Du FN au RN. Les raisons d’un succès de Patrick Lehingue et Bernard Pudal
À l’heure où la perspective d’une victoire du Rassemblement National aux élections présidentielles de 2027 semble désormais envisageable, les chercheurs Patrick Lehingue et Bernard Pudal se sont intéressés aux raisons encore complexes de son succès.
Un paradoxe demeure, expliquent les auteurs, professeurs émérites de science politique à l’Université Picardie Jules Verne et à l’Université Paris Nanterre : « si la présence frontiste est de plus en plus centrale, elle est presque indépendante de toute véritable implantation sociale. Comment une organisation partisane aussi fragile a-t-elle pu capitaliser de tels succès électoraux ? Pourquoi, en Europe occidentale, la France est-elle le seul pays dans lequel une formation d’extrême droite parvient à rassembler, sans interruption depuis 1984, au moins un électeur sur dix — souvent beaucoup plus ? »
La première partie du livre s’intéresse à une organisation et à ses leaders. Le FN/RN y apparaît comme un « parti aubaine » pour ses dirigeants, pour les transfuges de la droite qui l’ont rejoint, comme pour des idéologues les plus radicaux qui veulent y imprimer leur marque. Les auteurs identifient plusieurs générations de militants qui se succèdent, de la période groupusculaire des années 1973-1983 jusqu’aux années Bardella. Ils montrent que la « dédiabolisation » a été un « leurre » destiné à masquer « l’impéritie relative de sa présidente », un leader faible qui a su s’adapter pour s’imposer à ses rivaux en refondant le parti hérité de son père qu’elle a fini par écarter, tout en conservant la « matrice nativiste (nationalisme et xénophobie) » qui demeure la matrice régulatrice du RN.
Dans une seconde partie intitulée « De plus en plus d’électeurs », les auteurs étudient d’abord les dynamiques électorales du FN/RN au chapitre 3, avant de se demander ce que nous savons vraiment des électeurs frontistes. Par-delà leurs différences, expliquent les auteurs, « un trait réunit les enquêtés interrogés : la perception vive et partagée d’être les victimes d’un “traitement de défaveur”. […] Ce discours du déclin individuel, homologue d’une décadence collective, Jean-Marie Le Pen puis sa fille ont su, dès la naissance du FN, l’expliciter et le traduire politiquement ». Dans le chapitre 5, « Un parti et ses électeurs », les auteurs s’intéressent aux électeurs du FN/RN : le vote frontiste attire depuis les années 1980 les commerçants et artisans et, depuis les années 1990 une majorité d’employés et d’ouvriers, mais aussi de policiers et de militaires. À l’inverse, on observe une sous-représentation des fonctionnaires et des diplômés du supérieur. Si les classes populaires restent sous-représentées parmi les cadres frontistes, elles le sont plutôt « moins mal » que dans les autres partis, observent Patrick Lehingue et Bernard Pudal. Les électeurs du FN/RN ne se déterminent pas en fonction d’un programme qu’ils connaissent mal, mais sur la base d’un « nombre numériquement faible, mais idéologiquement décisif de schèmes interprétatifs […] une forte distance au politique, un même habitus conservateur voire réactionnaire, une commune humeur nativiste ».
Dans la dernière partie de leur ouvrage, Patrick Lehingue et Bernard Pudal identifient quatre types de transformations qui permettent d’éclairer les succès de l’extrême droite sur les quatre dernières décennies. Les deux auteurs montrent d’abord au chapitre 6 qu’à partir du milieu des années 1970, la crise économique a entraîné une raréfaction de plusieurs types de ressources (emplois, aides sociales, services publics) et une intensification de la concurrence quant aux modalités de leur répartition. Dans le même temps, le système politique français s’est progressivement refermé sur lui-même, avec des partis comptant de moins en moins d’adhérents et de plus en plus de professionnels de la politique, qui ont remplacé les ouvriers et les employés sur les bancs de l’Assemblée nationale. La parole des politiques s’est démonétisée et les partis politiques apparaissent impuissants (chapitre 7). Le chapitre 8 revient sur les transformations du système scolaire, la place croissante accordée aux diplômes et le ressentiment que peuvent éprouver les perdants de la massification scolaire, tandis que le chapitre 9 montre comment la substitution du traditionnel clivage de classe par un clivage racial ou ethnicisant a pu prospérer, en s’appuyant sur le dévoiement et l’activation exacerbée d’un « habitus national » toujours prégnant.
« Le vote frontiste, autrefois marginal, honteux et intermittent est aujourd’hui devenu un vote normal, assumé et pour nombre de votants, quasi permanent » constatent les auteurs dans une conclusion pessimiste. De fait, le RN s’inscrit bien, pour eux, dans une « nébuleuse fascistoïde » et « l’un des enseignements les plus sûrs de l’histoire du Fascisme et du Nazisme n’est autre, peut-être, que l’extrême difficulté à anticiper le pire ». C’est tout l’intérêt de l’ouvrage particulièrement convaincant de Lehingue et Pudal que de nous aider à le faire.