Noirceur et fulgurance. Poèmes présentés par Jacques Darras


Noirceur et fulgurance

Quel meilleur portrait donner de Franck Venaille que celui qu’il fait de lui-même à l’entrée de Tragique ?

Je suis probablement un homme mauvais.
Grinçant de haine quand ma salive malade
coule de mes lèvres, là, sur ma poitrine.
Demandez-moi d’être heureux et me voici
lamentable et quelconque, vie ne se vaut
qu’en lambeaux épars sur un mur lépreux.
Enfant, j’aimais l’intimité des bas noirs
il m’en reste une attirance envers ce qui
brûle, ce qui exalte, ce qui fuit, hélas.
À pleine bouche je mords de rage, puis
solitaire, toujours vers l’ombre, m’enfuis.
J’ai peur. Je pleure. Ah, trop sensible suis !

On nous dira qu’il doit y avoir distance évidente entre le poète tel qu’il nous apparaît dans la réalité et ce masque de lui-même, comme noirci à plaisir. Certes, les poètes sont, plus souvent que les romanciers, leurs propres narrateurs. D’ailleurs Lautréamont fut, en ce domaine, leur modèle à tous. Mais qui pourrait prétendre mesurer l’écart séparant le jeune homme de Montevideo de son double noir Maldoror ? Venaille, lui, a depuis longtemps échappé à l’anonymat, même s’il s’applique à mener une vie suffisamment discrète, semble-t-il, pour conserver une grande part de mystère nocturne à son double. On les imagine coexister au plus près l’un de l’autre pour se protéger mutuellement. Il y a en ce sens un peu de Henri Michaux, chez Venaille, en moins humoristique, en plus douloureusement tendu. D’ailleurs il l’a dit maintes fois, Venaille aime la Flandre plutôt que le travestissement ironique du surréalisme wallon, lequel couvre d’escamotages magrittéens les objets autant et sinon plus que les humains. Ne serait-il pas plus près d’un James Ensor ? À cette différence essentielle qu’Ensor est avant tout couleur, palette d’un expressionniste Anglais égaré à Ostende. Venaille nous fait plutôt penser à Spilliaert, autre Ostendais, dans sa période nocturne. Sa Descente de l’Escaut1 est en ce sens un texte continûment noir. Quasiment noir monochrome. Nous qui connaissons l’Escaut pour y avoir navigué littéralement, mais aussi en compagnie littéraire d’Émile Verhaeren, Marie Gevers ou Max Elskamp, avons la sensation, lisant le poème de Venaille, d’une transfiguration du paysage réel en paysage mythologique, sorte de descente aux Enfers sur les pas d’Ulysse, de Dante ou de Joseph Conrad dans son Voyage au cœur des ténèbres. Les vases grasses et noires que la marée découvre très loin en amont d’Anvers, telles des images de fécondité, apparaissent dans le poème de Franck Venaille comme le symbole d’une création matérielle mauvaise, quasiment manichéenne.

Chaque nuit, une invisible main déversait de la boue
sur les berges du fleuve et, impuissant, corps traversé
de spasmes d’angoisse j’assistais à ce lent travail, cet
incessant combat d’une matière mauvaise et noire. Je
me tenais debout. Préférant l’anxieuse immobilité,
cherchant vainement à voir, comprendre, saisir le
sens profond de ce geste tellurique. Lorsque, chaque
nuit, ces longs doigts invisibles à tous laissaient glisser
dans l’eau ce dépôt d’abjection minérale semblant
grouiller d’animaux – que dis-je là ! – d’êtres, remplis
d’une misère profonde, s’accouplant, forniquant, se
repaissant des plus faibles d’entre eux (les plus
misérables) et l’eau vibrait, tremblait, tentant de fuir,
de s’échapper, d’élargir son domaine vers des terres
plus humaines ! Comme je ressentais cette douleur !
Et combien de fois me suis-je surpris à prendre parti,
haïr même cette matière noire et mauvaise.
Pourquoi ? Et d’où provenait mon incapacité à
prononcer ces mots simples :
vase et boue ?

C’est d’avec la matière dans sa forme naturelle la plus basse, la plus humble qu’il semble y avoir coupure radicale chez Venaille. D’où cette impression de le voir explorer l’Univers sans le moindre espoir de salut ni de repos. L’être est blessé, l’existence elle-même est une très profonde blessure, tranchée longitudinale d’un fleuve par où s’écoulent les glaires et les sanies d’un corps animal. Un rat crevé, gisant en travers de la rive, viscères à l’air, symbolise cet inguérissable effroi de vivre.

C’est alors que je vis mon rat. Au milieu du sentier.
Corps éclaté. Corps déchiqueté. Viscères, organes, tout
cela apparent ! Quelle horreur, dites, pour les yeux du
marcheur ! Tas congelé (du moins l’aurait-on dit). Tas
de pourriture inavouable. Un enfant innocent l’aurait-il tué ?

La coupure, réfléchit le poète, est interne à l’homme même, dont la maladie profonde se nomme : souffrance par les sentiments.

En attendant, je porte en moi une maladie bien
curieuse : je souffre de chacun de mes sentiments.
Ceux du haut, dit-on, sont nobles (touchant de près à
la pensée). Ceux du bas peinent au bord de l’eau sur
un chemin mauvais. Ah ! cette aventure est-elle
moderne ? Dites ! Ou descend-elle de la nuit des âges,
temps des beffrois, des pendus, des bûchers
hérétiques. Je suis un aristocrate. Je suis de la plèbe. Et
j’avance.

Il y a en chacun de nous un « animal halluciné », poursuit Venaille dans un texte récent, Ça, qui est sans doute le poème le plus explicite, le plus réfléchi à ce jour de son auteur2. Le plus ironique aussi, comme si s’annonçait enfin une issue au combat au corps à corps avec la tragédie des sentiments, une prise de distance ressemblant à de la sagesse.

Au gueuloir !
Dans les couloirs obscurs.
Ça brait ça ronfle ça se contente d’un croûton de lard.
C’est nous les modernes !
On ne nous aura plus avec les lamentations de Lazare.
Au gueuloir, dis-je, au milieu des rognons, des viandes,
du riz gras gluant.
C’est simple : on distingue nettement les yeux sur la
face du bouillon.
Du bleu ! Voilà ce qu’il nous faut. Vers quoi se dirigent
nos prières.
Le bleu du ciel bleu à la petite aube bleue et modeste.

Dans ce livre, on se retrouve désormais à Paris, qui est tout aussi bien lieu de naissance, d’enfance et de résidence actuelle du poète. « La grande roue sentimentale » a tourné. L’adaptation à la tragédie de vivre s’est faite peu à peu :

La rue de Rivoli est un long immeuble à rêverie
tranquille d’adolescents.
Et me voici donc en frac, dans l’ombre de Reverdy et
du piéton venu d’Arcueil.
La poésie est une maladie qui se décèle tôt.
Prise à temps, on peut en guérir n’est-ce pas ?

L’auto-analyse poétique laisse place à un sourire d’humour rétrospectif quant aux années sombres de l’exotisme belge :

Moi c’est noir ! Ce que j’écris ignore superbement
l’amertume mais cela demeure sombre et Meuse
mêlé aux poumons.

Sombre et Meuse, tiens tiens ! plutôt que Sambre et Meuse, ne croirait-on pas s’approcher de la Wallonie de Michaux et Verheggen ? Cap au sud, en vérité ! Le voyageur Venaille s’en va désormais, via les îles Borromées, vers Venise et les eaux – plus les boues ! – tranquilles de la lagune. Si, donc, l’on devait résumer un parcours aussi intense et violent, à l’aide de mensurations littéraires traditionnelles, nous parlerions d’un itinéraire en tout point romantique. La poésie de Franck Venaille semble en effet avoir suivi presque inconsciemment une route européenne assez peu fréquentée par la poésie française, plus familière aux Rilke ou, plus près de nous, Pierre Jean Jouve. Nous voulons dire un itinéraire joignant les Flandres et l’Allemagne à l’Italie, quittant l’épuisante exploration nocturne du jansénisme, voire du calvinisme, pour se soumettre aux forces claires et apaisantes de la lumière méditerranéenne. Une sorte de Winter Reise à la Schubert, accompli dans la tension, la noirceur et la fulgurance.

  • 1.

    Frank Venaille, la Descente de l’Escaut, suivi de Tragique, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2010. Les deux textes sont d’abord parus chez Obsidiane en 1995 et 2001.

  • 2.

    F. Venaille, Ça, Paris, Mercure de France, 2009.