Le « tournant » de 1983 : un remords socialiste ? (Entretien)


Symbole du passage du programme commun à une gestion réaliste, les semaines déterminantes de 1983 méritent d’être mieux comprises en détail. Quels en étaient les enjeux principaux ?

Esprit – S’il est vrai, selon l’analyse de Gérard Grunberg et Alain Bergounioux (voir leur contribution dans le présent numéro), que le parti socialiste français a du mal à assumer l’exercice du pouvoir et surtout l’écart entre les promesses électorales et les décisions prises dans l’exercice des responsabilités, il nous semble important de revenir avec vous sur un épisode qui devient une sorte de repère pour le discours du « remords » tout en restant peu analysé dans le détail, le tournant de 1982-1983. Vous faisiez partie de l’équipe de l’Élysée durant cette période, en tant que conseiller économique du président de la République. La situation après 1981 était compliquée pour la deuxième gauche qui, sur le plan politique, avait été battue et dont les blessures de la bataille Mitterrand-Rocard demeuraient ouvertes. Peu de rocardiens se trouvaient dans les organes du pouvoir à ce moment-là. La deuxième gauche a-t-elle cependant une influence, même diffuse, sur ce tournant de 1982-1983 ?

François Stasse – Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre que ce tournant ne tombe pas du ciel ; il est le fruit d’une évolution quasi inéluctable. Nous étions un certain nombre autour de Michel Rocard à considérer que Mitterrand et la première gauche arrivaient au pouvoir avec un outil programmatique dépassé, avant même de commencer à être mis en œuvre. Cet outil avait été conçu en 1972, ce fut le Programme commun de gouvernement, et ajusté à la marge à deux reprises : au moment de la « réactualisation » de 1977 en vue des législatives de 1978, et après le congrès de Metz de 1979 lorsque Mitterrand avait décidé de préparer ses 110 propositions présidentielles. Mais le fond même du Programme commun (les nationalisations, la politique de relance de la demande par l’augmentation du smic et différentes prestations sociales, etc.) était resté pratiquement inchangé.

Or, entre 1972 et 1981, un changement radical de la situation économique mondiale était intervenu. Le premier choc pétrolier de 1974, puis le deuxième de 1979, ainsi que le changement de paradigme monétaire consécutif à l’abandon par le président Nixon en 1971 du système de parités fixes de Bretton Woods, avaient bouleversé notre environnement économique. Pour illustrer ce contexte, je rappelle que ce double effet de la valeur du pétrole et de la parité du dollar équivalait à une ponction annuelle sur l’économie française de 3 points de Pib, ce qui est considérable. Nous avions donc, avant même de commencer à faire quoi que ce soit, une formidable contrainte économique que le gouvernement de Raymond Barre, malgré ses efforts, n’était pas parvenu à surmonter puisqu’il y eut en France, dans les 12 mois précédant mai 1981, une inflation de près de 14 %. Nos principaux partenaires, notamment l’Allemagne du chancelier social-démocrate Schmidt, s’étaient engagés, pour faire face à ce même défi, dans des politiques de réformes structurelles et de rigueur conjoncturelle.

Dans ces conditions, prévoir une relance de la demande par une politique salariale et sociale ambitieuse n’était pas la bonne stratégie économique. Pourquoi un tel programme a-t-il néanmoins été mis en œuvre ? Là réside une des grandes divergences entre Mitterrand et la deuxième gauche, qui remonte aux années 1960, à savoir une divergence d’analyse sur la stratégie à adopter pour accéder au pouvoir et réduire l’influence du parti communiste.

On a en effet tendance à oublier aujourd’hui que la gauche socialiste traînait alors derrière elle une lourde hypothèque communiste. Aussi longtemps que le Pcf obtenait davantage de suffrages que le PS, ce qui fut le cas jusqu’en 1978, la victoire de la gauche était quasiment impossible car le peuple français redoutait qu’un tel rapport des forces fasse basculer le pays dans un régime de type soviétique.

Face à ce problème, la deuxième gauche pensait que la bataille devait être menée sur le terrain idéologique. Pour elle, les idées de modernité économique, de liberté culturelle, de décentralisation, de réformisme contractuel, finiraient par l’emporter sur la vieille doctrine jacobine et autoritaire du parti communiste. À l’inverse, Mitterrand a toujours pensé qu’il fallait le battre sur son propre terrain, c’est-à-dire le terrain social. Il s’agissait de priver le PC de son rôle « d’assistante sociale » qu’il remplissait si efficacement depuis un demi-siècle dans les villes et banlieues ouvrières.

Au fond, face aux rocardiens dont j’étais et qui prévenaient avant 1981 que le programme économique avec lequel nous faisions campagne et allions accéder au pouvoir risquait d’entraîner des déséquilibres économiques et financiers majeurs, Mitterrand ne cessait d’affirmer que l’économie n’existe pas. À ses yeux, seule existait la politique. Il fallait montrer aux milieux populaires influencés par le discours communiste que la gauche socialiste était capable de mener une politique sociale généreuse. Cela passait par une forte augmentation du smic, des allocations familiales et du minimum vieillesse, par les 39 heures payées 40, par la retraite à 60 ans, par une semaine supplémentaire de congés payés, etc. Seule cette politique était de nature, dans l’esprit de François Mitterrand, à renverser le rapport des forces au sein de la gauche entre les socialistes et les communistes. Je crois qu’il est très important de rappeler ce fond de décor durant les années qui ont précédé et suivi 1981. Cela permet de mieux comprendre d’où vient le tournant de 1982-1983.

Peut-on dire dans ces conditions que ce tournant marque l’influence de la deuxième gauche ?

La réponse est clairement négative si l’on entend par deuxième gauche le puissant réseau de forces politiques, syndicales et associatives qu’elle a constitué à partir du milieu des années 1960 autour de la transformation de la Cfdt, de divers mouvements citoyens agissant au plan local ou national et souvent inspirés de valeurs chrétiennes, du renouveau de l’héritage mendésiste porté par Michel Rocard et, bien entendu, par le choc culturel de Mai 68. L’influence structurelle de cette nébuleuse est quasi nulle sur le tournant de 1982-1983 pour la bonne raison que la deuxième gauche s’est trouvée balayée par l’effet de souffle du 10 mai 1981. Michel Rocard lui-même a été assez désemparé pendant plusieurs mois, pas tant parce que ses ambitions personnelles avaient été déçues, mais parce qu’il sentait que sa famille politique venait de prendre un grand coup sur la tête. On lui avait certes offert un ministère mais qui jouait un rôle modeste. Je me souviens, pour avoir participé à des comités interministériels de l’époque, que c’en était presque pénible. La nature humaine n’étant pas toujours sympathique, certains autres ministres étaient désobligeants avec lui et il s’en sentait humilié.

Cela dit, si l’on passe de l’analyse des forces politiques à celle de l’influence des quelques individus qui ont joué un rôle clé dans le tournant de 1982-1983, la tonalité devient très différente. Le cas le plus net est évidemment celui de Jacques Delors, dont on pourrait dire qu’il était le représentant idéologique de la deuxième gauche au sein du gouvernement Mauroy. Certes, lors du congrès de Metz de 1979, il a choisi le camp Mitterrand contre celui de Rocard pour des raisons qui le regardent. Mais sur le diagnostic de la société française et de son développement économique et social, il a toujours été proche des analyses rocardiennes. En économie notamment, il partageait pleinement les vues réformistes, contractualistes, social-démocrates, défendues par Mendès France puis par Rocard.

Du côté de Matignon, la situation est également intéressante. Les collaborateurs économiques de Pierre Mauroy ne sont pas des militants de la deuxième gauche mais ils en ont la culture économique : Peyrelevade, Lebègue, Hannoun, Guillaume, sont tous partisans de l’ouverture européenne, de l’équilibre des comptes, du réformisme progressif. Le directeur de cabinet, Michel Delebarre, soutient également cette ligne.

À l’Élysée, l’équation personnelle joue également un grand rôle. En mars 1983, on est passé très près du choix de l’option national-jacobine incarnée par Chevènement, Jean Riboud et quelques autres. Je pense que les choses auraient basculé du côté national-jacobin s’il n’y avait pas eu à l’Élysée une équipe très soudée et dont la pensée était issue de la deuxième gauche, notamment Jean-Louis Bianco, secrétaire général, Élisabeth Guigou qui était en charge des questions économiques internationales et moi-même conseiller pour l’économie française. Il faut ajouter que le conseiller spécial du président, Jacques Attali, et le secrétaire général adjoint, Christian Sautter, un économiste rigoureux, étaient eux-mêmes convaincus que l’option national-jacobine ne tenait pas la route économiquement. Ainsi, un petit nombre de personnes issues de la deuxième gauche ou proche d’elle quant aux conceptions économiques et qui n’étaient pas des leaders publics, ont, à mon sens, contribué à faire basculer le cours des choses.

En ce qui me concerne personnellement, mon obsession durant cette période était d’éviter que l’« expérience de gauche », comme on l’appelait à l’époque, ne se termine comme toutes les précédentes, sans exception, c’est-à-dire dans la faillite financière. J’avais lu les analyses percutantes d’Alfred Sauvy sur le Front populaire et j’étais convaincu que nous reprendrions pour trente ans d’opposition si cela se passait de cette façon. Ma collègue et amie Élisabeth Guigou pensait de même. Il s’agissait donc de rester sur les rails sur le plan économique et de ne pas se placer dans une position où nous serions emportés par le déficit extérieur et l’inflation. Car alors nous serions passés, aux yeux des Français, pour des incompétents auxquels ne peuvent être confiées de responsabilités économiques. La droite nous guettait l’arme au pied sur ce terrain et j’ai la faiblesse de penser que cela a joué dans l’esprit de Mitterrand. Plus aucun observateur de bonne foi ne soutient depuis lors que la gauche serait congénitalement fâchée avec l’économie. Au total, donc, alors que la deuxième gauche a disparu, politiquement, le 10 mai 1981, le tournant de 1982-1983 est sa victoire économique posthume.

L’autre élément qui a beaucoup joué était la volonté de Mitterrand de laisser sa trace dans la construction européenne (et on ne peut pas lui reprocher d’avoir été inconstant à ce sujet). Nous avons été un certain nombre à lui rappeler que l’option nationale proposée par les « visiteurs du soir » mettrait fortement en péril la construction européenne.

Le défi gestionnaire et la pente de la dérégulation

Mais peut-on caractériser ce tournant de mars 1983 comme étant de nature libérale ?

Non. Je voudrais dissiper une certaine confusion qui s’est installée sur ce point. Contrairement à ce qui a pu se dire et s’écrire depuis, le tournant de mars 1983 n’est pas un tournant économique libéral. La presse l’a d’ailleurs présenté sur le moment comme le « tournant de la rigueur », ce qui est conforme à la réalité mais n’est pas du tout la même chose. Mendès France avait appris à la gauche que la rigueur économique n’est pas de droite. Elle est au contraire la condition indispensable de toute politique de réforme ambitieuse. C’est très simple : si l’ambition sociale n’est pas financée de manière rigoureuse, elle échoue.

Le risque était grand, en 1982-1983, que la volonté transformatrice de la gauche soit mise en échec par le déséquilibre des comptes. La stratégie de retour à la rigueur économique a été le fruit d’une intense concertation entre les collaborateurs de Mitterrand, de Mauroy et de Delors et l’on retrouvera dans les archives présidentielles, écrite de ma main, la version finale du plan en dix points rendu public le 25 mars 1983. Pas une seule de ces dix mesures ne peut être qualifiée de libérale. Il s’agit de restaurer la compétitivité de l’économie française en maîtrisant l’inflation et les comptes publics, notamment ceux de la balance des paiements, en assurant l’équilibre entre l’offre et la demande, en maintenant la France dans la discipline monétaire européenne. Le tournant libéral viendra plus tard, sous les gouvernements Fabius-Bérégovoy puis Chirac-Balladur, lorsque la France entrera dans le mouvement de déréglementation générale des transactions financières internationales amorcé par les pays anglo-saxons sous la conduite des conseillers ultra-libéraux de Reagan et Thatcher.

Autant je revendique à 100 % le tournant de mars 1983, sans lequel la gauche et la France se seraient trouvées en très mauvaise posture, autant je pense, concernant le basculement dans la déréglementation financière, qu’il aurait fallu se battre pour obtenir des Allemands et d’autres partenaires en Europe de ne pas céder à une déréglementation totale qui a gravement diminué les outils traditionnels de maîtrise publique et a fait que nous sommes aujourd’hui sans outil efficace face à un certain nombre de problèmes. Mais il n’y a pas eu de débat public sur cette question, ou très peu, et c’est fort regrettable. Peut-être parce que peu de personnes entendent quelque chose à ce sujet compliqué.

Vous donnez deux raisons qui ont poussé Mitterrand à choisir la rigueur, à savoir le risque de faillite financière et l’Europe. Quelle place occupait à ce moment-là la question de la défense de l’emploi ?

Le débat tournait autour de ce qu’il fallait faire pour conserver la maîtrise du pouvoir d’agir dans le domaine économique, pour que le président de la République et le gouvernement conservent une capacité de décision. Jean Riboud a joué un rôle influent dans ce débat car Mitterrand avait une grande confiance en lui, plus que dans de jeunes technocrates tels que moi et un certain nombre d’autres. Jean Riboud était un patron d’industrie qui avait fait ses preuves : il avait développé dans des conditions remarquables une très grande entreprise respectée dans le monde entier. En outre, l’entreprise Schlumberger n’était pas endettée, ce qui lui permettait de dire à Mitterrand que si ses conseillers lui recommandaient de mener une politique en harmonie avec le reste du monde, c’était en raison de l’endettement : la France dépendait de ses créanciers. Riboud suggérait donc de se libérer des créanciers et de mener une politique économique et monétaire indépendante. C’était la problématique fondamentale. Chevènement et d’autres en rajoutaient naturellement en ce sens, mais eux pour des raisons politiques et non économiques : c’était leur mode de pensée depuis toujours, dans la filiation du national-gaullisme ou du national-communisme.

La question de l’emploi venait dans la suite de ce raisonnement. La logique jacobine des « visiteurs du soir » était que si Mitterrand se donnait les moyens d’une autonomie économique, il serait libre de mener la politique de création d’emplois de son choix et de développer des filières industrielles (c’était l’époque du grand discours industriel). Mitterrand buvait évidemment du petit-lait quand on lui tenait un tel discours. Cet homme volontaire qui détestait les contraintes avait envie de faire cette politique. Je pense qu’en mars 1983 il a, pour une fois, pris une décision qui allait contre ses sentiments les plus profonds. Il aurait certainement aimé pouvoir décider ce que Riboud et quelques autres lui proposaient de faire. Mais les arguments que Mauroy, Delors et les propres conseillers économiques du président lui ont opposés, ont finalement pesé plus lourd.

Quel a été le rôle du Premier ministre, Pierre Mauroy, à ce moment-là ?

Pierre Mauroy a eu dans toute cette période une attitude d’homme d’État. Très courageux, défendant une ligne dont il n’a pas dévié (ce qui n’a pas été le cas de tout le monde) alors qu’il constatait combien le président était tenté par l’autre ligne. Il a vraiment tenu bon au nom des intérêts supérieurs de la France et au péril de son poste. C’est en grande partie grâce à lui que ce cap a été pris.

Vous présentez une analyse qui met en valeur l’hésitation personnelle de François Mitterrand. Pourtant, dans les analyses présentées jusqu’à présent, certains affirmaient que Mitterrand savait très bien où il voulait aller et que tout cet épisode de ce que Serge July avait baptisé « les visiteurs du soir » dans une série d’articles de Libération relevait de son art de la mise en scène.

Je suis tout à fait catégorique sur cette hésitation. J’en ai été le témoin comme tous mes collègues de l’Élysée et les archives de l’époque le démontreront. Je ne suis d’ailleurs pas critique à l’égard de cette hésitation. Je comprends que compte tenu de son histoire personnelle, des forces jacobines de la première gauche dont il s’était entouré pour conquérir le PS puis le pouvoir, il ait hésité entre les deux branches de l’alternative qui se présentaient à lui en mars 1983. De mon point de vue, la première branche aurait précipité l’économie française dans le décor ; mais le président entendait d’autres avis émanant parfois d’économistes respectables comme Denizet ou Kolm qui lui disaient le contraire. En toute hypothèse, cette hésitation quasi cornélienne est le meilleur démenti au discours de la parenthèse : si Mitterrand a hésité si longtemps et si profondément, c’est qu’il savait parfaitement que le choix qui serait fait deviendrait irréversible. Il l’a d’ailleurs été.

Malgré la marginalisation politique de la deuxième gauche, que vous avez évoquée, des personnes issues de la culture rocardienne se sont tout de même retrouvées dans l’entourage de Mitterrand : Bianco et vous-même à l’Élysée mais aussi de nombreux conseillers de Jack Lang… Comment s’accommodaient-ils de cet environnement, au-delà des polémiques personnelles avec Rocard ?

Je pense qu’il y eut un réflexe légitimiste. Mitterrand avait été désigné par le parti socialiste pour être son candidat et avait ensuite été élu. Dans la logique démocratique, c’était lui le patron. On peut toujours refaire les guerres qu’on a perdues mais c’était terminé, il fallait passer à l’étape suivante. Je me souviens être allé voir Michel Rocard, dont j’étais très proche, au lendemain du 10 mai 1981, pour discuter de l’attitude à adopter. Il m’a clairement dit, avec la noblesse d’esprit qui le caractérise, qu’il était de notre devoir de militants socialistes de prendre les responsabilités qui nous seraient confiées. Il n’y a pas eu d’hésitation. Pour ma part je n’ai eu aucune difficulté à tenir ma place dans l’équipe de l’Élysée. Le secrétaire général, Pierre Bérégovoy, ancien collaborateur de Pierre Mendès France, et Jacques Attali, le conseiller spécial que je connaissais bien pour avoir travaillé avec lui depuis 1974 à la commission économique du PS et dont j’admirais le génie créatif, m’ont fait très bon accueil. L’ambiance était amicale, on m’écoutait comme les autres et, au moment crucial de mars 1983, peut-être davantage que les autres.

Le calendrier de la guerre scolaire

Un autre tournant majeur est pris à peu près au même moment au sujet de l’école. Il a même entraîné un changement de gouvernement : après l’échec du compromis qui avait été négocié par Savary, c’est Jean-Pierre Chevènement qui est chargé de l’Éducation nationale. N’y a-t-il pas eu une intrication étroite entre ces deux tournants ?

Alain Savary était un homme de grande expérience et c’est pour cela que le délicat dossier scolaire lui avait été confié. En revanche, je ne dirais pas qu’il représentait la deuxième gauche, même si Michel Rocard et lui se portaient une vive estime réciproque. En tout cas, François Mitterrand ne l’a jamais considéré comme tel et le règlement de l’affaire de l’école libre n’a rien à voir avec le passif entre la deuxième gauche et Mitterrand.

Sans doute peut-on émettre l’hypothèse que la relance du projet de service public unifié et laïc de l’éducation nationale était une manière de compenser sur la gauche les inquiétudes ou les déceptions provoquées par le tournant économique de mars 1983. Mitterrand, encouragé par Jospin, premier secrétaire du PS, a eu beau dire qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle politique économique mais d’une simple parenthèse – j’ai d’ailleurs toujours considéré, en mendésiste incorrigible, que cette ruse sémantique était une erreur et qu’il aurait mieux valu dire la vérité –, il a bien vu que ce n’était pas un simple ajustement et que nous prenions des risques avec une partie de l’électorat de 1981. Il fallait essayer de se rattraper d’une autre manière, d’autant plus que les élections municipales des 6 et 13 mars 1983 avaient montré une certaine démobilisation de l’électorat de gauche.

Mais ce dossier de l’école libre était ingérable. Malgré les trésors de diplomatie déployés par Savary et son directeur de cabinet, Jean-Paul Costa, les extrémistes des deux bords (certains responsables de l’épiscopat catholique d’un côté, certains dirigeants socialistes issus des milieux maçonniques de l’autre) ont réussi à faire capoter la réforme. Le projet Savary a ainsi été victime d’un sectarisme d’un autre âge. Mitterrand a également été convaincu, notamment, je crois, par l’une de ses sœurs influente dans les réseaux de l’école libre, que le projet de service public unifié qui faisait partie de ses 110 propositions de 1981, reposait sur une erreur d’analyse fondamentale. Cette erreur consistait à penser que la frontière entre école publique et école privée était de nature confessionnelle voire sociale ou politique. En caricaturant à peine, on imaginait que l’école publique rassemblait les enfants de milieux laïcs, modestes et de gauche tandis que l’école privée s’adressait aux milieux catholiques, aisés et de droite. Or la réalité était – et est toujours – très différente. L’école privée est perçue par les Français de tous milieux et de tous bords, y compris de gauche, comme une école de la deuxième chance, celle où les enfants peuvent se rendre si, pour diverses raisons, ils n’ont pas bien trouvé leur voie à l’école publique. Le projet de service public unifié n’a donc pas du tout été perçu, à l’inverse de l’initiative de Jules Ferry un siècle plus tôt, comme une mesure favorable aux familles modestes mais comme une suppression de la deuxième chance, c’est-à-dire une mesure liberticide. Plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue, sous un gouvernement socialiste, pour défendre la liberté. La gauche s’est ainsi, par la faute du sectarisme borné de certains, fait piéger par la droite sur le terrain des libertés. Une catastrophe politique !

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Comment évaluez-vous l’importance rétrospective donnée à l’épisode économique de mars 1983 ? Vous avez souligné qu’il permettait la pérennité de l’expérience du pouvoir. Pourtant, le choix de ne pas s’expliquer devant l’opinion a sans doute encore des répercussions aujourd’hui. Voyez-vous un lien entre ce moment et les déchirements actuels de la gauche au sujet de l’Europe, voire au sujet de l’économie de marché ?

Le tournant de mars 1983 est considéré aujourd’hui, par ses partisans comme par ses adversaires, comme un moment majeur de l’histoire de la gauche. Mais pas pour les mêmes raisons. Pour les partisans dont je fus, il s’agit du moment où la gauche française a accepté de fonder le progrès social sur des bases économiques saines et où elle a renoncé à un modèle national-jacobin du socialisme au bénéfice d’un modèle social-démocrate européen. Pour ses adversaires, il s’agit du moment où la gauche socialiste a basculé dans le libéralisme économique, au sens anglo-saxon de ces termes. Mais, comme je l’ai dit, cette dernière version me semble contraire aux faits. Le problème, votre question le souligne à juste titre, c’est que lorsqu’il a été pris, la nature de ce tournant a été occultée. Du coup, les socialistes français demeurent sur ce sujet dans un flou nuisible à leur identité. À l’inverse, lorsque les socialistes allemands ont fait le même choix, un quart de siècle avant nous, ils ont réuni un congrès à Bad-Godesberg pour en débattre et arrêter solennellement et collectivement la nouvelle ligne.

Cela étant, il faut ajouter que nous parlons d’un épisode qui remonte désormais à plus de vingt ans. Depuis lors, la mondialisation et l’entrée en scène de la Chine, de l’Inde, du Brésil, qui n’existaient pas économiquement dans les années 1980, ont bouleversé la donne. Cela rend encore plus obsolètes les idées nationales-jacobines portées aujourd’hui par la « gauche de la gauche », et encore plus nécessaire la constitution d’une force économique et politique européenne dotée de pouvoirs de régulation des mécanismes du marché et de la concurrence.

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    François Stasse, né en 1948, est aujourd’hui conseiller d’État. Docteur en économie, il a commencé sa carrière au Commissariat général du Plan et fut directeur de cabinet du commissaire (Michel Albert) de 1978 à 1981. Il était par ailleurs, à l’époque, un proche collaborateur de Michel Rocard et un familier de Pierre Mendès France. Il fut nommé conseiller pour les affaires économiques et financières à la présidence de la République en mai 1981 et a occupé ce poste jusqu’en juin 1984. Il est notamment l’auteur de l’Héritage de Mendès France, une éthique de la République, Paris, Le Seuil, 2004.