Une éthique de la frontière ?
Cette réflexion reprend à son compte un ensemble de peurs, d’incertitudes et d’interrogations qui émergent dans notre monde, en espérant qu’il en existe un seul et unique. Melchisedek Chétima a montré comment la construction de la maison construisait également l’homme qui la construisait1. Le thème de la frontière permet de reprendre cette idée. Loin d’être un simple objet, la frontière construit la relation qu’une société entretient avec l’altérité. Elle ne serait donc pas seulement une ligne ou un ensemble d’institutions, mais bien semblable au cœur qui bat au rythme de celui qui respire et vit. Qu’elle soit un mur, une porte, une barrière de barbelés, elle traduit notre volonté d’exclure, d’aimer, de détester, de marginaliser nos émotions, nos peurs, notre vision du monde. La frontière aurait-elle une âme ? Existe-t-il une éthique de la frontière ?
La séparation des mondes
La frontière a toujours été appréhendée dans sa dimension physique et matérielle, déconnectée des sociétés et des peuples qui la construisent. Il est pourtant impossible de comprendre sa logique en la séparant de la société qu’elle est censée protéger. Et dans un contexte marqué par la violence physique ou symbolique, certains analystes ont tôt fait de se réjouir du retour des frontières, même s’ils mettent en garde quant à leur utilisation :
Le retour des frontières, dans les faits et les consciences, est une bonne nouvelle. À condition de l’interpréter et d’en user avec discernement. […] Un monde sans frontières est un monde barbare, ce que l’horreur daechite nous a rappelé.2
Discerner, c’est être capable de dire ce que la frontière peut ou ne peut pas, par exemple protéger l’État-nation contre les périls du terrorisme. Dans un contexte de circulation en tout genre, il serait illusoire, voire absurde, de penser que les frontières pourraient empêcher l’endoctrinement ou les phénomènes de radicalisation qui ont cours dans plusieurs États d’Europe occidentale. Comme d’autres maux, l’endoctrinement et la radicalisation trouvent leur étiologie dans la société où sont nés les nouveaux « fous de Dieu ».
Il est donc intéressant d’introduire cette idée d’éthique de la frontière. Celle-ci garde toute sa pertinence dans un monde où la frontière devient un alibi et où le « tout-sécuritaire » remplace l’humanisme et les droits de l’homme, valeurs que certains États aristocrates semblent présenter comme leur Adn. Cette idée d’éthique peut se résumer en quelques questions : existe-t-il un seul monde ou existe-t-il un monde civilisé et un monde barbare ? L’État qui ferme ses frontières aux populations démunies et meurtries par les conflits est-il moins barbare que celui qui est la cause des migrations ? La réponse à ces différentes interrogations nous permet en réalité de constater que nos regards condescendants sur les altérités ont contribué à construire des mondes et à consacrer la frontière comme espace de séparation entre ces mondes, créant une sorte d’insolubilité entre des éléments supposés antinomiques.
La frontière est pierre, pour signifier notre manque de sentiment à l’égard de la souffrance dont nous sommes à quelques égards responsables. La frontière est électrifiée, pour témoigner de la répulsion qu’un corps ressent à son contact. La frontière est ravin, pour manifester cette volonté de faire disparaître l’autre dans l’abîme. La frontière représente notre côté hideux, celui de l’égoïsme et de l’intolérance. Elle est le symbole, ou le symptôme, d’une maladie chronique appelé chauvinisme, exclusivisme, racisme, etc. Ainsi, les frontières nous représentent à travers leur matériau de construction. Ces différentes images de la frontière sont les figures de notre temps. Les figures du reniement de l’autre et de tout ce qu’il incarne : le même différent, le Nègre, le Musulman, le Juif, l’Arabe, le Rom, le Subsaharien, etc. La frontière dans le monde actuel semble délimiter le paradis et l’enfer. Ce monde qui fonctionne selon une logique manichéenne ne crée pas seulement des représentations contrastées de la spatialité ; il crée également le rêve, l’espoir et même la mort.
La vie et la peur
La frontière peut cependant être également synonyme d’un retour à la vie. Les images, que nous voyons à longueur de journée dans les médias, des migrations actuelles vers les pays d’Europe occidentale inscrivent la mort ou la vie comme but de la traversée. Pour les migrants, la mort n’est pas la tragédie ; la tragédie serait de mourir sans avoir essayé la traversée. Ce requiem à la mort, dont se font l’écho les politiques migratoires draconiennes, est un symptôme du manque de considération pour la vie humaine.
Définir la frontière requiert qu’on la situe dans le contexte sociopolitique ambiant. La frontière n’est-elle pas une ligne émancipatrice du joug de la peur, de l’incertitude, du danger, de la mort, une ligne de contact positif avec des altérités ? Au lieu de la construire comme un rempart contre la barbarie, rôle qu’elle n’a jamais joué et qu’elle ne jouera jamais, au regard de la capacité toujours plus sophistiquée des groupes terroristes à transformer des citoyens en armes et à diffuser leurs idées, il est impératif de construire une image plus humaine de la frontière, qui redonne le goût de la vie.
Il ne s’agit pas ici de faire une apologie du sans-frontiérisme, ni d’engager un débat sur le bien-fondé de l’identité de l’Europe ou de l’Occident. Il s’agit de constater que le « tout-sécuritaire », dans le monde gouverné par la peur que nous avons créé, nous fait sortir de ce monde meilleur qu’on pensait inaugurer après la Seconde Guerre mondiale. Alors on définit la frontière comme cette enveloppe qui nous protégerait de l’islam. Ces clichés agissent sur nous malgré nous et nous font retomber presque toujours sur un schéma préconçu, l’Occident représentant la civilisation et « le reste du monde » la barbarie.
La Fin de l’histoire de Francis Fukuyama annonçait dans un ton prophétique la finitude du monde3. Selon lui, il n’y aurait plus rien après la démocratie, système de gouvernance par excellence. Il fallait exporter les valeurs de l’Occident par la guerre. La permanence de ce modus operandi, qui consacre la violence comme mode de démocratisation et de mise en ordre des sociétés périphériques, est illustrée par les invasions de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye. Si cette idée de démocratisation n’était pas mauvaise en elle-même, elle souffrait d’une tare, clairement résumée par ce proverbe bambara : « On ne peut pas raser quelqu’un en son absence. » La démocratie ne s’accommodera jamais de la violence.
La leçon du barbare
S’il y a des clichés qui survivent au temps, ce sont celui de l’insolubilité de certaines sociétés à l’idéal démocratique et celui de l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie. Les événements survenus dans les pays arabes, que plusieurs analystes ont qualifiés de « printemps arabes », viennent nous rappeler que nul n’a le monopole de la démocratie. Les Tunisiens et les Égyptiens se sont libérés sans l’aide des frappes occidentales, comme ce fut le cas en Libye, en Afghanistan ou en Irak. La leçon peut également venir des barbares, ces êtres que nos imaginaires et nos discours ont créés par pur narcissisme.
Les conflits actuels, les migrations et le terrorisme sont les conséquences des politiques étrangères de certains États. Devant ces politiques du chaos, est-ce la population meurtrie qui doit payer le plus lourd tribut ? Loin de faire une apologie des migrations, quoiqu’elles puissent être considérées comme un droit, il est question ici de poser le problème en termes d’éthique, surtout en ce qui concerne les demandeurs d’asile. Aujourd’hui, si les États européens respectent les droits de l’homme, alors ils ont l’obligation morale d’ouvrir leurs frontières. Ce qui se joue actuellement en Europe n’est pas une « crise des migrations », comme le font croire certains, mais bel et bien une crise de la gestion des migrations. Les traiter avec tact, humanité et respect pour la vie, c’est respecter une éthique de la frontière.
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Chargé de recherche au Centre national d’éducation/ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation (Cne/Minresi, Cameroun).
- 1.
Melchisedek Chétima, « Une maison n’est pas seulement un abri ; une maison est aussi un humain », Anthropologica, no 58, 2016, p. 106-120.
- 2.
Michel Foucher, le Retour des frontières, Paris, Cnrs Éditions, 2016, p. 7.
- 3.
Francis Fukuyama, la Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.