Le président du Matice slovaque Marián Gešper avec la ministre de la Culture Martina Šimkovičova via Wikimedia (Matica slovenská)
Le président du Matice slovaque Marián Gešper avec la ministre de la Culture Martina Šimkovičova via Wikimedia (Matica slovenská)

La riposte de la culture en Slovaquie

La ministre slovaque de la Culture depuis octobre 2023, Martina Šimkovičová, nationaliste de droite, mène une guerre idéologique contre le secteur indépendant des arts et des médias du pays, ciblant les institutions culturelles et discriminant les organisations LGBT+. Bien que craignant pour leur sécurité, les travailleurs culturels ripostent par le biais d’actions collectives, en soutenant ceux qui sont en grève. Cet article, paru en anglais sur Eurozine en décembre 2024, est traduit par Alexandra Lalo.


Invité du podcast Denník N, l’ex-ministre de la Culture Marek Maďarič (2006-2010, 2012-2018) s’est montré plutôt diplomatique en qualifiant la première année de mandat de l’actuelle ministre, Martina Šimkovičová, de « désagréable surprise » (une allusion au fait que Robert Fico l’avait qualifiée d’« agréable surprise »). Or, dans une grande partie de la communauté culturelle slovaque, un sondage sur les actions du ministère aurait vraisemblablement révélé des avis bien plus tranchés politiquement.

Un ton plus sévère n’aurait pas surpris. En effet, les initiatives culturelles mises en place durant son long mandat subissent aujourd’hui les plus lourds revers. Maďarič a notamment participé à la création de fonds culturels indépendants (Conseil des arts et Fonds audiovisuel) qui ont contribué à renforcer la culture indépendante en Slovaquie, consolidé les institutions clés de la culture établie et accru la confiance du public envers la télévision et la radio publiques, ainsi que leur prestige. En un an, ces avancées semblent révolues. Que s’est-il passé ?

De la chaîne de désinformation au fauteuil ministériel

Martina Šimkovičová, candidate du Parti national slovaque (SNS), a immédiatement inquiété la communauté culturelle après sa nomination comme ministre de la Culture du gouvernement de Robert Fico, celui-ci étant revenu au pouvoir après sa victoire aux législatives de septembre 2023. Pour ce nouveau mandat, Fico a constitué une coalition avec le parti social-démocrate Hlas et le SNS, qui avait franchi le seuil de 5 % des voix avec seulement 0, 6 % d’écart.

Professionnellement, Šimkovičová avait peu de liens avec le domaine culturel. Son unique expérience se limitait à un rôle d’animatrice sur une chaîne de télévision privée, sans aucune expérience dans la gestion d’organisations culturelles. Son départ de la télévision, après des commentaires anti-immigrés incendiaires sur les réseaux sociaux et son animation d’une émission conspirationniste sur YouTube, Slovan TV, était déjà inquiétant. Dès sa première apparition publique, elle a adopté une idéologie d’extrême droite et prononcé la phrase aujourd’hui discréditée : « La culture doit être slovaque et rien d’autre. » Elle a ensuite annulé un programme de subventions destiné à la lutte contre la désinformation et s’en est prise aux homosexuels, menaçant de leur interdire l’accès aux aides publiques. « Pas un centime ne sera alloué aux associations LGBT+ par le budget de l’État », a-t-elle déclaré1. Elle a également suscité l’indignation en déclarant : « La race blanche est en train de disparaître à cause des LGBT+. »

Martina Šimkovičová a été rejointe au ministère par Lukáš Machala, directeur général du bureau des services du ministère de la Culture (et membre du SNS), connu pour ses propos antisémites et son adhésion aux théories conspirationnistes. Machala est rapidement devenu le véritable chef du ministère de la Culture, agissant en éminence grise sur la plupart des décisions stratégiques.

L’effondrement des institutions

Malgré les critiques fréquentes sur l’imprévisibilité des actions du ministère de la Culture, une certaine méthode est manifeste. Les institutions culturelles sont devenues sa cible principale, notamment les fonds allouant des ressources financières aux productions culturelles. En 2024, le Conseil national de la République slovaque a adopté deux nouvelles lois sur le Conseil des arts et le Fonds audiovisuel, élaborées par le ministère de la Culture et régulant l’activité des fonds. Désormais, la décision d’octroyer des subventions relève du conseil d’administration de ces fonds, dont certains des membres sont élus par le ministère. Les lois prévoient également qu’aucun soutien ne peut être accordé sans leur accord. Le gouvernement a délibérément augmenté le nombre de membres du conseil d’administration du Conseil des arts nommés par le ministère, tandis que les comités d’experts, désormais uniquement consultatifs, ont perdu leur pouvoir décisionnel. En résumé, ces fonds indépendants, autrefois régis par des comités d’experts décisionnaires pour l’attribution de subventions, sont désormais un outil pour imposer une « compatibilité idéologique » favorable aux opinions d’extrême droite et conservatrices. Actuellement, les experts sont écartés des commissions, qui deviennent dysfonctionnelles, menaçant ainsi la redistribution des subventions pour les projets culturels.

Le ministère de la Culture a ensuite pris le contrôle de l’audiovisuel public en modifiant la loi. En juillet, l’institution a changé de nom, passant de RTVS (Radio et télévision de Slovaquie) à STVR (Radio-télévision slovaque), devenant ainsi de facto une nouvelle entité, entraînant le limogeage de son directeur (toujours non remplacé à ce jour, laissant la télévision en mode crise depuis plus de six mois). La nouvelle loi permet au ministère de nommer directement les trois membres du conseil de la STVR, sans proposition externe de l’environnement professionnel. Le nombre de membres du conseil a été réduit de neuf à sept, permettant au gouvernement de contrôler près de 50 % de sa composition, ce qui soulève de vives inquiétudes sur le pouvoir de décision du conseil, tant sur le plan de l’influence politique que sur celui de sa perte d’indépendance. La loi crée également une commission d’éthique, incluant des représentants de l’organisation nationaliste Matica slovenská, des Églises et des autorités locales, mais un seul membre venu des médias. La nature non professionnelle de cette commission suscite des craintes relatives au contrôle idéologique et à la censure.

Les changements sont déjà visibles dans la programmation, notamment avec le remplacement de trois animateurs du principal talk-show politique, jugés inadaptés par le gouvernement. La journaliste de télévision Barbora Šišoláková a été critiquée pour ses questions posées à des personnalités politiques, et la direction de la STVR a tenté d’influencer le contenu de son reportage, ce qui l’a poussée à démissionner. L’auteur du présent article, ancien membre de l’équipe de production d’une émission de débat social, a lui aussi été témoin de ces transformations : suite au changement de format pour une émission sur le voyage, il a mis fin à sa collaboration avec la STVR.

Qui dirige ici ?

Des changements radicaux ont eu lieu tant aux niveaux législatif et structurel du fonctionnement des institutions qu’à travers des purges de personnels jugés « inadaptés », notamment à la tête des institutions culturelles majeures. Dès janvier 2024, à l’initiative du ministère de la Culture, Jen Kratochvíl a démissionné de son poste de directeur de la Kunsthalle Bratislava (l’institution culturelle a ensuite été intégrée à la Galerie nationale slovaque, mais elle a pratiquement disparu depuis). En mars, Zuzana Liptáková a été limogée de la direction de BIBIANA, la Maison internationale des arts pour enfants, et Katarína Krištofová a été révoquée de son poste de directrice de la Bibliothèque nationale slovaque.

En août et septembre, les plus grandes institutions culturelles ont également été ciblées. Matej Drlička, directeur du Théâtre national slovaque, Alexandra Kusá, directrice de la Galerie nationale slovaque, et Branislav Pánis, directeur du Musée national slovaque, ont successivement été démis de leur fonction. Ces limogeages ont eu lieu sans justification claire et souvent de manière non professionnelle et humiliante. Les trois directeurs ont été remplacés par des personnes sans les compétences nécessaires, ni le soutien des équipes ou de la communauté culturelle, et nommés sans transparence dans le processus de recrutement.

Attaques et intimidations

Les changements de personnel ont été accompagnés de nombreuses attaques verbales, de harcèlement et d’intimidations, visant non seulement les acteurs culturels, mais aussi les employés du ministère. Selon Jana Močková dans Denník N, « la peur permanente, la paralysie, les menaces, le chaos, les décisions impulsives et l’absence de discussion » règnent au ministère. La ministre Šimkovičová et le secrétaire général Machala ont instauré une communication qui repose sur les menaces, les insultes et l’intimidation. Les employés sont harcelés pour opinions politiquement « incorrectes » et menacés d’être surveillés par le Service de renseignement slovaque (SIS). Les portes de bureaux doivent rester ouvertes. Les conditions de travail dégradées et les licenciements ciblés ont été dénoncés par les syndicats qui, dans une lettre adressée à Lukáš Machala, dénoncent ces suppressions de poste comme étant délibérées, évoquant également des cas de harcèlement au travail et des violations des principes de la fonction publique. Selon le personnel du ministère, près de la moitié des fonctionnaires ont déjà perdu leur emploi.

Une deuxième forme d’intimidation implique les attaques visant les membres de la communauté culturelle. De nombreux cas sont à déplorer, mais quelques exemples marquent particulièrement. En septembre, le ministère de la Culture a porté plainte contre l’écrivain Michal Hvorecký pour diffamation après qu’il a qualifié le travail de la ministre de fasciste dans Denník N. Le peintre queer Andrej Dúbravský, dont les toiles étaient exposées dans le hall de la radio slovaque, n’a pas été épargné par les attaques de la ministre. La danseuse Soňa Ferienčíková (par ailleurs la compagne du leader de l’opposition), a été l’objet d’une attaque similaire après des critiques grossières sur son travail chorégraphique. L’artiste visuelle Ilona Németh a, elle, été convoquée par la police pour avoir participé à la création d’une pétition demandant la démission de la ministre. De nombreux autres artistes et projets sont également ciblés par le ministère, qui les dénigre publiquement en les qualifiant de corrompus, sans valeur et indignes de soutien.

Comment contre-attaquer ?

Les représentants de la culture n’ont pas tardé à réagir face à ces mesures. En février 2024, la plateforme Open Culture ! a été créée pour rassembler la communauté culturelle slovaque, appelant à une gestion plus professionnelle du ministère de la Culture, à de meilleures conditions de travail et à l’élaboration d’une politique culturelle moderne. L’initiative, d’ampleur nationale, regroupe aujourd’hui quatre cents institutions et près de deux mille artistes. Open Culture ! fait suite à la pétition lancée le 17 janvier 2024, réclamant la démission de la ministre, qui a recueilli plus de cent quatre-vingt mille signatures (une autre pétition, organisée par la société civile, a recueilli près de deux cent mille signatures en août 2024). L’initiative a organisé plusieurs manifestations publiques, dont la plus importante en août, attirant des dizaines de milliers de personnes à Bratislava. Ce mouvement, qui dépasse le cercle des professionnels du secteur, a commencé à susciter un large débat auprès du grand public.

Open Culture ! a également exploré des méthodes de protestation innovantes, comme le soulèvement culturel slovaque de l’été dernier (faisant référence au soulèvement national slovaque contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale). Lors de cette manifestation, des membres de la scène culturelle se sont placés par paires devant le ministère de la Culture, se relayant chaque heure pendant dix jours consécutifs.

Mais la contestation la plus marquante d’Open Culture ! reste la « grève culturelle » de septembre. Pour le moment, le mouvement repose sur quatre revendications principales : une gestion professionnelle et compétente du ministère, la fin des réformes ciblées et destructives, l’arrêt immédiat de la censure idéologique et de ses conséquences sur le domaine culturel, et la stabilisation financière du secteur en améliorant la rémunération et les droits sociaux des travailleurs.

Lors de leur première apparition publique, les représentants de la grève culturelle ont annoncé que la phase initiale serait une alerte à une grève générale dans le secteur culturel, sans interruption de travail immédiate. Si les droits économiques, sociaux et culturels des employés dans une organisation légitimaient la grève dure, le comité inciterait le personnel concerné à cesser temporairement son activité. La communauté culturelle dans son ensemble entrerait ensuite en grève de solidarité, avec des actions de soutien et des collectes pour les grévistes.

En parallèle des manifestations, Open Culture ! fournit notamment une assistance juridique et des consultations d’experts, tout en mettant en lumière les actions incompétentes entreprises par le ministère. En octobre, elle a publié un rapport détaillant les dysfonctionnements du ministère au cours de l’année passée.

Perspectives d’avenir

Il est difficile de décrire la situation de la culture en Slovaquie sans tomber dans une trop longue énumération des erreurs du gouvernement actuel, tant les mesures autoritaires et antidémocratiques du ministère de la Culture (mais aussi de représentants du gouvernement, notamment du parti nationaliste SNS) sont nombreuses. C’est lorsqu’elles sont mises bout à bout qu’apparaît l’horrifiante ampleur de la répression que subit la scène culturelle slovaque, bien que cet article n’en évoque que quelques exemples extrêmes. Chaque jour, on apprend qu’un membre du secteur culturel a été révoqué, un autre poursuivi en justice, privé de soutien public ou brutalement attaqué. Dire qu’il règne dans la sphère culturelle une atmosphère tendue est un euphémisme. Les travailleurs culturels commencent à craindre pour leur emploi et pour leur sécurité, dans un pays où deux membres de la communauté LGBTQ, ainsi qu’un journaliste et sa compagne, ont été assassinés. L’autocensure gagne du terrain et les débats sur la légitimité de demander des subventions pour des productions culturelles à un État qui maltraite ainsi ses citoyens se multiplient. Beaucoup estiment que ce qui se passe n’est malheureusement que le début, et que l’agressivité du gouvernement dans le domaine culturel ne fera qu’augmenter.

Les travailleurs culturels commencent à craindre pour leur emploi et pour leur sécurité.

Mais dans ce contexte sombre, des aspects positifs émergent, à commencer par l’initiative Open Culture !, qui incarne la solidarité entre les artistes et les institutions, à travers les générations, les régions et les formes d’art. Si la création de ce réseau de solidarité est difficile, elle est une condition préalable à la construction d’une société civile plus forte. Un jour, lorsque le régime autoritaire actuel aura disparu, ce réseau pourra servir de fondation pour une société plus ouverte et démocratique. S’accrocher à cet espoir est crucial, sans quoi la sphère culturelle aurait déjà abandonné la lutte. Heureusement, cela ne s’est pas encore produit.

  • 1. En novembre 2024, elle a tenu sa promesse : les résultats des subventions du ministère de la Culture ont révélé l’exclusion des projets des organisations LGBT+. Aucun de leurs projets ou de leurs événements récurrents, comme le Drama Queer Festival, la Rainbow Pride ou le Otherness Film Festival, n’ont reçu de subventions, malgré les évaluations positives du comité d’experts.