Sur la genèse sociale et politique des « émeutes urbaines »
Le sociologue Stéphane Beaud s’attache à comprendre les transformations des classes populaires françaises. Ses travaux éclairent les dynamiques sociales qui traversent les quartiers populaires, qu’il s’agisse du rapport au travail, à l’école, ou les formes de socialisation politique de leurs habitants. Mieux connaître ces quartiers devrait, selon lui, être une priorité de l’action publique.
Évoquons pour commencer l’usage du terme « émeute », dans le débat public français, qui a une connotation délinquante, et dépolitisée, à la différence du terme anglo-saxon « riot », plus explicitement politique. Quels termes utilisez-vous et pourquoi ?
En 2003, Michel Pialoux et moi avons écrit un livre sur une « émeute » qui avait eu lieu durant l’été 2000 à Montbéliard1. Nous avions utilisé ce terme, mais surtout pour en interroger l’arrière-plan sociologique et ouvrir l’analyse sur des dimensions complètement passées sous silence au moment de l’événement, notamment la question du travail des jeunes de cette région ouvrière. Notre propos était de montrer comment, derrière le terme médiatique de « violences urbaines », se logeaient des dynamiques sociales qu’il fallait interroger. Pour qualifier ce qu’il s’est passé en octobre 2005, je reprendrais volontiers le terme de Gérard Mauger2, qui a parlé de révolte « protopolitique ». Si en français le terme d’« émeute » a bien, comme vous le dites, une connotation délinquante, celui de « révolte » accorde peut-être trop vite une importance proprement politique à ce qui est avant tout un mouvement de colère et de protestation surgissant après un drame. Celui-ci, en ciblant des institutions (la police en premier lieu), exprime bien une forme primaire de politisation de la part de ces jeunes dits « des quartiers », mais la mise en forme politique n’a pas encore lieu à ce moment-là.
Cette notion de mise en forme pose la question des relais, des porte-parole d’un mouvement. Il y en avait en 1990 et en 2005. Mais pas en 2023. Dans votre livre Violences urbaines, violence sociale (Fayard, 2003), vous interrogiez précisément les liens entre question sociale et action collective.
Oui, ce livre, qui était une sorte de suite à Retour sur la condition ouvrière (Fayard, 1999), visait à montrer quels étaient les soubassements sociaux de cette forme de protestation qualifiée de « violences urbaines », trop vite considérées comme inconséquentes, radicales et inutiles. Mais il est difficile, voire impossible, de faire du politique ou de la politique sans porte-parole. Et les émeutes de 2005 ont bien établi que la présence de porte-parole ici et là n’a pas débouché sur des formes durables de mobilisation collective. Il faut se demander pourquoi. Je crois qu’il faut prendre ici une perspective sociohistorique, en replaçant cette séquence historique dans la conjoncture particulière des effets à long terme de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée « Marche des beurs », en 1983.
Rappelons d’abord le contexte. Ces premières années de gauche au pouvoir sont à la fois un moment de radicalisation du discours à droite et celui où le monde ouvrier commence à souffrir de la crise économique et du déclassement. Le racisme s’exprime de plus en plus ouvertement, la flambée en 1982-1983 de crimes racistes (qui ont souvent pour auteurs des « Français » en situation de précarité ou au chômage), et parallèlement le harcèlement policier, s’amplifie dans ces quartiers de l’Est lyonnais où naît l’idée de la Marche. En particulier là où vivaient ensemble pieds-noirs, prolétaires français et immigrés maghrébins, la pesanteur coloniale était encore très forte, douze ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie3. Ce moment de la Marche de 1983 est aujourd’hui reconnu comme symbolisant l’irruption sur la scène politique des enfants d’immigrés maghrébins, éminemment porteuse d’espoir « à gauche ». Cette seconde génération d’enfants d’immigrés maghrébins pouvait alors apparaître, au niveau politique (des élus locaux notamment), comme la relève naturelle du mouvement ouvrier. Ce ne fut pas le cas, sans doute du fait d’incompréhensions et de malentendus du côté des élus du Parti communiste français (PCF) de l’époque, ou de « calculs politiques » du Parti socialiste (PS) (création de SOS Racisme en 1984), mais aussi – et c’est moins souvent noté – à cause de la spécificité de la politisation de ces jeunes des quartiers. Beaucoup d’entre eux avaient fait des études courtes, n’avaient pas été socialisés politiquement dans des mouvements de jeunesse et surtout avaient une « rage » difficile à contenir. Je me rappelle un entretien avec une militante du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, qui m’avait raconté ses journées passées à l’automne 1983 rue de Ménilmontant, où se réunissait le mouvement parisien de la Marche des Beurs. Ce qui l’avait marquée, c’était l’envie débordante et incompressible de ces jeunes « Beurs » (le terme n’était alors pas péjoratif) d’exprimer leur intense souffrance sociale. Leur parole était explosive, très difficile à canaliser ; impossible alors de faire un ordre du jour, de tirer des conclusions, bref de « faire de la politique ». En ce sens, la Marche de 1983 a permis à toute cette souffrance accumulée de s’exprimer, mais le passage à l’action politique était très difficile. Lors d’une petite recherche dans les archives (Claude Poperen) du bureau du Parti communiste des années 1984-1985, j’ai pu mesurer à quel point la direction du PCF de l’époque était socialement éloignée de ces jeunes-là, ne les connaissait pas, ne les comprenait pas.
Il me semble que ce début des années 1980, quand le PCF commence à perdre des voix dans son électorat traditionnel, est décisif pour comprendre ce qui se passe ensuite. Certains militants, comme le maire actuel de Gennevilliers, ont l’intelligence de comprendre qu’il y a une relève du côté de ces « jeunes Arabes »4. Mais une partie de la direction du PCF et des militants locaux bloquent ce renouvellement. Pour La France des Belhoumi5, j’avais passé à Leila (la deuxième sœur, la « tête politique de la famille » selon son frère Azzedine, chauffeur de bus) les extraits d’un entretien effectué en 2008 avec un « Beur » de Bagnolet – lui revendiquait ce terme – qui avait 17 ans au moment de la Marche. Il me dit avoir eu « un long flirt avec le PCF », sans que « jamais il ne [lui] passe la bague au doigt ». Il savait tout ce qu’il devait dans sa jeunesse à l’action de ce parti au niveau local (« communisme municipal »), mais aussi qu’il n’en deviendrait jamais un cadre. Il n’y avait pas de conflit ouvert, cela restait de l’ordre du non-dit. Mais ces jeunes Arabes, dans le champ de la politique locale, étaient en concurrence avec les enfants des élus du Parti. Leila Belhoumi, qui dès 15 ans tenait un stand à la fête de l’Huma à Sardan, à la lecture de ces extraits, m’avait répondu : « Je me reconnais entièrement dans ces propos. »
On considère souvent que la gauche, en arrivant au pouvoir, a manqué de pertinence vis-à-vis de cette jeunesse. Pour preuve, cette fameuse scène où François Mitterrand reçoit les leaders de la Marche et leur annonce la création de la carte de résidence de dix ans, alors qu’il avait en face de lui, pour l’essentiel, des jeunes Français. Qu’en pensez-vous ?
Au risque d’être un peu à contre-courant, j’aurais, sur ce sujet-là, plutôt tendance à « défendre » la gauche de l’époque. Effectivement, il y avait sans doute un décalage entre les caractéristiques de cette jeunesse (on les appelait le plus souvent dans la presse « jeunes immigrés ») et la perception floue qu’en avait la classe politique. Mais il ne faut pas faire d’anachronisme et surtout ne pas oublier que la carte de séjour de dix ans a représenté un acquis absolument majeur pour les familles immigrées. Je me rappelle encore un long entretien avec une jeune femme d’origine algérienne, qui avait grandi dans le bidonville de Nanterre, dont les frères étaient expulsables, et qui m’a dit avoir fêté chez eux cet événement (la carte de dix ans) au champagne ! Tout simplement parce que la carte de dix ans supprimait l’épée de Damoclès du retour au pays, suspendue toutes ces années au-dessus de sa tête. Il me semble que le sentiment d’abandon par la gauche est venu plus tard pour les habitants des quartiers populaires, avec l’espèce d’effondrement du marché du travail et la fragilisation des relais sur le terrain. Mais si on regarde les choses de près, pendant le premier septennat de François Mitterrand, par exemple, la « Commission immigration » du Parti socialiste a été extrêmement active. Elle se réunissait tous les mois, et au moment de la Marche, j’ai retrouvé une belle archive où Philippe Farine, alors responsable de la commission, envoie le soir du 15 octobre 1983 (premier jour de la Marche) une lettre à Lionel Jospin, premier secrétaire du PS, pour souligner que cette marche avait bien démarré, était prometteuse et qu’il fallait la soutenir. Il faut donc regarder très finement ce qui s’est passé pendant ces années-là.
Ce tournant des années 1980 a pour pivot une revendication d’égalité de la part de la jeunesse des banlieues populaires. Il est significatif que, aux élections municipales de 1989, on observe pour la première fois des listes composées par des jeunes qui habitent le quartier, qui se réclament donc du modèle républicain. Contrairement aux programmes des années 2000 où la dimension culturelle commence à émerger, les programmes qui sont portés dans les années 1980-1990 sont d’abord des programmes sociaux. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, vous avez raison, la revendication centrale dans ces années-là était l’égalité. Il faut aussi rapporter ce constat au fait que bien des jeunes de cette génération avaient des pères immigrés encore inscrits dans la culture ouvrière, voire syndicale (CGT, CFDT). Cette revendication de l’égalité ne tombait donc pas du ciel, elle était portée dans les familles à travers ce passé syndical et politique qu’on oublie aujourd’hui trop souvent. Cette génération a en tête le modèle paternel d’un ouvrier qui ne baisse pas la tête devant le patron, qui se syndique, etc. J’ajoute que, en consultant les archives de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), on voit que celle-ci a joué un rôle important dans certaines régions ouvrières, en accompagnant vers l’âge adulte des enfants d’immigrés maghrébins, notamment des filles, qui trouvaient là un lieu de socialisation politique et aussi de fraternisation. Il me semble aussi que c’est par ces canaux-là qu’il y avait cette idée renforcée d’égalité.
Mais la génération suivante s’est désalignée du modèle ouvrier. Ils souhaitaient faire des études et ne pas travailler dans les chantiers, s’éloigner des emplois manuels. C’est en partie cette histoire que raconte votre famille Belhoumi. La socialisation des jeunes se transforme à travers l’idée de méritocratie, qu’ils ont parfaitement incubée, et dont ils pensent qu’elle sera un allié. Est-ce quelque chose que vous avez repéré ?
Le mot « méritocratie » n’apparaît jamais en tant que tel dans les entretiens que j’ai menés, mais effectivement, la promesse de l’école devient centrale. Elle est très fortement portée par ces parents immigrés, souvent frustrés de ne pas avoir pu aller à l’école française, qui reportent cette aspiration sur leurs enfants. Non sans difficultés et malentendus, parce qu’ils méconnaissent souvent le système scolaire français, sa sélectivité, et parfois sa dureté, si bien qu’on peut dire, en forçant le trait, qu’il n’y a pas plus malheureux qu’un enfant d’immigré qui ne réussit pas à l’école. Le cas de Zidane est à cet égard exemplaire. Dans toutes les biographies qui lui ont été consacrées, Zidane passe sous silence la question de l’école, tant elle fut source de souffrance pour lui, à travers la déception causée à son père pour qui l’école était prioritaire.
De manière générale, on voit dans le système scolaire français que les enfants maghrébins sont structurellement plus portés vers les études longues que les enfants d’immigrés turcs ou portugais, qui s’orientent plus vite vers des métiers manuels, le bâtiment par exemple. Il y a une statistique que je donnais toujours aux étudiants sur la proportion de parents faisant appel de la décision d’orientation en voie professionnelle de leur enfant après la classe de troisième. À l’époque, 20 % des parents d’origine maghrébine faisaient appel, contre moins de 5 % dans les autres familles. C’est-à-dire que ces parents refusaient avec toute leur force (les aînés de la fratrie veillant aussi au grain en la matière) ce verdict scolaire, la voie du lycée d’enseignement professionnel (LEP) étant perçue par eux, souvent à tort, comme étant l’antichambre du monde ouvrier (considéré comme sans avenir) et du chômage. C’est aussi une particularité très forte qui renvoie à l’histoire sociale des immigrés algériens. Ceux-ci, du fait de leur histoire coloniale, n’ont pas eu la chance de connaître, enfants en Algérie, l’« École française », mais une fois installés en France avec leur famille, beaucoup d’entre eux ont vivement souhaité que leurs enfants y accèdent. Il faut aussi savoir que l’école est aussi devenue un enjeu de classement et de réputation interne au sein des familles immigrées : il y a ceux qui réussissent à l’école et les « autres ».
Les années 1980 sont un moment important de démocratisation scolaire, avec l’affirmation de l’objectif des 80 % de réussite au bac. Concomitamment, l’État avait créé, en 1981, les zones d’éducation prioritaire. En même temps que l’accès aux études supérieures s’ouvre, l’école des banlieues devient une école de plus en plus stigmatisée. Avez-vous observé les conséquences de cette évolution ?
Sur cette question, je pense qu’il faut éviter de raisonner uniquement « enfants d’immigrés » mais plus globalement, autour du destin scolaire des enfants des classes populaires. Je me réfère toujours ici à la sociologue du travail Lucie Tanguy, qui a fait de beaux travaux sur l’enseignement professionnel. Quand a été lancée cette politique des « 80 % au bac », en 1985, elle s’était tout de suite demandé ce qu’il allait advenir des « 20 % restants ». C’était une très bonne question. Dans l’enquête de terrain menée à Sochaux-Montbéliard, débouchant sur mon livre, 80 % au bac… et après ? (La Découverte, 2002), j’avais constaté à quel point cette politique de démocratisation scolaire à marche forcée produisait une forte élévation de la norme scolaire et sa légitimation dans le monde social, avec une forte conséquence directe : ceux qui n’ont pas pu s’y conformer se sont sentis beaucoup plus violemment rejetés. Dans les générations antérieures à cette démocratisation, les enfants d’ouvriers, majoritaires dans l’enseignement professionnel, n’avaient pas honte de faire un CAP ou un BEP, parce que c’étaient de « bons » diplômes. Aujourd’hui, les professeurs de lycée professionnel disent bien que les élèves auxquels ils ont affaire, issus plus que jamais des milieux populaires, ont le sentiment d’avoir été battus scolairement. Or ce processus est sans doute plus fortement vécu par les enfants d’immigrés maghrébins, parce qu’il y a souvent eu une inflation des aspirations du côté des parents et des fratries. Une très belle enquête dirigée par Marco Oberti6 en 2008 sur les aspirations scolaires des familles maghrébines de Seine-Saint-Denis pour leurs enfants (alors en classe de troisième) montre que les mères n’envisagent à l’avenir pour leurs enfants que des métiers nobles (médecin, avocat, ingénieur…), sans beaucoup de rapport avec les résultats scolaires. Une statistique très frappante : dans le groupe des parents qui n’ont pas fait d’études, 58 % des « immigrés » envisagent pour leurs enfants des études supérieures contre seulement 8 % de « natifs ».
Il y a eu aussi dans les collèges et lycées de banlieue des effets pervers de cette politique de démocratisation scolaire sur les professeurs, qui se retrouvent pris au piège entre, d’un côté, les aspirations très fortes de parents et, de l’autre côté, des élèves qui peinent à se conformer aux attendus de l’école, tout en rendant volontiers responsables leurs professeurs et parfois leur menant la vie dure. Ce qui, à mon avis, peut expliquer des formes d’exaspération débouchant pour certains sur un fort « virage à droite ». Au second tour des élections présidentielles en 2022, selon des sondages de sortie des urnes, un quart des enseignants (ceux qui sont allés voter !) ont mis un bulletin Le Pen dans l’urne.
Aujourd’hui, quand je vais présenter le livre La France des Belhoumi dans les lycées au recrutement populaire (récemment Bobigny, Vaulx-en-Velin, etc.) et que j’écoute leurs enseignants me parler de leurs élèves, on a plutôt le sentiment que ces derniers n’attendent plus grand-chose de l’institution scolaire. Ils tentent de bâtir leurs propres stratégies, un peu en parallèle, sans se sentir véritablement soutenus. Ce qui m’interroge, c’est – semble-t-il (je suis ici prudent) – l’absence de discours institutionnel à leur adresse qui, par exemple, leur donnerait des conseils clairs et avisés pour s’orienter efficacement dans l’offre du postbac. Il est frappant de constater que, pour beaucoup de ces lycéens de milieux populaires et qui s’en sortent à peu près scolairement, une école privée post-bac à 10 000 euros l’année (avec emprunt à la clé) paraît plus enviable qu’une licence universitaire suivie d’un bon master. On laisse aujourd’hui beaucoup trop le marché les orienter, faute d’un solide accompagnement collectif qui devrait être une priorité de l’Éducation nationale.
Depuis 2002 et l’arrivée de l’extrême droite au second tour des présidentielles, et plus encore après 2005, la question des banlieues est devenue un angle mort du débat politique, réduite à une question identitaire ou culturaliste. Perçue à travers le prisme de la loyauté républicaine, la question sociale s’est trouvée dépolitisée. Comment alors, en tant que chercheur, travailler sur un sujet dont on a neutralisé la dimension politique ?
Pour ma part, je n’ai jamais travaillé sur les « banlieues » en tant que telles. Ce qui m’a toujours intéressé depuis mon entrée en sociologie, ce sont les conditions d’existence et de politisation des classes populaires. En travaillant avec Michel Pialoux sur les formes de reproduction du groupe ouvrier dans les années 1990 à Sochaux-Montbéliard, la nécessité nous est apparue de lier étroitement ensemble les questions du travail (l’usine) et du hors-travail (logement, école). D’ailleurs, ma thèse à l’École des hautes études en sciences sociales en 1995 s’intitulait L’Usine, l’école et le quartier. Il me semble que, en grande partie du fait de la demande sociale (le « problème des banlieues ») et du ciblage des contrats de recherche sur cette seule dimension (« urbaine »), les sociologues ont souvent produit des recherches sur les cités HLM, trop découplées de la « question sociale ». En outre, ce qui manque cruellement aujourd’hui, ce sont des données solides sur l’évolution sociologique de ces quartiers. On sait que d’un recensement à l’autre, la moitié des habitants des quartiers prioritaires de la ville en partent, mais on ne sait pas vraiment qui arrive à leur place. Dans mes enquêtes, les habitants décrivent surtout un sentiment de délitement : davantage de pauvreté, de chômage, de familles monoparentales. D’autres recherches ont montré que des familles populaires stables, y compris immigrées, ont quitté les HLM après 2005 pour s’installer à l’écart, plus loin, avec en corollaire une progression du vote d’extrême droite dans les territoires où ils se sont installés7. Il y a donc bien un processus de mobilité sociale et résidentielle des habitants des quartiers populaires, mais qui reste assez mal documenté. J’ai donc l’impression que l’on ne sait pas avec assez de précision de quoi l’on parle aujourd’hui quand on évoque les banlieues populaires et leurs habitants. Mais il faut aussi dire qu’il est devenu plus compliqué aujourd’hui de faire des enquêtes sur ce type de terrain. L’ouverture est moins grande, des formes de méfiance, voire de violence, se sont développées envers les journalistes, les sociologues, d’emblée soupçonnés de porter un regard surplombant. Pourtant, il y aurait des travaux essentiels à mener, à partir d’un point de vue d’observation local, par exemple dans les associations de soutien scolaire. La première politique publique dont ont besoin les quartiers populaires, ce serait que l’on s’intéresse véritablement à eux.
Les sociologues ont souvent produit des recherches sur les cités HLM, trop découplées de la « question sociale ».
Est-ce que le manque de savoir sur ces territoires ne vient pas aussi de la transposition de grilles de lectures raciales dans le débat public, venues notamment des États-Unis, nourrissant des comparaisons plus ou moins maîtrisées, et pas toujours pertinentes sur la situation française ?
Sur ce sujet, une comparaison entre les États-Unis et la France mériterait d’être menée sérieusement en tenant fortement compte des spécificités historiques de la construction de cette question, de part et d’autre de l’Atlantique. Or le champ universitaire américain en sciences sociales est devenu aujourd’hui très dominant, si bien qu’en France, il y a un profit symbolique évident à aller chercher les « bonnes » références aux États-Unis. Ce qui n’était pas le cas quand le champ universitaire français était en sociologie dominé par la figure de Pierre Bourdieu, qui jouait à sa manière son rôle de « gatekeeper » intellectuel. Il faut donc étudier de près ce processus de circulation théorique et ses effets sur l’appréhension des réalités sociales et raciales. Il faut interroger les raisons pour lesquelles ce discours américain sur la race a pu autant se diffuser en France, ce qu’il a éventuellement permis de mettre en évidence, mais aussi ce qu’il a contribué à masquer. Évidemment, on peut comprendre ce que le discours sur la race peut avoir de séduisant tant il entre fortement en résonance avec l’expérience sociale d’individus ayant vécu moult formes de discrimination ou de racisme dans une société de plus en plus inégalitaire et ségréguée. Mais ce seul discours sur la race conduit trop souvent à passer sous silence des aspects essentiels de l’évolution des classes populaires en France8.
Pour conclure, qu’en est-il du discours et du travail politiques des forces de gauche aujourd’hui, sur la question de ces banlieues populaires ? Depuis ce rendez-vous manqué avec le renouvellement du mouvement ouvrier que nous évoquions au début de l’entretien, où en sont-elles ?
Des politistes travaillant sur cette question pourraient en parler mieux que moi. Je me contente ici de livrer une réflexion à partir de ma petite expérience personnelle. L’an dernier, j’ai accepté de participer aux universités d’été du Parti socialiste et du Parti communiste. À l’université d’été du PS, un débat particulièrement intéressant, où j’étais invité comme sociologue, portait sur la question de l’identité nationale. Organisé par le maire de Nancy, Mathieu Klein, il réunissait Constance Rivière (directrice du Musée national de l’histoire de l’immigration), Najat Vallaud-Belkacem (ancienne ministre de l’Éducation nationale) et Gaëtan Gorce (ancien député puis sénateur PS de la Nièvre). C’était un débat de grande qualité avec une belle discussion avec la salle (majoritairement des élus locaux). Pour l’instant, rien n’en a découlé, c’est sans doute dommage. Surtout, je pense qu’il y a à gauche, dans ses différentes composantes, une rupture préoccupante entre les universitaires et le monde politique. La circulation d’idées entre ces milieux et ces espaces, qui a longtemps existé, a quasiment disparu. En lisant les travaux de la Fondation Jean-Jaurès, je constate, médusé, que leurs travaux, au demeurant intéressants, reposent exclusivement sur des sondages. Or comment connaître finement la société française en se fiant uniquement aux sondages (même si on nous dit que ceux-ci s’améliorent) ? Un sondage, même bien mené, n’aura jamais la qualité d’une solide enquête sociologique, s’appuyant sur les riches données tirées de la statistique publique et/ou d’une enquête de terrain fouillée. Il faudrait aujourd’hui trouver des espaces où les chercheurs et chercheuses en sciences sociales puissent présenter les résultats de leurs travaux face à des responsables ou militants politiques qui, en retour, prendraient le temps d’en débattre. Il y a là un immense chantier à rouvrir pour remettre les partis politiques « au travail » intellectuel. Et si l’on suit de près l’actualité internationale et la politique française, on se dit que le temps presse. Terriblement…
Propos recueillis par Hacène Belmessous et Anne Dujin
- 1. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003.
- 2. Gérard Mauger, L’Émeute de 2005. Une révolte protopolitique, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006.
- 3. Voir Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Paris, Éditions Amsterdam, 2013.
- 4. Voir à ce sujet le livre d’Olivier Masclet, La Gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué [2003], Paris, La Découverte, 2021.
- 5. Stéphane Beaud, La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017), Paris, La Découverte, 2018.
- 6. Mathieu Ichou et Marco Oberti, « Le rapport à l’école des familles déclarant une origine immigrée : enquête dans quatre lycées de la banlieue populaire », Population, vol. 69, no 4, 2014, p. 617-657.
- 7. Voir Anne Lambert, « Tous propriétaires ! » L’envers du décor pavillonnaire, Paris, Seuil, 2015.
- 8. Voir Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, 2021.