Les hommes de la dissuasion
Comment se passe la vie dans un sous-marin nucléaire ? Au-delà des questions géopolitiques et stratégiques, l’auteur nous livre ici une véritable psychologie du sous-marinier, à travers la description des conditions de vie si particulières des « hommes de la dissuasion ».
Pourtant à ce jour, poétique ou scientifique, le cachalot ne peut prétendre à aucune biographie complète dans aucune littérature. Sa vie bien plus que celle de n’importe quel autre gibier marin de son espèce reste à écrire.
Winston Churchill raconte dans ses mémoires que la seule menace qu’il redouta véritablement au cours de la Seconde Guerre mondiale fut celle des sous-marins allemands. Dès 1914, l’apparition des sous-marins bouleversa les théories traditionnelles de la guerre navale. Au même titre que le char à terre ou l’aviation dans les airs, ils rendirent possible sur le plan maritime le passage à une guerre « totale ». De surcroît, la mondialisation des conflits fit de ces « bateaux noirs » une pièce centrale du dispositif visant à asphyxier l’ennemi, coupant ses approvisionnements par la mer. Mais le rôle des sous-marins culmina véritablement lors de la guerre froide. Le refus des grandes puissances de s’affronter ouvertement sur les terres et dans les airs fit de l’océan le théâtre de cette guerre larvée. Surtout, la nouvelle donne nucléaire fit des flottes sous-marines le principal vecteur de la dissuasion. L’effort entrepris par les puissances émergentes, notamment dans le Pacifique, pour se doter de leur propre flotte sous-marine, achève de démontrer le poids conféré par cette dernière sur la scène internationale.
Avec dix sous-marins à propulsion nucléaire, la France compte parmi les puissances sous-marines les plus anciennes et les plus en pointe. Quatre de ses sous-marins, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (Snle), ont la charge d’assurer ce qui demeure la pierre angulaire de sa stratégie de défense, la dissuasion nucléaire. Ainsi, depuis 1972, cent dix hommes sont immergés en continu et parés, sur ordre du président de la République, à déclencher le feu nucléaire. Pourvus d’une capacité de destruction d’environ mille fois la puissance des bombes larguées sur Hiroshima en août 1945, ils ont entre leurs mains l’« assurance-vie » de la nation.
Âgés en moyenne de 28 ans, ils prennent la mer pour de longues retraites de soixante-dix à quatre-vingt-dix jours, loin de leur famille, coupés du reste du monde. Qui sont les sous-mariniers, qu’ont-ils en commun ? Certains sont venus par goût de l’aventure, d’autres par intérêt pour la haute technologie, d’autres encore par tradition familiale. Certains enfin sont là pour les primes réputées avantageuses. Les motivations sont différentes mais tous ont en commun de s’être portés volontaires, comme la règle l’exige aux forces sous-marines.
Une expérience en immersion
La psychologie du sous-marinier et son rapport à la mer
Parmi les marins, les sous-mariniers forment un genre à part, « une caste », disent d’eux ceux qui les côtoient. Leur relation même à la mer les distingue. De l’horizontalité des vastes étendues, ils passent à la verticalité des profondeurs. Leur voyage n’est pas tendu vers l’extérieur, il est une expérience physique de l’immersion. Pourtant, le sous-marinier n’entretient aucun contact physique avec le fluide dans lequel il est immergé. Il y est plongé mais ne le voit pas, ne le sent pas, ne le touche pas.
De fait, il n’est pas rare d’entendre dire que plonger au fond des océans serait un peu comme aller sur la Lune. Peut-être d’ailleurs l’élan puise-t-il à la même source, le désir de conquérir des espaces pour lesquels notre nature nous prédispose si peu. Encore que la surface de la Lune soit mieux connue que le fond des océans. 95 % des fonds marins demeurent inexplorés car trop inaccessibles : à cent cinquante mètres de profondeur, 99 % de la lumière a été absorbée ; au-delà de trois cents mètres, c’est le noir complet1. La pression augmente alors d’une atmosphère tous les dix mètres. À ces profondeurs, dans un milieu confiné, l’océan est un environnement où la moindre défaillance peut être fatale. Dans bien des circonstances, la mer devient un cimetière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, neuf sous-mariniers allemands sur dix ne remontèrent jamais à la surface. En temps de paix non plus, l’erreur ne pardonne pas. Chez les sous-mariniers, tout le monde garde en mémoire l’accident du sous-marin d’attaque Émeraude en 1994. Dix marins décédèrent brûlés vifs par une fuite vapeur. Le commandant, alors en inspection de tranche, était parmi eux. Vingt ans après le drame, les gorges se serrent encore quand la tragédie est évoquée. On n’en parle qu’à voix basse, comme pour conjurer le mal. Alors, lorsque l’accident du Koursk laissa un équipage de cent dix-huit Russes au fond, une cagnotte fut constituée et portée aux familles des victimes, pudiquement. Le deuil fut celui de toute une communauté.
Aujourd’hui s’élève à Toulon un monument en granit où figurent les mille six cents noms des sous-mariniers français morts en opérations. Les plus anciens remontent à 1905, dans la baie de Tunis. Au-dessus de la stèle, ce n’est pas une statue de marin que l’artiste a érigé mais celle d’une veuve avec son enfant, image de cette absence propre à l’engagement du sous-marinier.
La vie sous-marine ne rapproche pas les mondes entre eux, elle les éloigne. Sous l’eau, l’autonomie est absolue : pas de contact avec l’extérieur, pas de secours en cas de maladie, pas de soutien en cas d’avarie. Cet impératif d’évoluer en parfaite autonomie fonde l’un des principes de construction des sous-marins reposant sur la « redondance ». Chaque installation, usine à oxygène, usine à dépolluer l’air, bouilleur, chaque circuit est doublé, pour que rien n’interrompe le fonctionnement des machines.
L’avantage stratégique de la dissuasion
Les sous-marins sont des machines d’une extrême complexité comptant parmi les plus sophistiquées jamais inventées. Un avion de ligne exige 50 000 heures de travail. Le dernier né des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins français mobilisa pour sa part plus de quinze millions d’heures de travail. En outre, ces bateaux transportent à leur bord une centrale nucléaire pouvant fournir de l’électricité à une ville de 50 000 habitants et sont capables de mettre en œuvre depuis la mer des missiles balistiques intercontinentaux. Tirer des missiles en immersion n’est déjà pas une chose aisée. Garantir que ceux-ci atteignent avec une précision scientifique leur objectif situé à des milliers de kilomètres constitue une prouesse encore plus grande. Les sous-mariniers sont donc à la fois des marins, rompus à l’extrême âpreté de la vie en mer, et des techniciens de haut niveau maîtrisant des technologies de pointe. Mais ce sont surtout des militaires vivant dans le culte du secret. Leurs missions sont secrètes, leur localisation est secrète, leurs procédures sont secrètes. Dans les flancs du sous-marin sont logés seize missiles balistiques intercontinentaux équipés de quatre-vingt-seize têtes nucléaires multidirectionnelles. Une atmosphère à nulle autre pareille règne dans ces soutes entièrement blanches, baignées de lumière artificielle. Seize silos blancs sur lesquels figure un numéro noir peint au pochoir servent de cosse aux armes stratégiques.
L’avantage tactique du sous-marin
Avant chaque début de patrouille a lieu un entraînement à la mer permettant de qualifier le bateau. Cinq ou six entraîneurs de l’escadrille, chronomètres au cou, ont pour tâche d’éprouver l’équipage, de pousser les hommes dans leurs retranchements. Les exercices s’enchaînent sans discontinuer pendant plusieurs jours au cours desquels les scénarios les plus catastrophiques sont simulés : voies d’eau, fuites vapeur ou départs de feux simultanés. Aucun répit n’est laissé au bord, aucune erreur n’est pardonnée.
Outre les exercices de sécurité, plusieurs thèmes tactiques sont déroulés. Ceux-ci mobilisent des moyens militaires importants comprenant une frégate anti-sous-marine, un aviso (type de navire anti-sous-marin), des hélicoptères et des avions de patrouille maritime (Patmar), tous engagés dans la traque du sous-marin. Pendant de longues heures, les bordées s’entraînent à la lutte sous-marine dans des conditions réelles sur une zone grande comme un département. L’aire d’exercice et les règles de reprise de vues testent la capacité du sous-marin à se diluer dans l’immensité de l’océan pour échapper à la traque méthodique de l’ennemi. Tandis que les frégates anti-sous-marines et les avisos s’emploient à effectuer une battue des fonds marins, les avions de patrouille maritime détectent les modifications de champ magnétique à la surface. Ces derniers sont redoutés car ils tapissent l’océan de bouées actives agissant de concert comme une multitude de sonars indépendants mais coordonnés. Les hélicoptères ont quant à eux la faculté de « tremper » subrepticement leur sonar dans l’eau. Le sous-marin dispose pour sa part d’une ouïe extraordinairement fine. Et c’est le bruit rayonné des « cibles » qui les trahit toujours, les imperceptibles indiscrétions sonores constituant la « signature acoustique » qui permet au sous-marin de les détecter et de les identifier. C’est la raison pour laquelle en plongée, un bâtiment de surface est appelé un « bruiteur ». Dans un espace à trois dimensions, le tout est de comprendre comment évolue ce bruiteur par rapport au sous-marin. On cherche donc à déterminer un cap, une vitesse et une distance. À cet égard, la complexité de la navigation sous-marine tient à ce que plusieurs solutions sont toujours possibles quant à la position réelle du bruiteur. De ce fait, il existe toujours une marge d’incertitude laissant une part importante à l’appréciation du sous-marinier. Aussi la convention en matière d’élaboration est-elle de toujours retenir la situation la plus défavorable. Cette règle est particulièrement anxiogène car elle marque la représentation que l’équipage a de la situation tactique. Dans la pratique, cela signifie que le sous-marin a perpétuellement le sentiment d’être aux abois, de subir le dispositif ennemi.
Ce que mettent en lumière ces exercices, c’est que quelles que soient les technologies disponibles à bord, quelle que soit la sophistication des logiciels d’aide à la décision, rien ne se substitue aux capacités intellectuelles du chef du quart et des opérateurs. Aucune solution n’est en mesure d’intégrer autant de paramètres et d’inconnues pour construire une « idée de manœuvre ». La plupart des calculs pour évaluer si la cible est en rapprochement ou en éloignement se font de tête et la table à carte est sans équivalent pour visualiser d’un seul coup d’œil la situation tactique. Les méninges et les qualités de chef restent l’élément essentiel de la guerre sous-marine. Surtout, il y a l’instinct, le flair du chef de bordée, qui ne s’acquiert qu’à force de milliers d’heures sous l’eau. C’est là où le leadership du commandant s’exprime, dans sa capacité à prendre de la distance, à anticiper la manœuvre de l’adversaire, à donner des ordres concis d’une voix forte et claire dans le silence du Central Opérations. D’une bête traquée, le sous-marin se meut alors en un redoutable chasseur se servant de l’immensité de l’océan comme d’un atout.
Tandis que les marins à la surface labourent l’océan sans jamais avoir la moindre idée de la localisation du sous-marin, la concentration à bord est à son maximum pendant parfois trente ou quarante heures consécutives. Chaque opérateur est aux aguets, scrutant les imperceptibles indiscrétions acoustiques de l’adversaire en surnombre. Rien n’est plus pénible pour un surfacier2 que de compter les minutes et les heures passées à sonder vainement les fonds marins sans jamais obtenir le moindre contact. Alors que tout le monde est aux aguets sous l’eau, la lassitude et la fatigue minent peu à peu le moral à la surface, poussant à l’erreur.
Suprême raffinement dans ce jeu de go naval, chaque couche d’eau dispose de particularités physiques qui lui sont propres telles que la salinité, la pression et la température. En effet, sous l’eau, les rayons sonores ne se déplacent pas en ligne droite mais de manière isotrope. On parle de « bathy ». Aussi, par la connaissance de la bathy dans laquelle il évolue, le sous-marin peut-il adopter l’immersion appropriée permettant d’approcher la cible au plus près, et ce sans jamais pouvoir être contre-détecté. Rien ne peut décrire le sentiment incomparable que procure une reprise de vue permettant de voir au périscope l’ennemi à son insu. Tout est alors prêt pour que le piège se referme sur la proie. L’ennemi pourra être engagé, souvent à bout portant. Ses chances d’en réchapper sont quasiment nulles. Lors de la guerre des Malouines, lorsque le sous-marin britannique Hms Conqueror engagea le croiseur Belgrano, trois cent vingt-trois Argentins périrent.
Ainsi, il faut tenter de se représenter la terreur des équipages de convois alliés face aux meutes de U-Boats allemands lancés à leur poursuite. Churchill dépeint mieux que quiconque la guerre sous-marine pendant la Première Guerre mondiale comme
la lutte à mort de la marine royale contre les sous-marins allemands. Ce fut une guerre telle que, jusqu’alors, l’humanité n’avait jamais rien rêvé de semblable, une guerre à la fois plus impitoyable et plus compliquée que tout ce que l’on avait pu concevoir auparavant. On fit appel aux données de toutes les sciences, à toutes les applications de la mécanique, de l’optique et de l’acoustique, qui pouvaient être de grande utilité. Ce fut une guerre de carte et de calculs, de compteurs et d’aiguilles, de spécialistes doublés de héros, de réflexion patiente et obstinée soudain interrompue par de mortelles explosions, une guerre d’équipages pourchassés et asphyxiés dans les profondeurs de la mer, de grands vaisseaux sombrant au large, sans secours et sans merci. Et c’est des péripéties de cette lutte effrayante que dépendit l’histoire du monde.
Mais toute médaille a son revers et mieux vaut prendre garde à l’ivresse que procure le contact. Toute interaction est une prise de risque. Toute imprudence expose à une indiscrétion. Si le sous-marin devait être contre-détecté, il se trouverait dans une situation éminemment vulnérable. Dans la guerre navale, le contact avec l’ennemi est long à établir mais il est par la suite difficile de s’en défaire. Il importe alors de ne pas se laisser égarer par l’hubris, de résister à l’orgueil affectant la lucidité. Pour le dire autrement, il faut garder la tête froide. Un entraîneur en charge de sélectionner les futurs commandants confiait que la capacité d’un chef à ne pas laisser son ego écraser ses subalternes, était ce qui déterminait l’aptitude au commandement. Encore et toujours, c’est l’humain qui prime.
Une expérience collective
Les qualités du commandant
La vie en immersion est celle d’une communauté hiérarchisée où l’improvisation n’a pas sa place. Chacun y occupe une fonction déterminée. À la tête de cette petite société, se trouve un chef, doté de pouvoirs exorbitants, le commandant. Ce dernier est également appelé le « pacha ». Tous ceux qui assument la moindre fonction d’encadrement ont pu goûter à ce que l’on appelle la « solitude du chef ». Cette image prend tout son sens pour un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engin en patrouille opérationnelle. Cet homme, un capitaine de vaisseau3 d’une quarantaine d’années, a la responsabilité de cent dix hommes embarqués à plusieurs centaines de mètres de profondeur, pendant neuf à douze semaines avec à son bord seize missiles nucléaires intercontinentaux. La valeur du bâtiment avoisine les quatre milliards d’euros. Pas de communications avec le monde extérieur, et ce, y compris en cas d’avarie ou de maladie d’un membre de l’équipage. Une règle, impérative, s’impose à lui : sous aucun prétexte il ne peut prématurément refaire surface ni « émettre », sauf à signer l’échec de sa mission, interrompant le cycle de la dissuasion. Le commandant assume l’entière responsabilité de sa navigation et est le seul maître de son itinéraire de patrouille, connu de lui seul. La propulsion nucléaire lui conférant une autonomie illimitée, il lui est loisible d’aller partout, y compris dans les endroits les plus reculés de l’océan.
Mais l’essentiel réside ailleurs. Il est la courroie de transmission de l’ordre présidentiel de tir des missiles nucléaires. Il est seul. Seul vis-à-vis du reste du monde. Seul vis-à-vis de son état-major. Seul vis-à-vis de son équipage. Les commandants de sous-marins sont recrutés parmi les meilleurs. Ils ont au moins 20 000 heures de plongée au compteur et exercent leurs fonctions à l’issue d’un parcours ultra-sélectif entamé à l’École navale. De plus, tous ont préalablement commandé un bateau de surface et un sous-marin d’attaque. Être commandant de Snle est le produit de nombreux sacrifices, le couronnement d’une carrière irréprochable. Tout cela suffirait à rendre compte de l’aura qui les entoure dans les forces, de leur statut si particulier chez les marins ou de ce regard en coin que l’on jette pour les observer lorsqu’ils sont à la table qui leur est réservée au carré des forces sous-marines à Brest.
Le quotidien en patrouille
Tout l’art du commandement consiste à organiser le temps, à donner du sens au quotidien de l’équipage afin de le maintenir mobilisé. Établir une discipline personnelle et maintenir une hygiène de vie irréprochable sont les mots d’ordre pour prévenir tout laisser-aller.
Le branle-bas intervient ordinairement à 7 h 30 Zulu. Les premières relèves de quart ont lieu à 7 h 50. Très rapidement, l’agitation commence à naître autour de la cafétéria ou du carré commandant. Ceux pour qui la journée débute croisent ceux qui vont se coucher après avoir pris le quart de quatre heures, les yeux ensommeillés. L’odeur du café et des viennoiseries préparées la nuit par le « boula4 » envahit le bord. Un jour ce sont des croissants ou des pains au chocolat, un autre des brioches ou des chaussons aux pommes. La journée du sous-marinier est structurée par le rythme des quarts, par tiers ou par bordées, notamment lors des rappels au poste de combat. Ainsi, la journée est fractionnée en cinq tronçons inégaux (8 h-12 h, 12 h-15 h, 15 h-18 h, 18 h-20 h, 20 h-00 h, 00 h-4 h et 4 h-8 h). Lorsque le bord fonctionne par tiers, une équipe effectue quotidiennement deux quarts et demi, soit huit heures par jour. La nuit étant couverte par trois quarts de quatre heures chacun, les personnels n’auront jamais la possibilité d’effectuer une nuit complète au cours des deux à trois mois de patrouille. Le quart de minuit à 4 heures du matin, familièrement appelé « Zérac » est le plus dur car il coupe le temps de sommeil en deux. Le bateau est alors totalement silencieux et éclairé par une lumière rouge sombre. C’est à peine s’il est possible de distinguer les bruits étouffés des portes coulissantes lors des relèves de quart ou le pas traînant des hommes faisant la ronde d’étanchéité. Le « 4 à 8 » est plus facile car il laisse le temps de repos nécessaire pour récupérer de la veille. Malgré tout, dans la durée, le rythme est éreintant. Passées quelques semaines à la mer, la fatigue gagne inévitablement l’équipage.
Outre le quart, un certain nombre d’activités remplissent les journées. La matinée commence toujours avec un poste de propreté. Un exercice de sécurité visant à simuler différents types d’accidents comme des départs de feu est effectué quotidiennement. Contrairement à une idée reçue, la voie d’eau n’est pas le plus grand péril à bord. Le feu est l’ennemi le plus redoutable. En moins d’une minute, celui-ci rend parfaitement opaque toute une zone confinée, ce qui en dit long sur sa capacité de propagation. Quand survient un incendie à bord, tout se joue donc dans les trois ou quatre premières minutes.
Outre les postes de propreté et les exercices sécurité, l’équipage se voit attribuer un certain nombre de tâches à effectuer hors quart. Les officiers emmènent des devoirs de patrouille qui sont des sujets de réflexion commandés par l’escadrille ou l’état-major. Chaque chef de service doit également s’acquitter de la rédaction de fastidieux comptes rendus de patrouille, entamée dès l’appareillage. Ce sont près d’une centaine de rapports, tous scrupuleusement revus par le commandant en second et le commandant qui sont remis à l’escadrille au retour. Une rumeur malveillante assure qu’ils ne sont jamais lus !
Une part importante du temps est également consacrée à la formation. La sous-marinade est un corps élitiste où il n’est pas de qualification qui ne soit délivrée sans examen ou notation préalable. La plupart des membres de l’équipage suivent donc des cours en mer portant sur le fonctionnement de chaque installation. Quelques jours avant d’accoster, les hommes sont soumis à un examen écrit de trois heures puis, lorsqu’ils sont admissibles, à un « tour du bord » durant lequel ils sont mitraillés de questions : le fonctionnement de la station d’huile, le circuit de ventilation, l’usine à dépolluer l’oxygène, le sasse vide ordure, les périscopes. Des cours d’anglais et d’identification sont également dispensés afin de développer les compétences professionnelles.
Une expérience personnelle
Vivre dans une communauté
L’attachement aux traditions est une constante dans la marine. Les rituels sont une marque d’appartenance à la communauté, un élément de cohésion. Leur fonction socialisatrice est peut-être encore plus prégnante aux forces sous-marines. Elles humanisent un univers radicalement artificiel.
La spécificité du lien presque fraternel unissant les sous-mariniers tient à la conviction que chacun à bord remet sa vie entre les mains des autres. Un commandant de sous-marin disait :
Ce qui me force à l’humilité, c’est que je sais qu’à la mer, ma vie peut dépendre d’un quartier-maître derrière son sonar.
Dans cet environnement, la défaillance d’un seul peut suffire à entraîner tous les autres au fond. La seule légitimité qui vaille à bord est celle que procurent l’expérience et la compétence. Symboliquement, personne ne porte ses galons à bord.
L’interdépendance liant les hommes rend compte de l’importance des rituels marquant l’entrée dans la communauté des sous-mariniers. Les « baptêmes », dont l’étymologie renvoie à la « plongée », sont habituellement célébrés en fin de patrouille. Sous le regard des anciens, les néophytes défilent devant une assemblée réunie dans la cafétéria avec à sa tête le président déguisé en Neptune. Les impétrants se voient lancer des défis en tous genres. Pour un quartier-maître, ce sera par exemple de trouver dans le bord des pattes d’épaule de capitaine de vaisseau. Une fois le défi relevé, il se peut qu’il soit invité à dîner au carré commandant. La tradition exige que les néophytes boivent d’une seule traite un verre d’eau de mer prélevée à l’immersion maximale, suivi d’un bol de vin rouge. Ce niveau d’immersion est symbolique car connu des seuls sous-mariniers. Un article du Monde en 2011 suggérait qu’il était supérieur à quatre cents mètres.
La vie intérieure
Expérience collective, la vie à bord des sous-marins est également une expérience personnelle intense dans un cadre lunaire, rétrécissant l’espace, dilatant le temps. C’est une retraite de plus d’un millier d’heures à l’écart du tumulte du monde, un long marathon physique et mental.
L’immersion marque une coupure avec le monde. Le cœur est lourd lorsque le panneau du sous-marin se referme pour la dernière fois, peu avant de s’enfoncer dans la mer pour une apnée de plusieurs mois. Cette disparition totale s’effectue par une manœuvre de « dilution dans le milieu ». Celle-ci permet d’assurer l’invulnérabilité du bâtiment. Dès lors, plus aucune émission n’est permise. Personne à terre ou à bord ne sait où se localise le bateau. Les coordonnées ne sont connues que du commandant, des chefs du quart et des officiers renseignement. Les chemins de la dissuasion appartiennent au secret de la Défense nationale mais les sous-marins sont susceptibles d’aller partout. Tout au plus sait-on par quelques entrefilets dans la presse que les sous-marins français ne vont pas sous les pôles contrairement aux sous-marins russes dont les massifs renforcés peuvent briser la glace. Les hommes vivant dans cette coquille peuvent juste s’efforcer de deviner si le bâtiment navigue plutôt en eau froide ou en eau chaude. En un sens, le sous-marin ne disparaît pas seulement pour le reste du monde mais également pour ceux qui vivent dedans. L’univers du sous-marinier est stable, uniforme. Son horizon ne dépasse jamais quelques mètres, comme dans un tunnel. Les saisons, la météo sont neutres pour lui.
Rapidement, le temps s’allonge, s’étire. La distinction entre le jour et la nuit devient incertaine, et n’est plus signalée que par la couleur des feux du bord. Rien ne vient interrompre le cycle de quarts. Les longues veilles entre minuit et 8 heures du matin dans les endroits les plus reculés font ressentir l’éloignement. On ne peut pas empêcher le cerveau de tourner. Penser à la famille. Aux amis. À la vie qui continue à la surface. Il y a les nouvelles heureuses comme ce jeune officier apprenant en patrouille que sa femme a accouché seule à l’hôpital de Brest et qu’il est pour la première fois papa. Il y a aussi les drames de la vie qui n’épargnent personne. Un proche qu’on a laissé malade avant de partir. Un enfant qui cause du souci. Ces nouvelles-là ne sont pas communiquées par la marine avant le retour de la patrouille. Une fois, un sous-marinier apprit le décès de ses parents à son retour. Ces derniers étaient déjà enterrés depuis trente jours. Rien ne doit perturber l’équipage et par là même menacer le bon déroulement de la patrouille.
Pendant les semaines de patrouille, les nouvelles de l’extérieur sont filtrées. Bien sûr le sous-marin ne peut émettre, mais il peut recevoir. Chaque jour, une revue de presse est transmise. C’est un peu comme la Pravda dans la mesure où elle est expurgée de toutes les nouvelles malheureuses, dont on ignore la manière dont elle pourrait affecter certaines personnes du bord. En outre, chaque homme peut recevoir une fois par semaine un message d’une personne de son entourage comprenant quarante mots. Ces « familis » sont tous décortiqués par les services de la marine à terre ainsi que par le commandant en second. Pas question de laisser filtrer les mauvaises nouvelles. La marine relance également les épouses oublieuses, dont les mots sont de plus en plus espacés bien qu’attendus avec impatience par les hommes à la mer. La lecture du « famili » est à peu près tout ce que le sous-marinier compte d’intimité à bord. Certains s’enferment avant d’ouvrir leur enveloppe. D’autres se précipitent sur leur enveloppe et lisent avidement les nouvelles de l’extérieur. Un petit pincement au cœur, parfois un peu de vague à l’âme.
Il n’y a pas que les corps qui sont en vase clos. Il y a aussi les cerveaux, qui n’en finissent pas de ressasser toujours les mêmes pensées, qui deviennent des idées fixes virant parfois à l’obsession. Chacun développe ses manies, sa routine pour structurer le temps, haché par le cycle des quarts. À mesure que s’accumulent les jours de mer, la fatigue gagne. Les caractères deviennent plus irritables, jusqu’à trouver insupportable la moindre modification du quotidien. À partir de J 30, la date du retour, qui n’est connue que du commandant, devient une idée fixe. Elle occupe tous les cerveaux, fait l’objet de toutes les conjectures et devient le centre des conversations. Tous les paramètres sont analysés, les marées, le calendrier scolaire, l’humeur du commandant. Somme toute, l’incertitude sur la date exacte du retour est très limitée et se résume à quelques jours au plus. Mais rien ne peut venir à bout de l’obsession du retour. Il faut savoir, pouvoir fixer son attention sur une échéance.
Le défi devient alors de soutenir le moral pour éviter que les esprits ne s’égarent. Il est impératif qu’aucun flottement ne s’installe dans le bord, de garder toujours à l’esprit le sens profond, presque religieux de la mission. Se retirer du monde pendant de longues semaines avec un système d’armes capable de déclencher l’apocalypse dans le but de frapper un hypothétique ennemi, avant de revenir à quai, huit semaines plus tard, sans que rien ne se soit passé. C’est la problématique de l’interminable attente caractérisant la vie militaire.
Refaire surface
Refaire surface est une sensation particulière, un retour parmi les vivants, pour paraphraser Aristote qui soulignait qu’il existait trois sortes d’êtres, les vivants, les morts et les marins. Chaque fin de patrouille est unique. Deux ou trois jours avant le terme de la mission, il est d’usage que le commandant prenne la parole à la diffusion générale, annonçant que le sous-marin a « chopé », qu’il a changé de contrôleur opérationnel. Dès cet instant, le bâtiment n’est plus en charge de la permanence de la dissuasion et la mission est accomplie. C’est le signal du retour. Instantanément, le bord est en ébullition. La parenthèse se ferme, le huis clos touche à son terme. Vient alors le temps des longues permissions, deux ou trois semaines, pour réapprivoiser la banalité du quotidien. La pression tombe dans l’équipage, mais déjà il faut s’atteler à préparer la passation avec équipage des « bis5 » amenés à prendre la relève avant de partir à son tour en mer.
Puis, environ quarante-huit heures plus tard, alors que le bâtiment est rentré sur le plateau continental, le bateau s’apprête à refaire surface. Cette fois-ci, un attroupement de marins s’assemble autour du poste de sécurité plongée au PC. Toutes les générations sont présentes, du matelot à l’officier, serrées autour du commandant. Après une dernière reprise de vue, celui-ci ordonne de prendre les dispositions pour faire surface. Les chasses permettant d’expulser l’eau des ballasts du sous-marin à plus de cent cinquante bars sont déverrouillées. Après des semaines à côtoyer les profondeurs, le monstre d’acier pesant plus de 10 000 tonnes est soulevé par une force monumentale. Trente mètres, vingt mètres, dix mètres s’affichent sur le compteur scruté par tous les yeux. Un instant plus tard, le bosco active les obturateurs du panneau central, laissant s’engouffrer de l’eau de mer à bord en même temps que l’odeur salée de l’air marin. Cette sensation-là est délicieuse.
Il faut alors une nuit, généralement consacrée à lutter contre le mal de mer, pour rejoindre le goulet à Brest, escorté par un important dispositif militaire. Frégates anti-sous-marines, avisos, patrouilleurs, hélicoptères et fusiliers marins sont mobilisés pour assurer la sécurité du bâtiment de retour de patrouille.
La lumière du jour est éblouissante pour les yeux fatigués par les couleurs métalliques du bord, la lumière artificielle et accoutumés à un horizon ne dépassant pas cinq mètres. Progressivement, les petites maisons blanches se détachent des côtes bretonnes aux couleurs pastel. Une fois le goulet passé, où la tradition veut que les sous-mariniers accomplissant leur dernière patrouille jettent une pièce, on distingue le vaste arsenal de Brest. Les clochers de la ville, les extrémités du pont Recouvrance et la préfecture maritime présentent leurs contours familiers. Puis apparaît à tribord l’île Longue, la base des sous-marins français, à la silhouette massive et bétonnée datant des années 1960. Dernière manœuvre avant le dégagé. Les pousseurs de la marine s’apprêtent à caler le bateau contre le quai où attend l’équipage des « bis » en formation. Les blagues fusent entre les deux équipages se faisant face au poste de manœuvre général. Un quartier-maître accueille le bateau noir au son du biniou jusqu’à ce que résonne enfin, après 2 000 heures passées sous l’eau, l’ordre ultime « Terminé barre et machine ». Au même moment, cent dix autres marins ont déjà pris la mer, dilués quelque part au fond de l’océan, prolongeant ainsi le cycle immuable de la dissuasion, entamé il y a près de quarante ans.
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Une performance technologique, individuelle ou même collective n’a de sens que si elle tend vers une fin qui lui est supérieure, vers quelque chose touchant au bien commun. La vraie justification, l’incontestable succès de la dissuasion réside dans le fait même que son utilité paraisse à certains contestable, dans la considération même que notre sécurité nous semble aujourd’hui acquise, comme intangible. La commémoration du centenaire de la guerre de 1914 nous a rappelé que le monde connaît depuis six décennies, sinon une période de paix relative, tout du moins une absence de guerre ouverte entre grandes puissances. C’est un fait sans précédent dans l’histoire. Il n’est pas sans raison.
Des études démontrent que le nombre de morts dans le monde causé par des conflits est passé d’une moyenne de quatre à quinze millions par an entre 1900 et 1945, à environ un million à partir de 19456. Les optimistes interpréteront cette statistique comme la marque d’un irréversible progrès de l’esprit humain. D’autres, plus réalistes, penseront que pareils bienfaits doivent être attribués aux mérites de la dissuasion, à la « vertu rationalisatrice de l’atome ». C’est là tout le paradoxe de l’arme nucléaire : elle se prévaut de son utilité en excipant de sa non-utilisation. De grands penseurs modernes comme Raymond Aron parlèrent de « dialectique du progrès » pour tenter d’appréhender les deux derniers siècles. Ils soulignaient en cela l’ambivalence de la notion de progrès. L’arme nucléaire illustre pareille ambivalence, créer et entretenir une arme dont la puissance dépasse l’entendement, pour mieux épargner des vies et contenir les passions. Le centenaire de la Première Guerre mondiale nous fournit l’occasion de nous remémorer jusque vers quelles extrémités ces dernières sont susceptibles de nous entraîner. C’est que la confortable sécurité dont nous jouissons est aussi le fait de ces anonymes qui servent discrètement sous les mers, ce « lointain intérieur », aurait pu dire Henri Michaux.
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Diplômé de l’école Hec et de Sciences Po Paris, il travaille chez Saint-Gobain et est maître de conférences à Sciences Po. Il a servi comme officier dans la Marine après une formation à l’école de navigation sous-marine et a navigué pendant près de 3 000 heures sur sous-marin d’attaque et sous-marin nucléaire lanceur d’engins.
- 1.
Anne-Gaelle Rico, « Fonds marins : “75 % des zones très profondes restent inexplorées” », Le Monde du 26 mars 2012 (entretien avec Gabriel Gorsky, directeur de recherche au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer).
- 2.
Marin appartenant aux forces de surface.
- 3.
Le rang de capitaine de vaisseau correspond à celui de colonel dans l’armée de terre.
- 4.
Boulanger
- 5.
Chaque sous-marin dispose de deux équipages, un bleu et un rouge, se relayant dans la prise en charge du bâtiment.
- 6.
Bruno Tertais, l’Arme nucléaire, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2008.