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Notes de lecture

Dans le même numéro

Des républicains ou le roman vrai des Raspail de Ludovic Frobert

avril 2020

La maison d’édition lyonnaise Libel publie le nouvel ouvrage de Ludovic Frobert, historien de l’économie qui est aussi l’un des spécialistes du socialisme français du xixe siècle et le grand connaisseur de l’histoire des canuts lyonnais[1]. Il faut d’emblée souligner la qualité formelle de ce travail éditorial, dont le texte est agrémenté d’un certain nombre d’illustrations tirées des gravures diffusées dans les journaux du temps (le xixe est le siècle de la presse illustrée). Ces illustrations ne sont pas que décoratives : elles renforcent le récit en éclairant le contexte des événements qui sont évoqués dans les différents chapitres, en rendant compte par exemple de l’effervescence des réunions publiques à la fin du Second Empire ou de l’envahissement de l’Assemblée par le peuple le 4 septembre 1870[2].

Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité des objets de recherche de L. Frobert, mais il constitue ­incontestablement un défi. S’il n’est en effet jamais facile pour un chercheur d’arpenter les chemins d’autres disciplines que la sienne (on lui fera payer les « droits de douane épistémologiques », selon l’expression d’Érik Neveu), L. Frobert délaisse le domaine de la science historique pour proposer ce « roman vrai » des Raspail. À travers le parcours de cette famille de la gauche radicale, l’ouvrage ambitionne en effet de sensibiliser un public plus vaste que celui des spécialistes des idées politiques. Les membres de ce clan soudé autour de son chef François-Vincent Raspail (1794-1878) ont bel et bien existé, de même que les événements historiques dans lesquels ce récit les fait revivre. De sorte que si l’historien délaisse apparemment la science pour la fiction, la part d’invention s’inscrit toutefois dans les certitudes de sources que le spécialiste maîtrise parfaitement, et dont il expose la teneur et l’utilisation qu’il en a faite au service de sa narration dans un intéressant petit vade-mecum conclusif (qui vise sans doute aussi à rassurer les historiens professionnels que cette entreprise de vulgarisation fictionnelle pourra déranger). Dans la même logique, un glossaire présente de manière très synthétique un certain nombre des acteurs, des termes ou des institutions qui servent de cadre au récit. Celui-ci se déploie dans une série de courts chapitres, articulés selon une chrono­logie concentrique. S’il commence et se termine sous la IIIe République (entre 1876 et 1899), il remonte le temps pour se concentrer surtout sur l’activité du clan Raspail dans les derniers mois du Second Empire (du 19 février 1869 au 4 septembre 1870) ; cette période n’étant elle-même que l’aboutissement du combat mené par le chef du clan depuis son opposition à Charles X sous la Restauration, qui le mènera de la prison (d’où il sera candidat à la première élection présidentielle de 1848) au corps législatif (où il est finalement élu en 1869). Au fil des épisodes et des chapitres, alors que les régimes du xixe siècle se succèdent, le combat politique et l’activité scientifique de Raspail, pour qui la science était mise au service du progrès social, s’articulent comme un tout. À travers les rapports compliqués que François-­Vincent entretient avec la gauche républicaine à la Chambre de 1869, la vie des institutions est en outre très bien restituée, tant dans le jeu de la représentation (vérification des pouvoirs, interpellation, prorogation) que dans les stratégies des partis.

Mais ce « roman vrai des Raspail » prend surtout la forme d’une auto­biographie familiale narrée par ­Benjamin, l’aîné des fils, élu député en 1849. Si le père est connu comme l’un des représentants du socialisme radical, on ignorait tout de la petite communauté très active qu’il ­composait avec ses enfants, quatre frères et une sœur, tous soudés dans leur soutien indéfectible aux combats du père et à la diffusion de son œuvre scientifique et politique. Le récit fait une part à la personnalité de chacun, la narration de Benjamin étant entrecoupée d’interventions des autres membres de la famille. On y suit en particulier l’évocation des séances de spiritisme de Marie et de ses belles-sœurs, qui permettent d’invoquer les mânes de la mère Adélaïde. Ces parenthèses fictionnelles, qui font revivre une pratique importante de la seconde moitié du xixe siècle (la vogue est alors aux tables tournantes et parlantes), permettent aux femmes de prendre la parole dans ce récit… et à L. Frobert de rappeler que celles qui sont souvent les oubliées de l’histoire jouent un rôle décisif dans cette famille.

On pourra trouver que ce récit fait peu de cas des autres socialistes, puisque c’est uniquement à travers les idées de François-Vincent et des siens que sont restituées la plupart des propositions socialistes du temps. Mais le genre même de l’autobiographie familiale justifie cette focale. Si c’est autour et à partir des Raspail que se déploie la narration, les aventures du clan sont en outre l’occasion de rappeler ce qui fait le quotidien des socialistes : les réunions et les clubs, la presse, la surveillance de la police et la prison (où l’on rencontre le peuple et où l’on trouve finalement le temps de travailler), et même les enterrements républicains. Autant de lieux de cette sociabilité contestataire où les idées se forment et circulent. Comme d’autres socialistes contemporains, Raspail est un graphomane qui mobilise tous les supports pour la diffusion de ses idées ; les stratégies de diffusion de celles-ci, développées au sein de ­l’entreprise familiale, éclairent d’ailleurs sur l’intensité des correspondances et le rôle majeur de l’imprimerie et de la presse. On ajoutera que les autres penseurs socialistes ne sont finalement pas complètement absents du récit : quand ils n’apparaissent pas directement (ainsi des critiques de Marx contre ceux qui préfèrent le ­compromis à l’antagonisme de la lutte des classes), on en devine les idées dans les discussions suscitées par les propositions de Raspail. Tout au plus dira-t-on que dans l’osmose de cette famille, le récit minore les tensions entre générations, qui sont pourtant très vives dans les rangs socialistes de la seconde moitié du xixe siècle, où l’on reproche aux quarante-huitards de ressasser la défaite.

Le combat pour le suffrage universel permet enfin à L. Frobert des considérations qui, l’air de rien, sont d’une brûlante actualité. Ainsi dans cet article du Réformateur où Raspail explique que la République est certes à la Chambre (la représentation nationale) mais aussi au-delà : «  La République, c’est la discussion franche entre semblables, partout, la délibération au quotidien, directe, sur les différends qui peuvent éloigner mais non séparer, la ­conciliation telle qu’elle ne peut se développer, d’abord, que dans la commune.  » En ces temps de désillusion démo­cratique, il n’est pas inutile de se replonger dans les pensées de ces socialistes, et l’on est convaincu, en refermant ce roman vrai, des vertus didactiques de l’histoire fictionnelle pour sensibiliser à ce que furent ces «  temps d’espoir  » où les socialistes inventaient l’avenir[3].

[1] - Ludovic Frobert, Les Canuts ou la démocratie turbulente. Lyon, 1831-1834 [2009], 2e éd., Lyon, Libel, 2017.

[2] - Ce choix esthétique, ainsi d’ailleurs que le ton de la narration, feront écho à une autre très belle réalisation, un roman graphique sur une période contemporaine de celle de cet ouvrage : Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, Paris, -Delcourt, 3 vol., 2017, 2019.

[3] - Voir Thomas Bouchet, Vincent Bourdeau, Edward Castleton, Ludovic Frobert, François Jarrige (sous la dir. de), Quand les socialistes inventaient l’avenir. Presse, théories et expériences, 1825-1860, Paris, La Découverte, 2015.

Anne-Sophie Chambost

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