L'Esprit
d'André Bazin
Ce dossier, rassemblant six articles de Bazin ayant fait date, invite à (re)découvrir le parcours d’un cinéphile légendaire, pour qui la revue Esprit représentait un laboratoire lui permettant de développer et de mettre à l’épreuve sa théorie « réaliste » du cinéma.
Si Serge Daney considérait Esprit comme « la revue d’André Bazin1 », c'est sans doute en raison de la cinquantaine d’articles que le critique de cinéma y publia avant sa disparition en 1958, à seulement 40 ans. Pédagogue hors pair et véritable « glouton optique2 », André Bazin scrutait l’évolution moderne des formes cinématographiques et en partageait ses analyses dans de nombreuses revues (France-Observateur, Le Parisien Liberé, Cinémonde, etc.). Avec Le voleur de bicyclette ou l’épreuve victorieuse du néoréalisme italien, article publié en 1949, le lecteur pourra ainsi découvrir comment le critique a cerné dans le chef d’oeuvre de Vittorio de Sica une rupture esthétique, celle de la disparition des acteurs et de toute mise en scène. Idéal d’un « cinéma pur » que Daney résumera dans un entretien pour Esprit en 1983 : « Bazin rêvait un cinéma qui se décolle comme une peau du réel3. »
Or, pour Bazin, le réalisme cinématographique s’élabore aussi au contact des autres arts — défense d’un cinéma impur qu’il proposera notamment dans Théâtre et Cinéma, deux articles publiés à un mois d’intervalle en 1951. L’occasion pour lui d'élaborer des concepts restés célèbres, comme ceux du « cadre-cache » et du « plan séquence » : alors que la scène délimite un espace clos de représentation, le plan ne montre qu’une partie du réel — espace illimité excédant toujours le cadre — et le déploie dans le temps.
Bazin interviendra également à Esprit pour s’engager auprès de cinéastes qui lui sont chers. Contre la critique qui déplorait l’évolution des derniers films « ratés » de Renoir, il publie notamment Les deux époques de Jean Renoir (1952) pour montrer en quoi celui qui maîtrisait l’art du « cadre-cache » est allé encore plus loin dans son réalisme, jusqu’à faire disparaître « l’écran » de l’expérience filmique. Et face à l’incompréhension générale des « films post-Charlot » de Charlie Chaplin, là encore Bazin répond, et signe Grandeur de Limelight (1953) pour défendre ce qui relève selon lui d’un poignant testament artistique.
Dans un contexte d'après-guerre marqué par de nombreuses controverses autour de l'avenir du marxisme, on peut finalement dire que certaines critiques de Bazin se livraient à des « guerres de papier4 ». Avec Le cinéma soviétique et le mythe de Staline (1950), le dossier se clôture donc sur l’un des combats menés par le critique à Esprit : diagnostiquer, à travers les « vedettes » hollywoodiennes et le « héros » Staline, une même faillite de l’image soumise à l’idéologie. Ce qui, chez lui, pouvait s’énoncer clairement : une perte de réalisme.
- 1. Olivier Mongin, « Serge Daney et l'amour des revues », Esprit, janvier 2016.
- 2. Michel Mesnil, « André Bazin : une méthode critique », Esprit, mai 1959.
- 3. Serge Daney, « Passion de l'image. Des Cahiers du cinéma à Libération », Esprit, 1983.
- 4. Antoine de Baecque, « Bazin in combat », Opening Bazin: postwar film theory & its afterlife (dir. Dudley Andrew, Hervé Jouvert-Laurencin), New York, Oxford University Press, 2011, p. 225-233.