Reconnaître les solidarités de proximité


Fondé sur le lien au travail, notre système de solidarité est aveugle aux multiples solidarités indépendantes du monde salarié. C’est pourtant dans les réseaux de proximité que se réalise concrètement l’entraide. Comment mieux les reconnaître et les soutenir ?

On peut continuer à déplorer l’individualisme croissant dont souffrirait notre société, tout en se récriant, de manière incantatoire, dès qu’il apparaît que légion sont les expériences, les comportements de solidarité construits sur une logique d’entraide plutôt que sur des revendications catégorielles.

Le marketing, analyste pragmatique de nos comportements et de nos modes de vie, a, depuis longtemps, intégré la dimension « tribale » de notre société1, mais les sphères politiques et administratives continuent à viser le salut individuel de tous, paradigme de notre système social français. Pourtant, les faits résistent, même à l’idéologie, et le développement rapide d’expériences « communautaires » (quel que soit le nom qu’on leur donne : entraide, travail social d’intérêt collectif, développement social communautaire, groupe de parole, intervention de santé communautaire…) nous oblige à repenser le rôle de l’État et des collectivités territoriales par rapport à ces initiatives singulières. Non pas seulement pour leur offrir un cadre normatif plus clément aux expérimentations et aux dérogations, mais pour définir ensemble un cadre qui accepte la singularité de l’expérience, irréductible au modèle généralisable.

L’État social et le vivre ensemble

Notre système de protection sociale repose sur une vision des citoyens relativement abstraite : il ne les connaît et ne les appréhende pas dans leur globalité, encore moins dans leur environnement géographique et humain, mais en fonction de catégorisations élaborées à partir des « manques ». L’accès aux droits est ainsi un exercice sans cesse répété, où l’usager doit prouver qu’il souffre, qu’il est malade, qu’il est vieux, qu’il ne peut plus travailler, que son invalidité doit être compensée, etc. S’est ainsi dessinée une carte des institutions, chaque catégorie de population possédant son bureau gestionnaire, son type d’établissement ou de service, sa prestation et sa législation.

L’assistanat n’est bien sûr pas à critiquer pour des raisons morales ou de justice : ce n’est pas parce que les titulaires du Rsa « profitent du système » comme on dit au café du commerce, que celui-ci est à condamner. Mais plutôt parce qu’il laisse accroire que les personnes n’ont aucun ressort ni collectif ni individuel, qu’elles doivent être démunies pour qu’on les aide, que leur situation peut être jaugée, analysée au microscope, leurs comptes bancaires épluchés, leurs dépenses répertoriées, leur intérieur visité, leurs idées discutées, leur conception de la vie mise en cause. Comme si elles n’étaient que cette béance.

Illettré, obèse, inactif, dépensier, le pauvre est incapable de faire un projet. Et s’il ne correspond pas au cliché, du moins risque-t-il toujours de s’en approcher.

Bien sûr, la vague économique et la nécessaire redistribution des richesses au niveau mondial ont déjà sérieusement affaibli notre système social. Trop souvent les aides individuellement réduites en contrepartie d’un contrôle social sans limite échouent à assurer une sortie de la pauvreté à quiconque. D’où, nécessité faisant loi, le développement de quantité d’initiatives visant à permettre à différentes populations pauvres de s’en sortir un peu mieux, d’accéder à un niveau de vie meilleur, mais aussi à un peu de maîtrise de leur existence.

Elles témoignent toutes de l’aporie du modèle de l’accompagnement individuel, mais aussi de la formidable capacité de résilience collective.

Le secteur de la santé a largement exploré ce type d’intervention : on pense à l’importance de la « communauté » dans les actions de prévention du Vih, mais aussi à l’explosion des « groupes d’entraide mutuelle » constitués de personnes souffrant de troubles psychiques2, sans parler des divers réseaux et sites sur toutes les maladies possibles grâce à l’internet. Le soin des personnes délinquantes sexuelles, souffrant de troubles alcooliques, de diverses dépendances, aux substances, au jeu, à la consommation, relève de plus en plus souvent de démarches s’appuyant sur la réflexion et l’empathie du groupe plutôt que sur l’autorité du professionnel.

Dans le secteur social, les expériences sont moins nombreuses et moins soutenues, parce que le modèle de l’accompagnement individuel reste majoritaire et que nombre d’obstacles s’opposent aux initiatives visant à partager des services, développer les échanges non marchands, organiser des activités sans professionnels3.

Dans le contexte actuel de notre système social, la place laissée à de telles initiatives reste marginale et souvent suspecte. Suspecte de vouloir remplacer le droit individuel par de la débrouille de groupe, la liberté individuelle par de la dépendance communautaire, l’ascenseur social par la résignation collective.

La critique est que de telles interventions ne révolutionnent pas la société, qu’elles se contentent d’aménager le présent, alors que le modèle révolutionnaire sous-jacent chez nombre d’analystes sociaux vise l’éradication définitive des inégalités et de la pauvreté. Voire pour certains des comportements marginaux, pensés dans la perspective hygiéniste du xixe siècle comme des « fléaux sociaux ».

La place de l’informel

Le développement des solidarités communautaires n’est pourtant pas le renoncement à la gestion commune de la société (la res publica). Mais il faut revisiter nos grands principes au risque que l’ordre républicain soit un carcan vide de sens.

Liberté, égalité et fraternité ne peuvent plus être considérées d’un point de vue strictement individuel. La situation géographique, l’insertion dans un réseau d’entraide, la capacité à fournir sinon du travail, du moins des services dans des échanges de proximité définissent la capacité de chacun à s’en sortir.

Le jardinage, le petit élevage, les achats en gros de divers produits, l’échange de logements, le prêt de véhicules, d’appareils, les travaux d’entretien de la maison, de la voiture, la garde des enfants, les soins aux personnes âgées, tout cela, qui pourrait être acquis à prix fort dans le secteur marchand ou relever de prestations sociales toujours plus élevées, est aussi accessible à une action de groupe ou communautaire.

On peut considérer ces pratiques comme un pis-aller ou estimer qu’elles contribuent à entretenir le plus précieux trésor de l’espèce humaine, la socialité.

Quand ces réseaux informels et plus ou moins obscurs s’auto-organisent et s’attachent à attirer les personnes que le développement technologique, industriel ou postindustriel, et urbain a privées peu à peu de la communauté de travail, souvent de celle du voisinage, et a réellement désaffiliées, devrait-on les suspecter de visées communautaristes ?

Il est vrai que les communautés traditionnelles étaient autant de communautés et de lieux enclosants. La logique des groupes religieux, ethniques, mais aussi révolutionnaires et militants de toutes sortes est de vouloir conserver leurs membres ou leurs adhérents.

L’idéal démocratique fait du consentement à l’appartenance le critère essentiel de distinction entre une secte et un groupe religieux, entre un comportement imposé et un choix de vie. Mais il ne peut s’empêcher de considérer qu’il y a des actes ou des regroupements pour lesquels le consentement est par essence libre, quand pour d’autres on soupçonne par essence l’adhésion ou le consentement d’être sinon forcés du moins manipulés. Adhérer à un parti, à un syndicat, à un culte reconnu n’est pas considéré de la même façon que l’adhésion à un groupement informel et singulier.

Le travail salarié est de plus en plus souvent considéré comme procurant dignité et statut à la personne, alors que l’échange de services sans contrepartie financière sera considéré comme de l’exploitation honteuse.

La professionnalisation (le diplôme, le statut, l’appellation) est censée transcender les servitudes quotidiennes et les vicissitudes de l’aide aux malades, personnes âgées et enfants.

Trop souvent, on cherche à faire le bien d’autrui, sans se préoccuper de son opinion ou en la tenant pour pur aveu de faiblesse, en substituant à une écoute entre pairs, un combat crispé pour la défense de valeurs au fond, disons-le, bourgeoises et dépassées.

On a cru longtemps que l’on pouvait ordonner la vie des pauvres (des personnes malades, handicapées, âgées, marginales, déviantes, etc.) en les faisant accéder à un niveau de vie suffisant, une consommation de base, un logement décent (et de bon goût disent certains rapports de travailleurs sociaux), une nourriture équilibrée, un comportement sain et bien sûr un zeste de citoyenneté.

Mais la redistribution, fût-elle la plus juste possible, ne saurait tenir lieu de lien social et ce serait une pauvre vie que celle d’individus réduits à dépenser un « reste à charge » ne leur permettant jamais d’accéder à un bon (pas sain, bon) repas, à boire un pot au bistrot, à acheter un habit inutile, mais à la mode, à exploser leur forfait de téléphone au-delà des échanges strictement utiles…

Vivre au présent une vie plus riche, parce que faite de relations, d’échanges, de dons et de contre-dons, ne serait-ce pas cela la définition d’une véritable fraternité, non pas celle inscrite sur le fronton des mairies, mais cette « loi des frères4 » qui s’éprouve au jour le jour.

Bien sûr, ce type d’expérience ne saurait se décréter, ni même se normaliser. L’appel à projet5 reste une démarche purement technocratique pour ces rassemblements qui doivent éclore du terrain, se développer en fonction des ressources et des besoins locaux, s’organiser selon des formes congruentes à leur capacité de développement.

Un vrai droit à l’expérimentation et à la dérogation

L’expérimentation dans le domaine social est un processus ancien et bien répertorié. Dès 1975, René Lenoir avait prévu dans la loi relative aux institutions sociales et médico-sociales un « pourcentage d’innovation » ou d’expérience. Cet intérêt pour un petit peu d’expérimentation n’a jamais faibli. Mais l’expérience obéit toujours à la logique du modèle qui doit être duplicable et a vocation à être généralisé. L’expérience doit s’étendre ou s’éteindre. Comme si elle n’avait d’intérêt que comme modèle et non pas en soi.

Ce qui pousse l’administration centrale à se conduire de manière tout à fait erratique, subventionnant des activités nouvelles, mais arrêtant brusquement le flux financier, dès lors que la structure ne serait pas devenue (par miracle ?) autonome ou qu’elle aurait fait ressortir un besoin général, relevant d’un financement normalisé.

Quel que soit le domaine d’action, l’expérience ne peut jamais se développer dans sa seule singularité, alors même que c’est celle-ci qui est la véritable clef de sa réussite.

C’est la même logique qui conduit le plus souvent notre système à refuser les dérogations ou la libre appréciation des situations par les instances locales. Au nom du risque d’extension de la dérogation.

Les différentes normes qui protègent le travail salarié, la libre concurrence, la sécurité du consommateur ne sauraient tolérer des échanges d’activité (de travail) non marchands, les activités d’entraide pouvant faire concurrence aux entrepreneurs, sans parler des productions alimentaires, cosmétiques, artisanales soumises, même en dehors d’un circuit marchand, à des standards d’hygiène et de sécurité conçus pour une production de masse.

Là encore, la protection du citoyen, individu abstrait et délié de son environnement humain et matériel, aboutit à la standardisation de l’existence et à l’éviction de certaines activités et consommations de tous ceux qui ne peuvent pas acquérir ces services marchands.

Les exemples grotesques de ce prurit sécuritaire sont légion : interdiction d’apporter un gâteau fait maison à l’école de son enfant, injonction aux petites structures collectives (crèches parentales, lieux de vie, camps de jeunes…) de satisfaire les normes de restauration des grands restaurants d’entreprise.

L’assurance ne pouvant couvrir des activités non légales, les échanges de services non salariés, le prêt d’outillage, de locaux, etc. sont exercés dans un cadre d’insécurité qui est justement celui que l’on voulait éviter.

L’État omnipotent est-il impotent ?

Il n’est pas sûr qu’il faille attendre la révolution ou la faillite de notre système social pour permettre les respirations nécessaires au développement des solidarités de proximité.

Une véritable décentralisation, une évolution vers un droit plus jurisprudentiel que normatif, le développement de contrôles a posteriori des résultats atteints me semblent des pistes à explorer.

La protection contre les risques individuels, la maladie, l’éducation des enfants, la vieillesse, les accidents du travail, l’invalidité, le chômage, bref la sécurité sociale au sens large doit ressortir d’un système de droits et de financement national.

En revanche, les politiques sociales, au sens de la lutte contre l’exclusion, les politiques de logement, d’hébergement, les politiques de protection de l’enfance, de lutte contre les effets d’une marginalisation sociale, etc. devraient obéir aux règles des collectivités autonomes6 qui les financent.

Celles-ci sont seules à même d’ajuster financement et actions, de décider quelles doivent être les règles de la redistribution et de l’affectation des moyens publics, collectés au niveau local. Cela à condition que l’État reste garant de l’application de règles d’égalité et de liberté individuelle.

Tout d’abord, en étant exemplaire dans les domaines qui continuent de ressortir de l’échelon national : l’offre de soins, les investissements structurants, les équipements médico-sociaux dont on sait qu’à l’heure actuelle ils ne sont pas affectés de manière égale sur le territoire. Les services de psychiatrie parisiens disposent de vingt psychiatres pour 100 000 habitants, quand des départements comme l’Eure en ont moins de quatre. On pourrait répéter l’exemple dans de nombreux domaines.

Ensuite, en appliquant strictement (et sans chercher à se défausser sur les finances locales) des règles de péréquation correspondant à une ressource sociale minimale par habitant par rapport à la ressource fiscale disponible. Ce qu’avait proposé de longue date Philippe Séguin, sans doute l’analyste le plus pertinent des faiblesses de notre système social jacobin.

Il appartient aussi à l’État, par le biais de la justice, mais aussi des corps de contrôle de s’assurer que les expérimentations menées et les dérogations aux lois accordées au niveau local le sont dans un cadre formalisé adéquat, que les droits des personnes ne sont pas déniés, qu’une juste appréciation est faite entre la nécessité de déroger à des règles générales et l’intérêt supérieur des objectifs visés.

Seule l’autorité locale est en effet capable d’apprécier la réalité des expériences menées, la nécessité de déroger à certaines règles, l’intérêt singulier de l’expérience. Mais elle doit pouvoir motiver ses choix stratégiques.

C’est alors pas à pas, sans grande annonce, sans grande loi-cadre que pourront s’exprimer les potentialités collectives des diverses communautés, dont la richesse et la diversité prémunissent contre les dérives fondamentalistes et communautaristes trop souvent avancées de manière incantatoire et contre-productive.

  • *.

    Inspectrice générale des affaires sociales, a publié L’État social ne fonctionne plus, Paris, Albin Michel, 2009.

  • 1.

    Je renvoie là aux travaux précurseurs de Michel Maffesoli et du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien, le Temps des tribus, 1re éd. 1988, 4e rééd., Paris, La Table ronde.

  • 2.

    Dans un groupe d’entraide mutuelle (Gem), on n’est ni soigné, ni pris en charge, mais on fait face ensemble. Ainsi de ce Gem qui se nommait « Qu’est-ce qu’on fait dimanche ? ». Le dimanche est bien sûr le jour de l’isolement et de l’absence des équipes professionnelles. On est toujours malade, mais au moins on ne s’ennuie pas à mort le dimanche !

  • 3.

    Voir l’Intervention sociale, un travail de proximité, rapport annuel Igas, Paris, La Documentation française, 2006.

  • 4.

    Michel Maffesoli, Le temps revient. Formes élémentaires de la postmodernité, Paris, Desclée de Brower, 2010.

  • 5.

    C’est ainsi que les organismes privés (associatifs ou à but lucratif) présentent désormais des projets en réponse à un « appel » des agences régionales de la santé, ou des conseils généraux pour créer ou étendre une institution médico-sociale ou sociale. L’appel à projet est quasiment un cahier des charges, dans lequel l’administration définit les besoins et les modes de réponse attendus.

  • 6.

    Le modèle français de la décentralisation, dans lequel les collectivités territoriales n’ont de liberté que dans le cadre des lois votées au niveau national, a abouti à l’irresponsabilité et à la confusion. L’État édicte les objectifs à atteindre, mais se défausse du financement et de l’appui matériel et immatériel qui dépasse les capacités d’une petite collectivité : système d’information, audit et contrôle, outils d’évaluation…