LES ENTRETIENS DE BATON ROUGE
Ce dialogue entre le fondateur de la revue Acoma, qui incarnait au début des années 1970 la génération succédant à Aimé Césaire, bien avant Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, a eu lieu à l’université d’État de Louisiane. Glissant, qui y a enseigné la littérature en 1990 et 1991, devait y préparer son livre sur Faulkner. L’originalité de cet entretien est d’avoir pris comme thème le Moyen Âge (Alexandre Lepin est médiéviste) et de réfléchir à la question de la Relation à partir des poétiques médiévales. Le Moyen Âge littéraire est donc le détour proposé pour comprendre la modernité en voie de constitution : « Je vois le Moyen Âge européen comme une manière de drame : la tragédie de la parole hors système, peu à peu prise et codifiée dans les premiers développements des idées systématiques de l’Europe. C’est la prégnance des pensées hérétiques et mystiques, des pensées qui vont à côté, qui vont au-delà […] Tragédie qui m’évoque celle que vivent de si nombreuses cultures contemporaines, tant de peuples abandonnés. » Mais les cultures délaissées, les langues hérétiques, comme celles des Caraïbes, ont aussi une aspiration à l’universel et à la relation : « On n’est plus la victime d’un arrachement à un ailleurs (à l’Afrique), on part de l’ici pour aller vers un autre ailleurs, par exemple l’Europe. C’est une espèce de retour, mais détourné. » Dans ce contexte l’écrivain a une tâche particulière : la littérature et la poésie, loin d’épouser aujourd’hui les dimensions d’une langue ou d’une nation, sont en charge de la Relation mondiale : « Si la littérature est une recherche de l’invariant, une mise en lumière des données de la Relation mondiale, à ce moment elle continue d’être une dimension de l’humain, en Occident comme ailleurs, ailleurs comme en Occident. » Dans cette optique, on saisit mieux le sens des titres donnés aux huit séquences : « L’universel n’a pas de langue », « La finesse ou la ruse, innocente et instinctive, du poète… », « L’écriture n’a pas pour objet de précipiter la politique », « Une diaprure de transformations… : de l’épique », « Révéler les invariants de la Relation mondiale », « Se séparer du lieu de l’énonciation, pour mieux y venir », « L’écrivain d’aujourd’hui est toujours un écrivain futur », « Multiplier à l’infini l’existence des langues ». L’œuvre de Glissant met en pensée et en texte le monde « mondialisé » contemporain, cet entretien déjà ancien et fort bien charpenté en témoigne puissamment.
O. M.