Par IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=185499561
Par IDF Spokesperson's Unit, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=185499561

Trop d’images, pas assez d’information

Éditorial

La médiatisation de la guerre au Moyen-Orient double paradoxalement la guerre réelle d’un flot d’images qui la déréalise. À nous, comme spectateurs, de nous en ressaisir, pour que l’information reste une manière de connaître le réel.


Rien ne ressemble plus à un missile traversant le ciel qu’un autre missile traversant un autre ciel. Cette évidence, nous l’éprouvons quotidiennement depuis le déclenchement de l’offensive américano-israélienne en Iran : des images identiques illustrent les articles de presse, les mêmes séquences vidéo tournent en boucle sur les chaînes d’information en continu. Au point de déréaliser ce conflit, et de paraître donner raison à Jean Baudrillard qui, en 1991, dans un recueil de textes intitulé La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, dénonçait le traitement médiatique de l’opération « Tempête du désert ». Pour la première fois en effet, des équipes de télévision étaient embarquées avec l’armée américaine, mais ne donnaient à voir, selon les critiques, que ses prouesses technologiques au milieu des nuages de sable. « Le drame réel, la guerre réelle, nous n’en avons plus ni le goût ni le besoin, écrivait Baudrillard. Ce qu’il nous faut, c’est la saveur aphrodisiaque de la multiplication du faux, de l’hallucination de la violence1. » Mais si ces mots résonnent au présent, le fond de l’analyse de Baudrillard – la critique adressée au téléspectateur postmoderne indifférent d’une part, et aux médias trop heureux de fabriquer une « illusion globale » d’autre part – n’est plus convaincant aujourd’hui. Le double phénomène d’extension et de déréalisation de la guerre dans lequel nous sommes pris doit susciter d’autres interrogations.

Pour commencer, cette nouvelle « guerre du Golfe » pousse encore plus loin que les précédentes le fantasme, toujours démenti, d’une guerre sans soldats et sans pertes humaines dans leurs rangs (tandis que l’indifférence aux pertes civiles, elle, s’accroît). Les missiles et les drones semblent les seuls protagonistes de l’affrontement. Cette guerre sans soldats est aussi une guerre sans journalistes. Après Gaza, où la presse internationale était interdite et les journalistes délibérément ciblés, l’Iran est un nouveau théâtre de conflit quasi inaccessible, où les rares journalistes présents exercent leur métier dans des conditions impossibles. La garantie de la sécurité des reporters, pourtant protégée par le droit international humanitaire, ne paraît plus engager personne. Le travail des journalistes se complique aussi hors du terrain : Israël a encore durci la censure militaire et de nombreux sujets ne peuvent plus être abordés sans autorisation officielle. Depuis septembre 2025 aux États-Unis, le Pentagone a retiré les accréditations de nombreux journalistes, après leur refus de signer un accord exigeant qu’ils ne publient pas d’informations préalablement approuvées. La pression s’exerce aussi sur l’expression des citoyens eux-mêmes : Internet est pratiquement coupé en Iran et l’expression sur les réseaux sociaux très surveillée dans les monarchies du Golfe2. La fabrique de l’information est encore entravée par la génération d’images d’intelligence artificielle. La propagande iranienne sature les réseaux sociaux de fausses vidéos montrant des soldats américains capturés, ou leur flotte détruite. La Maison Blanche s’y met aussi, dont le département de la communication diffuse des clips mêlant images de frappes réelles et séquences paraissant tout droit sorties d’un jeu vidéo, sur fond de musique pop.

Les images de frappes aériennes annoncent déjà les frappes suivantes.

La déréalisation de la guerre et l’invisibilisation de ses victimes ne sont pas des phénomènes nouveaux. Ce qui l’est en revanche, c’est l’inversion du rapport entre l’image et l’événement dont elle est censée témoigner. Le pouvoir de l’image résidait dans sa capacité à attester de la réalité, y compris pour la dénoncer3. C’est bien pour cela que l’image a toujours été l’objet de manipulations. Désormais, elle s’est autonomisée. En les répétant à l’infini, les images de frappes aériennes annoncent déjà les frappes suivantes. Pris dans ce vortex, le téléspectateur n’a plus accès à l’événement dont il est question. Or c’est cela que promettait justement l’« information » : la mise en forme d’un réel toujours épars, pour que puisse s’y cristalliser un sens.

Les images de missiles dans le ciel relèvent ainsi de ce que Michel de Certeau qualifiait de prolifération des « objets à croire4 », dans une société médiatique où c’est d’abord sur le « vu » que repose la croyance. Dès 1975, Certeau avertissait que leur prolifération, sans distinction ni hiérarchie, amenuisait justement la « crédibilité » de ces objets à croire. Cela ne signifie pas que le spectateur soit toujours dupe. À la différence de Baudrillard, Certeau a toujours pris au sérieux la capacité de résistance, les tactiques déployées par les « hommes ordinaires » dans les dispositifs médiatiques5. À la guerre réelle se superpose plus que jamais la guerre des images, dont il nous appartient de déterminer le sens : les terroristes du Hamas se filmant en train de massacrer des civils israéliens démultipliaient et glorifiaient la violence ; les photographes de Gaza sous les bombes témoignaient d’une réalité qu’Israël et une partie de la communauté internationale voulaient minorer. Cette fois-ci, la guerre et les corps qu’elle frappe disparaissent derrière les traînées lumineuses et les nuages de fumées. À nous de ne pas renoncer à saisir l’événement qu’ils recouvrent et de soutenir le travail journalistique qui cherche à en rendre compte.

Esprit

  • 1. Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Paris, Galilée, 1991.
  • 2. Pour une analyse détaillée des difficultés de la couverture journalistique de ce conflit, voir l’article « Restrictions et arrestations pèsent sur les médias couvrant la guerre au Moyen-Orient », France 24, 10 mars 2026.
  • 3. Sur le pouvoir d’attestation des images, voir l’éditorial d’Esprit consacré aux images des massacres du 7-Octobre : « Images de la violence », Esprit, décembre 2023.
  • 4. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, t. I, Arts de faire, Paris, 10/18, 1989, p. 301-302. Voir également l’analyse de Michaël Fœssel dans son article « Pluralisation des autorités et faiblesse de la transmission », Esprit, mars-avril 2005.
  • 5. Michel de Certeau, « Une culture très ordinaire », Esprit, octobre 1978.