SANS MÉMOIRE, LE PRÉSENT SE VIDE


Nos hommes d’État, le précédent livre de l’actuel ministre de l’Agriculture, consacré au trio Chirac, Villepin, Sarkozy, scrutait les faits et gestes de trois « bêtes politiques » avec beaucoup de finesse, c’est-à-dire avec le recul nécessaire d’un conseiller qui n’était pas alors « entré en politique ». Aujourd’hui, Bruno Lemaire, à l’occasion d’une escale prolongée imposée par l’éruption mémorable du volcan islandais en avril 2010, reprend la plume : le volcan lui a donné le temps de méditer sur la vie politique et sur ceux, il en est désormais, qui sont sous le feu des projecteurs (on l’a même annoncé pour Matignon !). Les trois chapitres portant sur trois valeurs (la mémoire, la patience et l’autorité) tournent autour de deux convictions contradictoires : d’une part, il n’y a pas de vie politique tenable si ces trois valeurs sont transgressées et ne sont pas respectées par l’homme privé et public et, d’autre part, seules les lumières publiques des projecteurs s’imposent en politique. Mais ces trois valeurs ne sont pas des principes abstraits : elles exigent d’avoir été portées, apprises, anticipées. En cela réside le recul propre à Bruno Le Maire : au-delà de la distanciation de celui qui sait écrire, ces valeurs qui respectent le fait de « prendre le temps » ne se découvrent pas subitement dans l’arène politique (qui a tendance à les instrumentaliser), elles passent par des témoins, des proches, des figures admirées. Et l’on comprend alors que le livre est un hommage au père récemment disparu, un homme qui, respectueux de la politique (sans en avoir fait) et marqué par la guerre d’Algérie, se demandait comment vivre et survivre dans ce monde dur et cruel de la politique. À travers les trois valeurs mises en avant (qui valent donc pour le public et le privé), Bruno Le Maire suggère justement que les frontières entre le privé et le public sont poreuses. Car l’un a besoin de l’autre : « Contrairement à ce qui arrive dans la vie privée, où les choses avancent dans une certaine obscurité, prévenante et douce, dans la vie publique tout progresse en pleine lumière : il faut du courage pour affronter pareille lumière les yeux grands ouverts. » Tirons-en les conséquences : si le courage puise dans les vertus et les silences de la vie privée, on comprend mieux pourquoi la privatisation de la vie politique n’est pas une aubaine.

O. M.

Gallimard, 2010
192 p. 16,90 €