Jeunesses françaises
Bac + 5 made in banlieue
L’ouvrage suit les trajectoires d’une vingtaine de jeunes habitants des banlieues, depuis leurs années de lycée jusqu’à la vie active, et montre comment elles s’inscrivent dans la société française. L’enquête débute au lycée – un lycée classé Zep où l’auteur est professeur de sciences économiques et sociales –, lieu où se rencontrent culture légitime et illégitime pour une jeunesse coincée entre ce qu’on lui dit qu’elle est et ce qu’elle aspire à être. C’est tout un travail d’ajustement aux institutions qui se joue dans la rencontre entre ces jeunes et l’école. L’auteur propose ensuite d’explorer plusieurs parcours types : la fac, passage classique semé d’embûches, la « voie médiane » avec bac + 2 ou la « voie privée », mais aussi la « voie royale », celle des élites et des grandes écoles, où se cristallisent les plus grands écarts entre ces jeunes et le « blanc Paris ». On retrouve les anciens élèves de Fabien Truong au début de leur vie active. Dans tous ces parcours, l’enjeu est finalement le même : la rencontre entre la culture des classes bourgeoises et blanches et ces jeunes entrés dans les institutions par des dispositifs de discrimination positive et dont les parcours restent exceptionnels. Il n’y a pourtant pas d’affrontement entre deux mondes, entre la banlieue et le « blanc Paris ». Entretiens, observation participante et échanges informels permettent de montrer que les identités s’entremêlent et se recomposent. Les stratégies mises en œuvre pour se faire une place jouent à la fois sur la revendication d’une identité banlieusarde – la fierté d’en être sorti, mais aussi d’en avoir été – et sur l’accession à la culture légitime. Les paroles et les actes révèlent la cohabitation d’identités plurielles. Le livre de Fabien Truong montre également que le stigmate social est sans cesse présent – qu’il soit revendiqué ou subi. Il arrive aux jeunes que l’on accompagne d’en souffrir, à cause d’un regard déplacé ou d’une connaissance classique non acquise. C’est toujours une double appartenance, celle des études supérieures et celle du monde de la banlieue, qui détermine les comportements et qualifie la permanence de destins qui s’entrecroisent. L’ouvrage montre avec clarté que la détermination sociale ne joue pas « contre » l’institution dominante, mais bien « avec et sur » elle. Il éclaire les entrecroisements et l’irrégularité des trajectoires, qui ne peuvent se résumer à une approche en termes de confrontation.
E. P.