Quand les Américains aimaient Mussolini


Au début des années 1960, alors que l’atlantisme d’après-guerre est à son apogée, Gian Giacomo Migone, issu d’une famille cosmopolite de diplomates italiens, arrive à Harvard pour étudier l’histoire. Catholique libéral, partisan de John F. Kennedy et admirateur du pape Jean XXIII, Migone fuit le conservatisme et le néofascisme des universités italiennes d’après-guerre. Parti pour les États-Unis en quête des promesses de la démocratie et de nouvelles bourses d’études, il découvre une situation autrement compliquée. Ce sont en effet les beaux jours du combat pour les droits civiques et, avec d’autres étudiants étrangers, il s’aventure dans le Sud pour observer les derniers moments de la ségrégation (les lois Jim Crow). Ce n’est toutefois pas l’actualité de l’Amérique qui va le troubler, mais bien le passé de celle-ci, en particulier l’histoire récente des relations de l’Amérique avec l’Italie, son pays d’origine.

En 1965, le séminaire légendaire d’Ernest May à Harvard sur les relations étrangères de l’Amérique porte sur les années 1920, et Migone se voit confier la tâche d’étudier la politique américaine à l’égard de l’Italie. C’est une tâche délicate pour deux raisons. Tout d’abord, on associe alors couramment les années 1920 à l’isolationnisme américain et on se refuse à considérer que les États-Unis aient conduit une véritable politique étrangère au cours de cette période. Ensuite, l’Italie des années 1920 est celle du régime de Mussolini. La question consiste à savoir comment les gouvernements républicains de Harding, de Coolidge et de Hoover, engagés dans une politique nationaliste de « retour à la normale » (normalcy) et de modernisation, réagissent face aux premières tentatives pour installer une dictature fasciste en Europe. Dans un contexte de détérioration de la situation sur le front du Vietnam, ce devoir du jeune Migone va bousculer ses idées préconçues concernant l’alignement de la puissance occidentale sur la démocratie.

Publié en italien en 1980, après plusieurs années de recherches pionnières dans les archives américaines et italiennes, le livre de Migone2 établit son auteur comme une autorité parmi les chercheurs libéraux de gauche spécialisés dans l’ère fasciste et lance une carrière qui le mène, après l’université de Turin, jusqu’à un siège au Sénat italien. Toutefois, à une époque qui précède Internet et le traducteur de Google, le travail de Migone reste largement inconnu du lectorat anglophone. L’historiographie américaine ignore cette interprétation européenne de la puissance américaine, comme tant d’autres œuvres classiques des années 1960 et 1970 sur l’histoire internationale de l’Europe, dont plusieurs concernent les États-Unis3. Grâce aux éditions de l’université de Cambridge et à Molly Tambor, elle-même historienne de l’Italie d’après-guerre, nous disposons enfin d’une traduction de qualité.

L’antifascisme constitue le mythe fondateur de la République italienne après 1945. Pourtant, non seulement une minorité pleine de ressentiment se raccroche à la mémoire de Mussolini, comme Migone l’a découvert dans les Archives nationales de Washington, mais encore, ce n’est curieusement pas avant la fin des années 1930 que les États-Unis décident de traiter Il Duce en ennemi. Dans l’entre-deux-guerres, à la différence de l’après-1945, les Américains ne tiennent pas pour admis que la démocratie est le destin naturel de tous les États de l’Europe occidentale. Les admirateurs américains de Mussolini vont des presses Hearst au président de l’université de Columbia, Nicholas Murray Butler, qui a donné à la propagande fasciste une tribune à la Casa Italiana dans l’Upper West Side. Les présidents Hoover et Roosevelt expriment tous deux leur approbation du régime de Mussolini : le fascisme promet de rétablir l’ordre et le progrès en Italie en tenant à distance la menace venue de la gauche.

Déjà en 1972, John Patrick Diggins, dans son Mussolini and Fascism: The View from America, avait révélé l’ampleur de l’enthousiasme pour Mussolini parmi les intellectuels libéraux américains4. Le livre de Migone montre que ces affinités trouvent leurs sources au-delà des idées et de la politique. En coulisse, des intérêts financiers jouent un rôle dans l’orchestration du connubio entre l’Amérique et le fascisme italien. Comme il l’écrit en préface, Migone n’était pas marxiste mais, à travers « la lecture des documents produits par des banques centrales et des banquiers d’investissement », il sent parfois qu’il pourrait « le devenir ».

Investir dans le fascisme

Parmi les obstacles à la reconnaissance de la relation amicale entre Wall Street et le fascisme italien, il y a le fait que la période de l’entre-deux-guerres est communément perçue comme celle du nationalisme économique. Mussolini est alors connu pour son plaidoyer en faveur de l’autarcie et pour des succès éclatants, comme l’assèchement des marais Pontins et la « bataille du blé » dans l’agriculture. L’Italie, pour sa part, est sévèrement affectée par les quotas d’immigration imposés par les États-Unis, au début des années 1920, dans un contexte de xénophobie (nativism).

Mais les politiques de développement économique national sont loin d’être incompatibles avec la promotion du commerce international et des réseaux financiers. Il faut prendre au sérieux le « national » dans l’« international ». Les élites du monde des affaires de l’Italie n’ont jamais envisagé le développement économique de leur pays séparément de l’économie mondiale. L’effet immédiat de la Première Guerre mondiale n’est pas tant de donner libre cours à la démondialisation, que de reconfigurer les échanges économiques internationaux. Avant 1914, des industriels visionnaires, tel Giuseppe Volpi, se tournent vers l’Allemagne pour soutenir le développement d’industries modernes en Italie, notamment l’électricité hydraulique. Mais à partir de 1917, l’économie italienne dépend d’emprunts auprès de l’Angleterre et des États-Unis à hauteur de 2 milliards et de 1, 65 milliard de dollars en 1919. Après la conférence de paix de Paris, malgré l’épreuve de force avec Woodrow Wilson concernant les prétentions de l’Italie sur la région de Fiume, les libéraux italiens continuent de se tourner vers Wall Street.

Suite à l’échec de Wilson à convaincre le Sénat de ratifier le traité de Versailles, l’Amérique a tragiquement la tête ailleurs. Si tant est que le Sénat et le Département d’État se sentent concernés par la stabilisation de l’Europe, ils sont préoccupés par le sort de l’Allemagne. En effet, c’est le désastreux conflit franco-allemand dans la Ruhr qui pousse les États-Unis à s’impliquer à nouveau dans les affaires européennes à l’autonome 1923. Mais, pour la première génération des atlantistes libéraux de l’Italie, il est déjà trop tard : Mussolini a pris le pouvoir en octobre 1922.

Migone montre comment, l’Allemagne étant la priorité de Washington, Mussolini met en place un régime bien mieux disposé que la France républicaine à l’égard de la nouvelle hégémonie américaine. Même si Mussolini se vante de ses victoires militaires, il ne conduit pas de politique agressive envers l’Allemagne. Il fait très vite comprendre qu’il prend la mesure de la puissance des États-Unis. Comme il l’exprime au roi Victor-Emmanuel III en 1923, le pressant d’effectuer une visite officielle en Amérique : « Le retour des flux migratoires vers les États-Unis et la coopération avec le capital américain sont deux éléments d’importance vitale pour nous. Au-delà des avantages économiques […] ce serait un bénéfice immense pour l’Italie […] en raison de l’influence incontestable que cela aurait sur nos rapports avec d’autres États […] en particulier avec le Royaume-Uni. »

À la différence des hommes politiques, élus démocratiquement, qui gouvernent à Paris, la dictature de Mussolini en Italie confie sa politique financière à une série d’hommes d’affaires et de technocrates. Contrairement aux Français, ces derniers acceptent les modalités et les conditions économiques posées par le Congrès et formulées par le secrétaire au Commerce, Herbert Hoover, et par Andrew Mellon au Trésor. D’éminents banquiers et, au premier chef, J.P. Morgan, évoluent dans ces cercles, afin de faciliter les discussions des deux côtés.

Dans sa préface, Molly Tambor note que l’une des plus difficiles décisions que Migone et elle ont eues à prendre lors de l’édition du livre en anglais concernait la traduction de l’expression classe dirigente. Par égard pour la sensibilité moderne, ils ont rejeté le choix le plus évident, « classe dirigeante », au profit d’une série de synonymes, comme « les élites » ou « les dirigeants du monde économique ». Même à travers le filtre de cette traduction délibérément dépolitisée, le tableau que dresse Migone reste sans équivoque. La nouvelle puissance de l’Amérique des années 1920 est fondée sur son économie et les banquiers américains ont ouvert la voie pour projeter la vision américaine de l’ordre international au-delà de la Société des Nations. Les questions cruciales de la diplomatie italo-américaine ne portent pas sur la démocratie, mais sur la finance : elles concernent le règlement des dettes de guerre de l’Italie et la restauration de l’étalon-or. Et sur les conseils amicaux de J.P. Morgan, le régime de Mussolini accepte de bon gré les modalités et les conditions des accords financiers avec les États-Unis. L’accord sur les dettes de guerre négocié en 1925 est le plus généreux que l’Amérique ait conclu avec ses alliés. Cela ouvre les vannes d’investissements américains en Italie, qui se sont seulement intensifiés après 1927, une fois que l’Italie est stabilisée sur l’étalon-or.

En tout, les investissements américains dans l’Italie fasciste dépassent rapidement les 400 millions de dollars. Il est remarquable que, dès 1930, quand le président Hoover lance sa tentative de remettre de l’ordre dans le monde (à commencer par la conférence de Londres sur le contrôle des armes navales), l’Italie fasciste est, après le gouvernement travailliste de Ramsay MacDonald au Royaume-Uni, le partenaire privilégié de Washington en Europe. Quand le ministre des Affaires étrangères de Mussolini, l’ancien squadistra charismatique Dino Grandi, rencontre Hoover en 1931, le président assure à son hôte italien qu’il ne faut prêter aucune attention à la minorité bruyante des antifascistes en Amérique : « Ils n’existent pas pour nous Américains, et ils ne devraient pas exister pour vous non plus. »

Offensive et apaisement

Ce qui rompt l’harmonie des années 1920, ce ne sont pas les tendances de plus en plus dictatoriales du régime de Mussolini, mais c’est bien la Grande Dépression. En effet, l’effondrement de l’étalon-or et la fin du système de prêts internationaux défont les liens du soft power qui tenaient le régime de Mussolini. Mussolini a toujours parlé de guerre et de conquête, mais depuis la dispute concernant l’île de Corfou en 1923, qui plonge l’Italie dans une crise diplomatique et militaire avec la Grèce, il modère son offensive à l’étranger. Mais en 1935, l’expansionnisme éclate à nouveau au grand jour. Mussolini déstabilise l’ordre de l’entre-deux-guerres avec son attaque gratuite sur l’Abyssinie, suivie par la militarisation de la Rhénanie par Hitler, le coup d’État de Franco en Espagne et l’Anschluss de l’Autriche. Si tant est qu’il y ait le moindre espoir de mettre un terme à cette fuite en avant, il consisterait en des sanctions précoces et sévères contre Mussolini au sujet de l’Abyssinie. Pourquoi donc les puissances libérales sont-elles prises d’hésitation ?

Hitler a dit qu’il avait rencontré les hommes d’État occidentaux à Munich et, la formule est restée célèbre, qu’ils étaient « des vers de terre ». Sur ce point au moins, Churchill était d’accord avec lui. Pour Migone, la logique d’apaisement n’a rien d’une faiblesse morale, mais présente un caractère systématique. L’incapacité à imposer des sanctions aux fascistes est l’écho lointain de la stratégie, autrefois puissante, de l’hégémonie financière. Au regard des politiques des années 1920, il était tout à fait prévisible que l’Amérique refuse de soutenir des sanctions, même légères, imposées par la Société des Nations. Au lieu de cela, une vague d’importations de pétrole et de véhicules motorisés américains propulse l’agression meurtrière de l’Italie contre le seul membre africain indépendant de la Société des Nations. En effet, le Département d’État ne cherche pas à sanctionner cette violation du droit international mais craint que, si Mussolini est humilié, son régime s’effondre et que l’Italie tombe sous le coup d’une révolution.

Considérer la politique d’apaisement sur fond des relations financières et politiques des années 1920 constitue une perspective sans doute éclairante, mais qui demeure partiale : Migone ne prend pas assez au sérieux la perplexité des hommes de Londres et de Washington dans leur réponse à l’agression soudaine de Mussolini. Qu’est-ce que Mussolini, demandent-ils, peut bien vouloir faire en Abyssinie ? C’est une véritable interrogation. Si l’on se conforme au modèle de l’hégémonie capitaliste, comme les Américains croient le faire avec leurs collaborateurs fascistes, il n’y a pas de réponse évidente. Migone n’en fournit pas non plus : occupé à réfuter les lectures trop idéologiques du fascisme, selon lesquelles ce serait une religion politique violente, il néglige de donner une explication systématique de l’offensive fasciste.

La violence qui se déchaîne en 1935 a des causes multiples. Mais, dans la perspective de Migone, elle se comprend surtout comme l’envers de l’obéissance qui caractérisait des années 1920. L’insubordination forcenée est une réaction différente au nouvel ordre mondial mis en place en 1919. Il est impossible de rendre compte de la singularité du régime de Mussolini – ou de celui de Hitler – sans reconnaître cette ambivalence : Il Duce n’a pas simplement fait allégeance devant la puissance de l’empire britannique et de l’Amérique ; il a également vitupéré et comploté contre elle.

Quelle réponse offrir à cette offensive violente ? Cette question représente une véritable épreuve pour la stratégie des gouvernements libéraux après la Première Guerre mondiale. La préférence de ces derniers pour la paix, solidement établie, leur aversion pour la guerre et les intérêts sociaux et économiques contribuent à l’immobilisme. Par ailleurs, la menace d’une alliance militaire entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon n’est pas à prendre à la légère. Mais ce qui motive la politique d’apaisement n’est pas tant la peur d’une défaite que le coût faramineux qu’aurait une nouvelle victoire. Celle de la Triple Entente en 1918 a coûté si cher qu’elle a radicalement remis en cause l’utilité de la guerre pour mener une politique de la puissance. Depuis la conférence navale de Washington de 1921, la stratégie des Américains et des Britanniques consiste à consolider leur domination stratégique sur les océans. En 1935, s’ils souhaitaient la faire valoir, la supériorité de la flotte britannique sur l’Italie serait écrasante. Mais imposer un embargo complet exigerait une mobilisation politique au Royaume-Uni et des alliances stratégiques avec la France et les États-Unis que ces derniers n’ont pas proposées et que le Royaume-Uni n’est pas prêt à contracter.

Il manque un système crédible de dissuasion, une force armée permanente assez redoutable et déterminée dans sa mission politique et stratégique pour rendre improbable toute tentative de renverser le statu quo. Depuis la conférence de paix de Paris, c’est ce que le gouvernement français préconise – à travers l’association d’une armée de la Société des Nations, de mécanismes de sanctions automatiques et de garanties concrètes de sécurité. Mais, précisément, cette obstination rend la République française insupportable aux yeux de Washington.

Le désastre à venir va révéler les limites d’une hégémonie financière unidimensionnelle. La garantie d’un ordre libéral convenable aurait requis un maillage bien plus serré de politique, d’idéologie et de puissance militaire. Après 1945, la promotion américaine de l’intégration européenne et son rôle déterminant dans l’Otan constituent deux composantes essentielles du nouvel ordre. L’anticommunisme cimente le soutien politique de la nation. Et le programme nucléaire « New Look » d’Eisenhower, aussi effrayant soit-il, rend la dissuasion financièrement abordable. Comme la perspective révisionniste de Migone nous le rappelle avec force, un élément supplémentaire de l’ordre d’après-guerre est la réécriture de l’histoire des années 1930, qui passe sous silence le fait que, dès 1935, des institutions aussi importantes que J.P. Morgan collaborent étroitement avec des hommes qui sont désormais traités comme des criminels fascistes.

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Le travail entrepris par Migone et sa génération pour « se réconcilier avec le passé » (coming to terms with the past) éclaire ainsi à la fois la période de l’entre-deux-guerres et les fondements politiques de l’ordre d’après-guerre. Bien que le fascisme ait quitté la scène politique, le tranchant de la réflexion critique sur notre histoire souligne la pertinence du livre de Migone pour comprendre les évolutions récentes. Quelle est la relation entre la démocratie et le capitalisme financier internationalisé ? Comment pouvons-nous faire face aux tensions qui les animent ? Au moment de la guerre du Vietnam et de la dictature militaire de Pinochet, Migone soulève ces questions au sujet du rapport de l’Amérique avec l’Italie de Mussolini. Elles sont toujours d’actualité. Pour y répondre, nous ne saurions nous priver d’aucune ressource. Si les sciences humaines s’intéressent de nouveau à « l’histoire du capitalisme », une conséquence opportune de la crise financière, nos capacités d’analyse et de critique sont toujours grevées par des décennies d’inattention. Nous ferions bien d’aviver le tranchant de nos outils intellectuels en les confrontant à la manière dont la génération qui précède a tenté de comprendre l’économie politique du capitalisme international. Le livre puissant et lucide de Migone permet de prendre son élan.

  • 1.

    Cet article a été publié dans The New York Review of Books du 18 août 2016 (© 2016 by Adam Tooze).

  • 2.

    Gian Giacomo Migone, Gli Stati Uniti e il fascismo: alle origini dell’egemonia americana in Italia, Milano, Feltrinelli, 1980 ; The United States and Fascist Italy: The Rise of American Finance in Europe, traduction et préface de Molly Tambor, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

  • 3.

    En langue allemande, on pense à Andreas Hillgruber, Hitlers Strategie Politik und Kriegsführung (1940-1941), Francfort, Bernard und Graefe, 1966 ; à Michael Geyer, Aufrüstung oder Sicherheit. Die Reichswehr in der Krise der Machtpolitik (1924-1936), Wiesbaden, Verlag Phillip von Zabern in Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1980 ; et à Werner Link, Die amerikanische Stabilisierungspolitik in Deutschland (1921-1932), Düsseldorf, Droste Verlag, 1970.

  • 4.

    John Patrick Diggins, Mussolini and Fascism: The View from America [1972], Princeton, Princeton University Press, 2015.