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Notes de lecture

Dans le même numéro

Proudhon contemporain, d'Édouard Jourdain

On célèbre cette année le deux-­centième anniversaire de la naissance de Karl Marx, auquel la crise économique latente permettrait enfin de sortir ses théories du purgatoire où les aurait plongées l’échec du communisme. Dans ce contexte, le film Le Jeune Karl Marx (Raoul Peck, 2017) restitue pour sa part les stratégies du philosophe pour s’imposer dans le magma du socialisme européen du premier xixe siècle, à propos duquel Pierre Leroux déplorait dans les années 1840 qu’il y eut « autant de socialismes que de socialistes » ; or un personnage apparaît au second plan dans cette fresque cinématographique : Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). La représentation en est à vrai dire assez caricaturale (c’est-à-dire marxiste) : en penseur autodidacte brouillon, vaguement petit-bourgeois ; elle peine à rendre compte de l’attention que Marx lui a toujours portée, de part et d’autre de la rupture de 1846 (année de publication de Misère de la philosophie, réponse de Marx à la Philosophie de la misère de Proudhon – lequel avait refusé de participer à un réseau de socialistes européens, devinant chez Marx une tendance au dogmatisme). C’est la pensée de cet auteur, longtemps négligé par les histoires du socialisme, que le livre d’Édouard Jourdain mobilise aujourd’hui comme grille de lecture de certains grands enjeux contemporains.

Figure emblématique des études proudhoniennes de la seconde moitié du xxe siècle, le sociologue Pierre Ansart (décédé en 2016) expliquait que la pensée de Proudhon restait d’actualité parce qu’il s’était confronté à des réalités qui n’avaient pas disparu[1] ; sa pensée lui aurait en somme survécu par la persistance de ses objets d’études et d’indignation. C’est en quelque sorte le pari que fait Édouard Jourdain, dont la réflexion ambitieuse éclaire les théories de Proudhon au prisme de la philosophie (politique) contemporaine, en postulant que ces théories sont susceptibles de nous donner des pistes pour penser le monde actuel (en particulier, mais pas seulement, la démocratie).

La pensée de Proudhon est présentée comme une sorte de boîte à outils intellectuelle pour les temps présents. La méthode d’exposition se réclame d’emblée de la philosophie politique contre celle de l’histoire : « Il ne s’agit pas de restituer sur le mode de l’histoire des idées une pensée monolithique sous tous ses aspects, mais bien d’en faire des lectures susceptibles de montrer la ­pertinence de son actualité. » Cette perspective rappelle la controverse suscitée par Yves Charles Zarka contre Quentin Skinner[2]. La méthode historique de l’école de Cambridge traite les écrits politiques comme des interventions dans les contextes politiques et philosophiques spécifiques dans lesquels ils ont été produits et qu’il s’agit de reconstituer pour comprendre les réseaux dans lesquels leurs auteurs s’inscrivaient, les auteurs qu’ils mobilisaient et ceux avec/contre lesquels ils échangeaient. Zarka lui reproche de réduire le sens d’une œuvre aux circonstances de son temps, partant de négliger l’effet de rupture de certaines œuvres, dont la signification philo­sophique sublimerait les intentions qui ont présidé à sa rédaction : le philo­sophe politique dépasse le contexte de production des œuvres pour suivre des concepts et des vérités bons de tout temps et en tous lieux (la quête du meilleur régime, par exemple). Sur cette prémisse méthodologique, l’ouvrage d’Édouard Jourdain se propose donc de démontrer en quoi la pensée de Proudhon offre des clés de lecture à des interrogations actuelles.

De l’aveu même de Proudhon, qui se déclare anarchiste dès le Premier mémoire sur la propriété en 1840, sa pensée est à la fois destructive et constructive, elle renverse les soubassements et les institutions de la société capitaliste du xixe siècle pour ouvrir des perspectives sur les principes de la société émancipée. Édouard Jourdain retranscrit cette tension propre de la pensée proudhonienne en la mobilisant sur différents thèmes qui lui offrent matière à réflexion (la condition humaine, le progrès, les rapports de la théologie au politique, la science du gouvernement, les droits de l’homme, le peuple, l’égalité, l’idée de droit social, la justice puis, après une bifurcation sur le moment machiavélien qui aurait pu être celui de Proudhon, guerre et paix, conflits, frontières et fédéralisme, pour finir sur la radicalité révolutionnaire et l’extrémisme). Si l’ensemble des chapitres s’enchaîne de façon assez cohérente, le livre est en réalité le fruit d’une série d’articles préalablement rédigés dans des projets éditoriaux spécifiques (listés en fin d’ouvrage), auquel Édouard Jourdain offre un nouveau cadre et des prolongements. Le regroupement de ces articles produits dans des contextes variables, mais dont le sujet commun (la pensée de Proudhon) permet de recomposer un objet propre, introduit une série de déplacements qui déroutera décidément un lecteur soucieux de contextualisation de la pensée.

En outre, entre la forme même et le fond de l’ouvrage, Édouard Jourdain prend donc le parti de faire dialoguer Proudhon avec différents auteurs du xxe siècle ou d’aujourd’hui, qui viennent moins contester sa pensée que la prolonger ; par un habile jeu de résonance, il établit des filiations ou des généalogies plus ou moins assumées par les auteurs qu’il mobilise (Ricœur, Arendt, Freund, Gurvitch…), sur lesquels l’influence de Proudhon a pesé plus ou moins fort (tous ne le citent pas). Ce dernier ne citait que rarement ses sources, déployant une pensée dont il revendiquait ainsi le caractère inédit (les cahiers de lectures sont toute­fois une ressource pour retracer ses influences). Or, dans cette entreprise de mise en résonance de la pensée de Proudhon, un choix éditorial pose problème : les références bibliographiques sont en effet renvoyées en fin d’ouvrage plutôt que de figurer en regard du corps du texte dans des notes de bas de pages. Cette présentation se révèle assez gênante en pratique, dans la mesure où les citations mobilisées par Édouard Jourdain ­s’enchaînent et se répondent, sans qu’il soit toujours évident de savoir à qui les attribuer.

Avec son parti pris assumé d’une lecture philosophique et subjective, c’est en somme à un voyage avec Proudhon que nous invite Édouard Jourdain, plus qu’à une analyse de la pensée proudhonienne. Chacun en appréciera les nombreux et souvent stimulants détours au gré de ses propres curiosités, en se souvenant que Proudhon, adversaire de tout dogmatisme, présentait sa pensée comme une pensée en action.

[1] - Pierre Ansart, « La présence du proudhonisme dans les sociologies contemporaines », Mil neuf cent, n° 10, 1992, p. 94-110.

[2] - Dans Le Débat, n° 96, automne 1997. Voir aussi Anne Herla, « Histoire de la pensée politique et théories du langage : Skinner, Pocock, Johnston, lecteurs de Hobbes », Dissensus, n° 3, février 2010, p. 164-175.

Cnrs Editions, 2018
304 p. 25 €

Anne-Sophie Chambost

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