Le pays des étés de Pierre Adrian
Récit du deuil et de la perte, Le pays des étés est moins le roman d'une nostalgie inconsolable, que d'un apprentissage qui invite à nous réconcilier avec la fuite du temps.
« Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie », écrivait Pierre Adrian dans Que reviennent ceux qui sont loin. Quatre ans plus tard, après s’être intéressé à Cesare Pavese1aux saintes pierres de Rome, puis à Jack Kerouac, il renoue avec le roman autobiographique et retrouve la maison familiale de Bretagne et les étés de son enfance. Mais le temps a passé : dans Le pays des étés, ce n’est plus seulement l’enfance qu’il regarde s’éloigner avec nostalgie, mais la maison elle-même, qui change de main et de nature, jusqu’à ce qu’il ne reste plus, pour la retenir, que le souvenir de ce qu’elle fut.
Apprendre la perte
Tout commence par un deuil. Alors que la famille est encore affectée par la disparition tragique et prématurée du petit Jean, la grand-mère décède à son tour, dans un pavillon de banlieue, un jour de finale de Coupe du monde. Elle était le dernier pilier d’une grande famille qui se retrouvait chaque été depuis près d’un siècle dans cette maison de granit en Bretagne. Avec elle, c’est aussi toute une génération qui disparaît : « En perdant ma grand-mère, le dernier de mes aïeuls encore en vie, je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandir. Ils étaient d’ailleurs. Ils étaient éternels et retenaient le temps. » Sa mort entraîne aussi, presque mécaniquement, celle de la maison : trop grande, trop coûteuse, ingérable en indivision. Le narrateur raconte cette double disparition depuis un « nous » familial dans lequel son « je » se confond presque toujours, ne retrouvant sa singularité qu’à de rares apartés ; des moments d’enfance, une nièce insomniaque qu’il berce, une cousine endeuillée qu’il accompagne sur une dune, le bref souvenir d’Anne. Pierre Adrian a d’ailleurs conscience de ce mécanisme : « C’était le défaut des grandes familles où l’on survit en tribu quitte à nier l’individu » ; et il le met formellement en œuvre tout au long du texte, avec une grande réussite technique, où chaque membre « dissous dans la majorité » n’est défini que par son ascendance.
Le pays des étés est porté par une mélancolie poétique et littéraire qui ne tombe jamais dans le pathos. Loin de tout effet de style et de posture, elle semble constitutive du regard de Pierre Adrian et de sa manière d’être au monde – rien d’étonnant pour un admirateur de Pavese – et s’incarne dans une prose ample, riche d’accumulations sensorielles, qui sait aussi se resserrer en quelques formules brèves lorsque l’émotion menace de déborder. Mais ici, la mélancolie n’a rien de stérile. Elle devient même le point de départ d’un récit d’apprentissage, celui d’un homme qui cherche davantage à apprendre à vivre avec ce qui disparaît qu’à le retenir. Les deuils, les blessures, le temps qui passe et l’éloignement des êtres et des lieux familiers deviennent autant de manières d’éprouver la perte.
Ici, la mélancolie n’a rien de stérile. Elle devient même le point de départ d’un récit d’apprentissage.
Et, en filigrane, se dessine la grande question de ce texte : comment continuer lorsque ce qui nous constituait n’est plus là ? La maison familiale en est la symbolique la plus concrète. Comment continuer à l’habiter lorsqu’on n’y est plus ? Comment faire vivre un lieu après qu’il ait cessé d’être à nous ? Adrian ne cède toutefois jamais à la facilité du regard passéiste. Son texte se tourne vers le passé sans jamais chercher à y retourner. Il avance, au contraire, avec cette curieuse nécessité de se retourner pour apprendre à vivre autrement avec les êtres et les lieux que l’on a perdus. Cette tension entre le désir de retenir et la nécessité d’avancer est d’ailleurs inscrite dans la forme même du récit. Adrian construit son texte sur une trame itérative. Quatre étés se succèdent et avec eux reviennent les bains froids, les repas, les rituels familiaux, comme si le temps pouvait encore se répéter à l’identique. Mais chaque été raconté marque en réalité une étape supplémentaire vers l’irréversible : la maison, encore familiale, puis vendue, mais encore habitée pour la vider, puis rénovée et louée, pour finir incendiée. La répétition pourrait a priori rassurer, mais, de fait, chaque retour permet de mesurer ce qui, cette fois encore, a été perdu.
Rupture de lieu, rupture de monde
Au-delà de la nostalgie, Le pays des étés revêt également une dimension hautement politique. Le texte oppose systématiquement deux mondes et deux manières de l’habiter. D’un côté, la famille qui roule en « Dacia premier prix », use ses vieux vélos de course jusqu’à la corde et s’excuse d’exister avec une « humilité forcée et parfois malsaine propre à une certaine éducation chrétienne ». De l’autre, le couple qui rachète la maison, qui débarque en vélo électrique, parle de biens à acquérir et remplace le vieux carrelage glacé par du grès chaud sans sembler se demander si ce confort déloge quelque chose. Le texte lui-même désigne cet écart social, jusque dans l’aveu d’une tante qui confie se sentir « un cran en dessous » face aux propriétaires. Plus qu’une question d’argent, c’est avant tout une affaire de manières, de codes et de milieux, que Pierre Adrian met en scène avec une acuité quasi ethnographique. Il s’intéresse également aux transformations du territoire, des ravages du dérèglement climatique, qui modifie jusqu’aux paysages et aux saisons de cette Bretagne autrefois immuable, à l’essor d’une économie touristique qui finit par consumer ce qu’elle était venue chercher (des locations saisonnières qui se multiplient, un jet-ski qui manque de faire dégénérer un après-midi de plage, des plages fermées pour pollution aux algues vertes…). Ici, l’observation politique n’est jamais séparée du récit intime. Elle progresse au même rythme, et avec la même patience. Les feux méditerranéens, évoqués dès les premières pages comme une rumeur lointaine, puis l’incendie d’une chapelle en Argoat, annoncent discrètement le feu qui, à la fin du livre, ravagera la maison familiale. Cette précision dans la construction rejoint ainsi la mélancolie qui traverse le roman. Chez Adrian, la justesse du regard tient autant à ce qu’il éprouve qu’à la manière dont il choisit de le raconter.
Finalement, Le pays des étés ne raconte pas tant la disparition d’un lieu que le lent apprentissage du deuil. Deuil des morts, d’une génération, d’une maison, mais aussi d’une manière d’habiter le monde. La maison est toujours là, mais ceux qui la peuplaient ont disparu, ceux qui l’ont connue doivent la quitter et ceux qui la reprennent n’y voient déjà plus la même chose. C’est de cette dépossession que naît la mélancolie du livre, sans jamais verser dans le fantasme stérile du « c’était mieux avant ». Adrian ne cherche ni à conserver intact ce qui n’existe plus, ni à faire du passé un âge d’or. Il regarde ce qui s’en va, accepte de ne plus être chez lui partout où il l’a été, et transforme cette expérience très intime en un récit plus vaste sur le temps, les lieux et ceux qui les habitent. Et c’est sans doute là la grande réussite du Pays des étés : faire d’un deuil profondément intime une expérience plus vaste, celle du temps qui transforme les lieux que nous aimons jusqu’à nous obliger, nous aussi, à apprendre à les quitter.
- 1. Voir « Hotel Roma de Pierre Adrian », paru dans le numéro d’Esprit de décembre 2024.