Quand les statistiques minent la finance et la société, de Sylvestre Frézal


Du point de vue de l’assuré et de celui de l’assureur, la contingence d’un même événement prend une réalité tout à fait différente. L’assureur sait que telle proportion de ses clients subira tel dommage, et peut donc construire ses tarifs en conséquence. Pour l’assuré, en revanche, l’événement est aléatoire : impossible pour lui de donner du sens au profil de risque que lui attribue ­l’assureur. Cette asymétrie entre assureur et assuré se retrouve à divers degrés dans les domaines judiciaire, financier et économique. Pourtant, économistes et financiers ont tendance à souvent confondre pluralité et aléa, qu’ils agrègent sous le nom de «  risque  », et qu’ils décrivent à l’aide d’un même outil : celui des statistiques, des distributions de probabilité et de l’espérance mathématique. Représenter l’aléa par le même outil que la pluralité est un leurre que ­Sylvestre Frézal propose de déconstruire et d’en exposer les conséquences sociales. Pour le décideur public, pour le chef d’entreprise, les statistiques, en quantifiant l’aléa, rassurent : elles donnent l’illusion de réduire l’incertitude, de donner des éléments tangibles dans la prise de décision. En face, l’expert vit grâce à la demande qui est adressée à son savoir-faire. Experts et décideurs se convainquent que l’analyse statistique vaut mieux que l’absence d’analyse. Pourtant, l’outil statistique ne fournit pas toujours une information pertinente pour la prise de décision face à une situation d’aléa, mais dédouane le décideur d’une partie de la responsabilité de sa décision, puisqu’il la fait reposer sur des éléments en apparence objectifs. Face à cette vision réductrice, ­Sylvestre Frézal cite le sociologue Andreu Solé, pour lequel la vraie nature de la décision réside dans l’interprétation que le décideur se fait du monde parmi le champ des aléas : la décision relève de la liberté d’analyse. Chargé d’identifier et de trier entre scénarios possibles et impossibles, le décideur pare à certains aléas et en néglige d’autres pour enfin choisir une action. Pour toutes ces raisons, il faudrait en recommander la lecture à chaque futur décideur public ou privé. Cet essai érudit, émaillé de citations et d’anecdotes originales, plaisant à la lecture, convaincant et stimulant, suscite une réserve : l’auteur oppose pluralité et aléa, comme si les situations relevaient toujours clairement d’une catégorie à l’exclusion de l’autre. À la pluralité correspond l’outil statistique, tandis que l’aléa appelle à une nouvelle théorie de la décision. Or rares sont les décisions qui ne relèvent pas à la fois de la pluralité et de l’aléa. Ainsi, si la mise en lumière et l’analyse des deux cas polaires sont stimulantes et salutaires, une mise en pratique gagnera à un dosage nuancé des outils.

 

L'Harmattan, 2018
162 p. 17 €