observations de Louis Guilloux à Saint-Brieuc en 1930 dépeignant des choses vues, entendues sur le chômage, l’oisiveté, la solidarité familiale et ses « petites misères ». À la même époque, dans un petit village de basse Autriche, Paul Lazarsfeld1 remarquait à quel point le souci permanent des femmes dont le mari est au chômage est bien de tenir le budget, d’évaluer et de hiérarchiser les besoins.

Aujourd’hui, les rares portraits de chômeuses qu’on nous donne les montrent à Pôle emploi, versant travail qui manque, sans voir l’autre côté de la journée, dans les espaces privés sous contrainte.

Sont-elles toutes locataires ? Tranquillement assises dans un fauteuil devant la télévision ? Pas du tout. Elles sont nombreuses à être hébergées chez la grand-mère, la tante, la sœur, l’amie. En retour, elles doivent ramener le sou, soigner celles et ceux qui les hébergent. Faire en sorte de rembourser leurs dettes.

E. S.

« J’achète vos frigos d’occasion, vos meubles et vos vieilles télés ! » hurle au cul de son camion une voix masculine dans un haut-parleur. La bâche levée, le vieil homme parcourt patiemment le bas des immeubles de la cité. On le connaît bien, le sauveur qui insuffle quelques liquidités aux endettés en échange de biens usagés – une sorte de banquier des pauvres. Le visage chiffonné, Muriel descend dans le hall d’escalier, hésite puis s’approche pour offrir sa vieille gazinière. « Trente euros, ça va ? C’est pour solder ma facture Edf ! » Le marchand sourit en farfouillant dans ses cartons. Il ramasse tout, les meubles décatis, les matelas, les tabourets mais aussi les écrans plats, les ordinateurs, les câbles électriques, les faux plafonds, les lavabos, sans poser de questions.

Depuis son dernier emploi qui remonte à juin 2010, Muriel et sa fille sont hébergées chez Odette, sa belle-mère, qui se sent obligée de l’accueillir depuis que son fils est parti sans laisser d’adresse. Les années passent, la cohabitation dure. Combien de temps encore ? Toujours pas de boulot, son nom n’avance guère sur la liste d’attente de caissières en supermarché. Muriel n’y croit plus.

Adeline, la jeune cousine, est installée dans le canapé du salon depuis six mois, dans l’attente d’une formation de coiffeuse. Les épaules rentrées, elle déplie son lit chaque soir, jamais avant 23 heures, selon les règles de la maison. Très tôt le matin, elle le replie vite pour dégager l’espace. Puis, c’est la tournée des salons de coiffure : « Vous avez besoin d’une remplaçante ? » Toujours la même réponse exaspérée : non. Dès lors, comment apporter quelques sous à la « caisse commune » afin d’éviter la double peine ?

Car, tour à tour, Muriel et Adeline sont devenues corvéables à merci : l’une fait le ménage et lave le linge, chemine dans les supermarchés à la recherche de « bons plans », conduit sa belle-mère à l’hôpital ; l’autre fait la cuisine, s’occupe du petit de Muriel lorsqu’elle s’absente. Et d’attendre en bavardant avec Odette. Mais elles n’en font jamais assez : l’une « est une feignante » ; l’autre « tire sur la ficelle ».

Muriel est une figure classique des cités Hlm pauvres, celle d’une jeune femme qui accompagne une grand-mère faire ses courses, monte les sacs, range les produits. Combien de femmes d’âges différents descendent ensemble l’escalier de l’immeuble ? On pourrait croire que c’est une aide gracieuse à une personne âgée. À regarder de plus près, c’est un service obligé. Entre soumission et protection matérielle, le budget malade contraint à faire des concessions.

De son côté, Odette fait commerce de tout ce qu’elle peut. Dès qu’une dette survient, l’une de ses chambres devient une sous-location, le canapé une monnaie d’échange pour les jeunes femmes qui sont dans la précarité. Puis elle fait le ménage chez une voisine et donne un coup de main à la gardienne de l’école. Pour toute indemnité, celle-ci offrira au choix dix euros ou les restes de nourriture de la cantine scolaire : des fruits, du pain, du fromage. Avec ces « restes », Odette fait des tartes salées qu’elle revendra dans sa cage d’escalier. Tout est recyclé, réinvesti, vendu ou troqué.

Si elle ne sait ni lire ni écrire, compter, elle sait. Et c’est avec ses comptes qu’elle assigne les tâches des unes et des autres, qu’elle se lie avec les voisins, s’adresse aux guichets et fait des affaires en ville. « Ce mois-ci, nous avons 870 euros. Ma retraite plus les allocations de Muriel, plus la vente de la gazinière, plus la vente dans l’escalier, plus les coupes de cheveux à domicile de Samia. » « Et qui paye commande la caisse commune », ajoute-t-elle. Une façon de dire à ses hébergées qu’elles doivent absolument trouver des activités, agiter les guichets, écrire à Pôle emploi et à la mairie, se renseigner sur les bons coups des supermarchés, troquer des services, afin de montrer qu’elles travaillent à un dénouement prochain.

Faire caisse commune

« Marché conclu. » Au rabais, Muriel a obtenu vingt-quatre euros pour la gazinière, soit vingt-six euros de moins que le total de la facture Edf. Très déçue, elle regagne le hall d’entrée, penaude, ouvre la porte de l’appartement sans bruit. Elle se faufile dans le couloir et entre vite dans sa chambre. Pas de chance, elle n’est pas transparente. De la cuisine, Odette lui lance : « Ils sont en train de se disputer au-dessus, chez Andrea. La pauvre vieille. Son beau-fils est entré en offrant l’or et la myrrhe tandis qu’elle s’endette pour faire la soupe populaire et payer l’électricité. C’est un vrai vautour. Il prend et n’apporte rien ! » Muriel le sait, le message est à son adresse. Pas question de faire venir un homme dans la maison. Pas de petit ami. Pas de compagnon. C’est l’emploi qui valide l’amour. Voilà la condamnation.

Au quatrième étage, des cris. Sur la cage d’escalier retentissent les disputes chez la grand-mère Rolland. Quelques minutes suffisent pour comprendre. Une caisse commune se divise. « Tu te laisses faire comme femme en oubliant que tu es mère ! Ce mec boit son argent, il va au restaurant, il s’achète une vieille voiture pourrie… Je lui donne un mois pour chercher un lieu pour déménager. »

Pour faire face à la pénurie, pas d’argent à soi ni de désirs. Le compagnon de Suzana Rolland se fait reprocher de dilapider une part de l’économie familiale. La dispute s’amplifie et Suzana de répliquer : « On a quand même le droit d’avoir un peu d’indépendance… Ici, c’est moi le pilier du foyer. Pas pour l’argent, mais pour le reste, on compte sur moi. Je n’ai pas d’emploi mais je prépare à manger pour mes enfants et mes neveux. Je les amène au médecin, je les amène à tel ou tel anniversaire, je vais les chercher, je sers à ça. »

Travail invisible des chômeuses, les comptes traversent ainsi l’intimité de chacun. Et chacun doit défendre « sa valeur » au sein des caisses communes. Être hébergé, c’est non seulement habiter dans l’intimité d’un autre, mais c’est aussi une gestion des couples dans lesquels les hommes sans ressources sont évincés. Suzana est asphyxiée. La conjugalité s’avère un rêve impossible. Comment sortir de cette immense captivité ?

Compter. Toujours compter : de l’argent, des années en couple, des mois d’hébergement, des logements vacants dans l’immeuble en face, le Rsa jusqu’à quand, les petites dettes toujours renouvelées. Après chaque dispute, ça recommence : compter à rebours, à contretemps, trouver de l’oxygène. Rêver d’un équilibre, enfin un logement à soi. Une fois par mois, toujours dans le même coin du salon, et dans l’espoir d’arriver un jour à un budget indépendant, la calculette mentale s’active : Suzana additionne et soustrait ses recettes et ses dépenses. 300 euros d’allocations familiales + 400 euros de Rsa, soit 700 euros. Un loyer Hlm + charges + services – Apl = 375 euros. Cantine scolaire × 2 enfants : 40 euros. Participation éventuelle du partenaire : environ 100 euros. Reste à vivre : entre 385 et 485 euros. Soit 12 euros par jour.

« Faut-il encore que mon dossier Hlm soit examiné… puis, être enfin classée solvable… »

Suzana se penche par la fenêtre, remarque que les persiennes du troisième sont ouvertes – « Pas de chance, il a déjà été attribué… » – et lève les yeux au ciel comme pour attendre un miracle démentiel : qu’il pleuve de l’argent.

L’argent. Une brusque illumination la traverse. Écrire au président de la République ? Elle se précipite sur le tiroir de la commode. La paperasse en souffrance déborde. Elle prend un sac plastique, verse le tout-venant, et quitte l’appartement d’un claquement de porte.

En bas de l’immeuble, Suzana tombe sur Muriel, assise sur les marches d’entrée. Regard complice. « Si nous devions vivre chacune séparément avec ce qu’on gagne, on ne pourrait pas », marmonne Suzana. « C’est ça le problème. Rester en famille, ce n’est pas gratuit », ajoute Muriel. La contrainte par corps s’exerce. À défaut d’emploi, le contrôle sur la vie privée se déploie jusque sur l’argent, le temps, les rencontres, les compagnons.

Hébergés à la dérive

Mais où vont-ils ces compagnons de fortune expulsés des caisses communes ?

Malaise viril du sans-emploi, dépossédé de la fierté du pourvoyeur, intermittent de la maison, et n’osant pas rentrer les poches vides, les hommes s’effacent peu à peu.

Assises en fumant dans les escaliers, les deux jeunes femmes se donnent des tuyaux, égrènent les guichets de secours, les agents qu’on connaît, les lieux de transit pour quelques semaines.

« Pour ton ami, va voir le gardien. Il te dira qui sous-loue son cellier. »

Un ange passe, ou plutôt, le souvenir encore vif de ce voisin qui a changé la serrure de son cellier, puis démonté les grilles et coupé l’électricité pour expulser son sous-locataire.

« Demande-lui plutôt qui a une chambre libre… Sinon, dans les sous-sols de la mosquée, on pourra l’héberger quelques jours. Tiens, hier Mme Chibouni a eu de la chance. L’imam vient de lui trouver un logement. Il connaît une femme algérienne qui a besoin d’aide pour ses courses, ses soins, son courrier administratif. En retour, celle-ci l’héberge dans le salon…

– Et qui sait ? Elle pourrait un jour avoir un droit de suite sur son bail.

– Oui, comme Hamed Abia. Il m’a fait corriger la lettre que son hébergeuse a envoyée aux Hlm : “Cher Monsieur, je rencontre des difficultés financières et des problèmes de santé. Monsieur Abia m’assiste tous les jours chez moi. Alors, tout en restant dans mon logement, je souhaiterais que mon contrat soit enregistré sur le nom d’Abia, le parent que j’héberge, ce qui m’aiderait à rattraper le retard de loyer que je rencontre actuellement.” »

En trois phrases, tout est dit. Retard de loyer, hébergement contre prise en charge, glissement du bail vers l’hébergé. Il est grand temps de publiciser ce pacte invisible ! Tandis que l’hébergé est assujetti à son hébergeant, un salaire ou une prise en charge sur une longue durée font basculer le bail à son nom, de sorte qu’il gagne un nouveau statut. À l’inverse, le locataire endetté se voit secouru tout en perdant son statut juridique.

« Sans travail, nous, on roule toujours comme des pierres de logement en logement, à déranger tout le monde », marmonne Muriel sans souffle.

Combien de familles vont ainsi de place en place, de toit en toit, pour se faire héberger un certain temps, dans l’espace d’une chambre, d’une cuisine, d’un salon partagé ? Combien de temps pourront-ils « se supporter » sans conflit ? Un jour ou l’autre, l’hébergé sera de trop. Et c’est cette frontière incertaine qui fait guetter les logements vacants, parcourir les guichets, écrire d’innombrables lettres.

Les offices Hlm sont habitués à recevoir ces lettres en urgence : « Ma belle-mère nous accueille, puis nous expulse à sa guise. Alors nous allons d’un lieu à l’autre avec nos enfants. Ce n’est pas une vie. » Qu’une naissance survienne, une maladie, une rupture économique, alors la caisse commune sera révisée de fond en comble. « J’ai besoin de votre aide. Je vis chez mon oncle, et il m’a demandé que je libère la chambre parce que ma cousine a eu un enfant et elle a besoin de la chambre. » « Monsieur le directeur, j’ai besoin d’un toit où je puisse habiter le plus tôt possible. Je veux cesser de vivre par intermittence chez des parents qui ont leurs difficultés et auxquelles s’ajoutent les miennes. »

Au guichet

Que reste-t-il lorsque la solidarité familiale s’effrite ? La rue, le centre d’hébergement ou la tournée des guichets ? C’est la banqueroute financière et affective.

Toujours à l’arrêt en bas de l’immeuble, sac plastique à la main, Suzana s’emporte.

« J’en ai marre, j’vais lui écrire au président de la République. Je vais prévenir les Hlm. »

Elle prend Muriel par le bras et l’entraîne à la délégation de l’Office.

Dans la salle d’attente, elle lance : « Je ne suis pas une balle de ping-pong. Je vais m’installer ici du lundi au vendredi jusqu’à avoir les clés d’un appartement. Sinon, je vais voir vos supérieurs.

– Mais madame, vous avez rendez-vous dans dix jours. Ce n’est pas la peine d’attendre et vous nous épuisez à venir à tout bout de champ ! »

Le directeur traverse les lieux sur la pointe des pieds. Suzana l’interpelle.

« Je veux vous voir Monsieur le directeur, vous vous souvenez de moi ? Je ne peux pas attendre et tous mes rendez-vous tombent à l’eau. Vous savez que ma mère ne peut plus nous héberger et que mes enfants sont chez ma sœur ?

– Je n’ai pas le temps là… Vous n’êtes pas la seule, Madame.

– Et où je vais me mettre en attendant ? Nous n’allons quand même pas vivre dans les tuyaux des sous-sols ! »

La porte du directeur se ferme.

Excédée, Suzana revient sur son siège auprès de Muriel. Elle ouvre son dossier pour chercher sa dernière correspondance aux Hlm. Elle brasse tous ses documents : une lettre adressée au maire, une autre au préfet, une brochure de Pôle emploi, une nouvelle lettre : « Chère Madame la ministre du Logement. » Deux écritures différentes, l’une cursive et propre, l’autre en gros caractères, décrivent sa trajectoire en cercle fermé – perte d’emploi, expulsion du logement, hébergement, démembrement familial. En bas d’un autre document, la signature du pasteur évangélique fait foi. Un autre, c’est l’assistante sociale qui justifie la précarité des ressources. Plié en quatre, un certificat médical : encore des problèmes respiratoires chez les enfants dus à la suroccupation du logement ! Dans la masse des documents, une photo surnage.

« Mais c’est qui ? demande Muriel.

– C’est pour le président de la République. Une photo de ma famille avec les murs moisis derrière. Il verra mieux comme ça. C’est ma tante qui m’a donné l’idée. »

Au dos de la photographie, d’un trait incertain, on peut lire : « 3 jours de pluie. Plafond avec fissure eau ++++. Moisissures. Intérieur de ma chambre, papier peint décollé. »

Suzana revient au-devant du guichet avec cette photo en main.

« Alors je vous épuise ? C’est comme chez ma mère, comme au Pôle emploi, comme à la mairie. Pourtant, je ne suis pas une fainéante, je n’ai jamais baissé les bras s’agissant de mes enfants. Je viens ici parce que je ne sais plus à quelle porte frapper. Regardez dans quel taudis mes enfants habitent. Je suis dans toutes les listes d’attente. Je vous préviens : je vais tout dire au président de la République. »

Lorsque les portes des droits se referment, s’ouvre un moment de dénonciation et de supplique au président.

Muriel est abasourdie. Elle se sent elle-même menacée. Sa belle-mère va-t-elle la supporter encore longtemps ? Inquiète, elle rentre chez Odette qui l’attend.

« Pourquoi tu es partie en laissant la lumière allumée ? »

C’est l’engueulade.

« Personne ne paye les factures ici ? Toi, tu ne payes rien. Allons-y avec l’électricité ! C’est la fête ici ! En plus, la télé reste toute la journée ! »

Elle lui tend une lettre. Voilà ce que j’ai fait pour toi.

« Monsieur ou madame,

« J’ai le plaisir de vous écrire au sujet de la personne que j’héberge chez moi. Elle s’appelle Mlle Muriel Lapierre, mère d’un enfant de 13 ans, et qui n’a pas de logement ni de famille. Elle attend que vous lui donniez un logement. À partir du 1er septembre, elle n’aura pas d’endroit pour coucher. Je ne peux plus la garder. Je vous prie de la loger même dans un logement ancien. Je l’ai ramassée dans la rue mais j’ai pris assez de patience avec cette histoire. Je n’en peux plus. J’ai remarqué que vous comptez sur moi parce qu’elle est chez moi. Mais je ne payerai pas de loyer jusqu’à temps que vous la logiez. À partir du 1er septembre elle est à votre charge, je vous l’amène avec ses affaires et son enfant et je vous la laisse. Le maire sera au courant. »

Le chômage des femmes n’est pas seulement une courbe statistique, une inégalité d’accès au marché du travail, un temps partiel subi. C’est aussi un temps arrêté, le basculement d’une vie vers l’hébergement contraint, le reproche de ne rien faire, la tête baissée sous le regard des proches. Ce pourquoi toute chômeuse avec enfants et sans ressources doit trouver des activités de rechange, faire des corvées sans mot dire, abandonner une large part de son autonomie en tant que femme, mère et épouse. Être chômeuse en fin de droits, c’est éprouver une position de corvéabilité maximale sur la scène de l’emploi, de la domesticité et du logement.

Il se peut qu’un jour, le cahier de comptes sur la table, les dettes soient une dernière fois ventilées, signe que l’hébergement prend fin. Combien de chômeuses vont ainsi de maison en maison, circulent dans des cercles de contraintes ? Comment s’arracher à ce statut de « reste à charge » et trouver un supplément de ressources, un nouveau point de chute ?

Cette marée montante à laquelle est donné le nom de crise déferle sur les solidarités familiales – d’autant qu’elle pèse sur le dos des grands-parents, leurs maigres retraites et leurs logements étroits, le chômage endémique des adultes de 30-40 ans. La lettre qu’Odette écrit aux Hlm en est un avertissement : elle laissera ses hébergés et leurs affaires au pied de l’Office public. Si elle passe sous silence son lien de parenté avec ses hébergés, c’est pour effacer toute trace d’une obligation morale qui est déjà aux oubliettes.

À trop garder les yeux rivés sur le chômage, l’emploi, le travail salarié, on perd de vue que la crise paupérise l’autre rive de la vie. Comme un jeu de domino, tout est imbriqué.

  • *.

    Chargée de recherche au CNRS, attachée au Laboratoire méditerranéen de sociologie, elle travaille sur les économies de pauvreté en France et en Argentine. Les scènes qui composent ce texte sont issues d’une enquête dans un quartier de logements sociaux au nord de Paris.

  • 1.

    Voir Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld et Hans Zeisel, les Chômeurs de Marienthal [1933], Paris, Minuit, 1982.