Procès des attentats de Paris, salle temporaire construite dans la salle des pas perdus du Palais de justice de Paris. Photo de Tiraden via Wikimédia (CC BY-NC-SA 2.0)
Procès des attentats de Paris, salle temporaire construite dans la salle des pas perdus du Palais de justice de Paris. Photo de Tiraden via Wikimédia (CC BY-NC-SA 2.0)

Djihadisme et démocratie

Pour une convention citoyenne sur la violence politique

Pour comprendre le phénomène du djihadisme, il est capital de quitter le régime simplificateur du temps court, de l’opinion et de l’anathème. L’ouverture d’importants procès liés aux attentats terroristes est peut-être l’occasion d’organiser une convention citoyenne sur la violence politique.


Confusion des termes, raccourcis intellectuels et instrumentalisations politiques sont le lot commun du débat public sur le phénomène djihadiste. Il y a pourtant urgence à installer durablement les conditions d’un débat plus rationnel car, lorsque la peur et l’incompréhension montent, c’est le terrorisme qui gagne. La litanie des polémiques montre à quel point on tend aujourd’hui à confondre le djihadisme avec les prises de position ou les émotions qu’il suscite. Pour saisir collectivement l’ampleur du phénomène djihadiste, il nous paraît utile de construire un cadre de compréhension et d’expression qui, aujourd’hui, n’existe pas. Le contexte international rend la construction de ce cadre d’autant plus urgente que la reconquête de l’Afghanistan par les talibans fait craindre l’apparition, comme au début des années 2000, d’une nouvelle terre d’accueil pour les organisations djihadistes.

Le régime du temps court et de l’anathème

Le débat public sur la question djihadiste demeure l’otage d’acteurs politiques, d’experts autoproclamés et d’éditorialistes qui s’expriment dans le cadre particulier du temps court de l’élection, des plateaux télévisés ou des réseaux sociaux. Une telle structuration de l’argumentation favorise le jeu des affects, la surexpression des émotions, le temps chaud du fait divers, ainsi qu’une culture du clash qui génère du clic et de l’attention, en faisant passer la mise en scène d’opinions irréconciliables pour du pluralisme intellectuel. À l’ère du commentaire, la nuance et la contextualisation cèdent le pas à l’escalade verbale. Cette outrance de façade est loin de ne toucher que des individus « fanatisés ». Le récent procès autour du cyberharcèlement subi par la jeune Mila l’a bien montré : lors de chaque audience, il a été souligné combien les coupables ressemblaient finalement à des individus « sans histoire » – comprendre : sans antécédents judiciaires ou psychiatriques. Ces personnes qui avaient ainsi pu appeler au meurtre n’ont jamais été décrites comme des terroristes en puissance et leur violence verbale en dit long sur l’hystérisation du débat. Il y a évidemment lieu de s’en inquiéter, tant cette atmosphère du clash et du coup relève de tendances fondamentalement antidémocratiques, dont l’histoire n’est pas nouvelle1.

Elle favorise les prises de position surplombantes et les explications « mono-causales » – et les tautologies qui basculent vite dans l’anathème : c’est la faute de l’islam, de l’exclusion sociale, d’un trauma originel, de la radicalité d’une idéologie, d’une perspective nihiliste, des injustices de la géopolitique… Ces partis pris, quand ils deviennent exclusifs, transforment les experts en entrepreneurs de morale, dans un jeu mercantile animé par des politiques sommés de mettre en place des dispositifs de protection et des réponses publiques pour contrer la menace terroriste. Le marché de la « radicalisation » a ainsi été longtemps juteux et nombre d’acteurs rapidement médiatisés ont fini, à l’épreuve de la pratique, par révéler la faiblesse de leur compétence et de leur connaissance du « terrain ». Ils n’ont fait que conduire à la banalisation des réponses sécuritaires et à une relative restriction des libertés publiques, sans aucun effet dissuasif sur la prévention de l’acte terroriste2.

Les effets de polarisation de ces prises de position univoques n’ont pas pour objet l’amélioration des connaissances et le régime de la vérité – un régime dont les sciences sociales savent depuis leur fondation (que l’on pense à Weber ou à Durkheim) qu’il est multi-causal et qu’il relève de processus fonctionnant par affinités qu’un exposé détaillé des faits permet de comprendre. Ils ont largement déteint sur le geste de l’investigation, si bien que l’opinion publique est aujourd’hui plus au fait des polémiques individuelles entre intellectuels que de la teneur des travaux d’enquêtes véritablement produits.

Tout n’est cependant pas imputable au champ politique et médiatique. Le champ des terrorism studies a ceci de particulier qu’il repose en grande partie sur des travaux de seconde main et des commentaires de commentaires3, du fait des difficultés d’accès au terrain et à des données un tant soit peu pertinentes. Après la vague d’attentats de 2015, il a fallu du temps pour que les enquêtes se substituent aux pamphlets. Au regard des connaissances qu’elles offrent désormais, elles restent sous-médiatisées et quand le politique tend, par principe, à discréditer les tentatives de compréhension des motifs et des trajectoires terroristes, on assiste à un dangereux renversement des valeurs pour une société démocratique4. Le récent anathème d’« islamo-gauchisme » en est une grossière illustration, la ministre de l’Enseignement supérieur ayant réussi à convaincre une partie de l’opinion que ce vocable correspond à un courant intellectuel dominant, alors qu’il n’est que peu utilisé, ne renvoie à aucune théorie et est d’abord mobilisé de façon idéologique sur les réseaux sociaux par ses adversaires autodéclarés5.

Une société qui refuse de comprendre la complexité et de discuter sa part d’ombre joue le jeu simplificateur du terrorisme. Il est pourtant tout à fait possible d’opérer loin des spotlights et des idéologies, comme le montrent nombre d’initiatives pédagogiques, lorsque les salles de classe sont des lieux de transmission, d’écoute et d’élaboration collective d’intelligence6. C’est là tout l’inverse du régime de l’opinion et de l’anathème. Rappelons que la machine à fake news avait été centrale dans le meurtre de Samuel Paty, enseignant assassiné sur la foi de rumeurs entretenues par une élève n’ayant pas assisté à son cours et prise pour argent comptant par son père, puis par un garçon n’ayant jamais rencontré sa future victime. Une salle de classe ne saurait se transformer en arène politique7.

Une réalité française

Les explications hors sol et les positions « mono-causales », malgré l’apparence de la discorde, font consensus en partageant un diagnostic qui consiste à rendre le djihad exogène : le phénomène viendrait ainsi du dehors de notre société. Le mot fait alors écran et parler de djihad revient souvent à éviter de parler des formes de violence politique et de violence sociale made in France qui le rendent possible. Distinguer la violence politique du djihadisme tend par exemple à conférer une certaine exceptionnalité à la violence politique à caractère islamiste, un « privilège » dont l’ultra-droite ne jouit par exemple pas et qui empêche de voir les continuités là où l’on voudrait absolument voir des ruptures. Cet exceptionnalisme renvoie sans doute aucun à la perception de l’islam dans le débat public comme une menace – politique, culturelle, civilisationnelle – et déborde sur une population qui n’a en rien demandé à être associée à un projet de violence politique. Les récents débats sur le « séparatisme » l’ont bien montré et, à trop vouloir séparer la France de « son » djihad, on risque de ne plus voir une double réalité historique et sociale qui demeure marginale dans les débats actuels.

Tout d’abord, la France tient une place particulière dans la nébuleuse djihadiste. Avant même la série d’attentats qui devait frapper notre pays, le premier signe en était la volonté explicite des djihadistes français de frapper la France dès 2013 et ce, bien avant que l’État islamique n’y soit prêt lui-même. Ensuite, toute mondialisée qu’elle soit, la menace djihadiste n’est pas « extérieure », étrangère à notre mode de vie. Les djihadistes français sont au contraire des « produits » de notre société. Ils y grandissent depuis près de trente ans pour les premiers d’entre eux et y trouvent les ressources propres à nourrir leur vision du monde. Abdoullakh Anzorov, l’assassin du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, était présent sur le territoire national depuis sa tendre enfance. Né à Moscou, venu en France à l’âge de 6 ans, il détenait le statut de réfugié et habitait à Évreux, dans l’Eure. Avant lui, Thomas Barnouin et Rachid Kassim, cadres français de l’État islamique pour ne citer qu’eux, étaient tous deux nés en France où ils avaient bâti leurs principes idéologiques au contact des générations djihadistes précédentes. Né à Roanne en 1987 de parents algériens, Rachid Kassim y a effectué toute sa formation avant de devenir l’un des visages français de l’État islamique. Jusqu’à sa mort en février 2017, son influence sera bien réelle, en Syrie, en Irak, mais aussi en France. Il permettra notamment le rapprochement via la messagerie Telegram d’Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, les deux tueurs de Saint-Étienne-du-Rouvray, en 2016.

C’est un fait établi : le djihad est un aussi phénomène français, qui appartient au temps long. Apparu sur notre territoire au début des années 1990 avec le déclenchement du conflit algérien, il a très vite vu émerger les cadres qui ont servi de référence aux générations suivantes. Après l’interruption du processus électoral en Algérie, les réseaux de solidarité avec le Groupe islamique armé ont largement contribué à constituer le premier maillage pratique, idéologique et opérationnel de ce djihadisme à la française. Ces cadres se forment en lisant les livres d’Abdallah Azzam, de Ibn Taymiyya et de Sayyid Qutb, tel l’ouvrage Les Jalons sur les chemins (1964), où ce dernier théorise l’instrumentalisation du djihad et de la violence comme moyen d’action politique. À la fin des années 1990, plusieurs personnalités ont ainsi émergé au sein du mouvement djihadiste francophone, tel Farid Benyettou, le référent religieux de la filière dite des Buttes-Chaumont et futur mentor des frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo. Les lectures des frères Kouachi sont en grande partie celles de leurs aînés8. Farid Benyettou lui-même avait suivi les « cours » dispensés par un certain Mohammed al-Maghribi dans plusieurs mosquées du XIe arrondissement parisien, finalement expulsé du territoire français vers le Maroc en 2000.

De Khaled Kelkal (1995) à Amedy Coulibaly (2015), le profil des djihadistes a évolué avec l’apparition d’Internet et de nouvelles organisations internationales, comme Al-Qaïda puis l’État islamique. Mais le fil commun n’a jamais été rompu9. Après s’être implanté, le phénomène s’est complexifié, attirant un public de plus en plus varié, autour de cadres historiques du mouvement qui ont contribué à l’essor de l’État islamique en Syrie et en Irak. À la fin des années 2000, Internet va permettre à la mouvance djihadiste – française mais aussi internationale – de prendre une toute nouvelle ampleur. En 2010, parmi les personnes figurant dans l’administration du forum djihadiste Ansar al-Haqq, on retrouve la figure d’Adrien Guihal, né en 1983, converti à l’islam en 2002 et devenu l’un des responsables religieux de ce forum, qui jouera un rôle clé dans la formation des djihadistes français à la fin des années 2000. En 2015, on le retrouve au cœur de l’État islamique, où il s’est imposé comme le principal prédicateur français de l’organisation. Guihal multiplie alors les messages audio à destination des djihadistes francophones du monde entier. Avec lui, l’État islamique veut montrer que l’organisation est capable de produire ses propres idéologues, et qu’elle est devenue sa propre référence idéologique.

Si des sources sécuritaires françaises citées par la presse estiment aujourd’hui à cent cinquante le nombre de Français à opérer au sein des reliquats de l’État islamique en Syrie et en Irak, la menace djihadiste provient moins d’attentats orchestrés depuis l’étranger par ces individus que d’attaques individuelles commises par un résident sur le sol français. Cette mutation logique, compte tenu à la fois des forces actuelles de l’État islamique ou d’Al-Qaïda et de l’attention particulière des services de renseignements depuis 2015, ne doit pour autant pas nous faire oublier la continuité du corpus idéologique djihadiste. La problématique récente de l’acte dit « décompensatoire » et lié à l’état psychologique du terroriste n’évacue pas la question de la permanence de l’attraction du phénomène et de l’idéologie djihadistes en France et à l’étranger. Le contexte sahélien, en particulier, constitue un enjeu préoccupant. Théorisée dès les premières heures d’Al-Qaïda, la stratégie de long terme de promotion des actes violents pour diviser les sociétés dans lesquelles ils ont lieu continue hélas d’agir à plein : elle fonctionne aussi parce qu’elle a su s’adapter et donner un semblant de réponse à des problèmes sociaux très français10, en donnant le sentiment habilitant de s’inscrire dans un projet politique et historique établi.

Saisir l’opportunité des procès

Depuis le début du procès des attentats du 13 novembre 2015, nous vivons avec ses échos quotidiens. Auparavant, à l’automne 2020 se sont tenus plusieurs procès : celui de Sid Ahmed Ghlam, condamné à la prison à vie, celui de l’attentat manqué du Thalys en août 2015. Enfin, le procès de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher a permis à la justice de retracer les itinéraires et actes meurtriers des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. Entre 2014 et 2020, ce sont près de deux cents procès qui se sont tenus près la cour d’assises spécialisée dans les affaires de terrorisme11.

Ce ne sont pas seulement des actes barbares que les juges essaient de comprendre, mais également des organisations réticulaires, des modes d’action collective et des structures d’opportunité, des trajectoires individuelles et l’adhésion à des croyances sectaires.

Le procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher a été filmé par le ministère de la Justice pour garder une trace des débats. Ainsi s’instaure, en plus d’une logique de témoignage pour l’histoire, une mémoire des actes terroristes. Cet aspect de la justice est central pour la reconnaissance des victimes et de la douleur des parties civiles. Ces procès fournissent également des éléments inédits pour le travail scientifique, comme sources historiques et supports de réflexion investis par nombre de chercheurs et chercheuses12. En effet, que juge-t-on lors des procès d’attentats ou de tentatives avortées ? Ce ne sont pas seulement des actes barbares que les juges essaient de comprendre, mais également des organisations réticulaires, des modes d’action collective et des structures d’opportunité, des trajectoires individuelles et l’adhésion à des croyances sectaires. Les procès qui ont déjà eu lieu confirment des tendances déjà mises à jour par la recherche : le caractère collectif de la planification terroriste, la centralité d’une organisation (Al-Qaïda puis l’État islamique) dans la préparation des attentats ; la mutation récente du passage à l’acte individuel et la mort comme seule issue prévisible de l’attentat. Parfois, au cours des débats, les accusés assument des choix politiques, des engagements religieux totalitaires et la violence qui en découle. Ces procès permettent surtout de mieux approcher l’énigme philosophique, éthique et sociologique du passage à la violence. Il ne s’agit pas de chercher pour excuser mais bien, selon les mots de Max Weber, de « comprendre » et d’« expliquer ».

La tenue de ces procès correspond également aux premiers effets de l’action publique après les attentats en matière de recherche. En mai 2016, Manuel Valls, alors Premier ministre, a présenté un plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme proposant de « soutenir et structurer le vivier de chercheurs en sciences humaines et sociales qui orientent leurs travaux sur les questions de radicalisations13 ». Le gouvernement a ainsi aidé à la création d’un conseil scientifique permanent sur la radicalisation et le terrorisme (aujourd’hui abandonné), soutenu des allocations de thèse sur ces thématiques et a favorisé, via l’Agence nationale de la recherche, des projets collectifs pluridisciplinaires sur la radicalisation et la violence. Il s’agit dans ce projet de faire converger les avancées de la recherche et les nouvelles connaissances qu’apportent ces séquences judiciaires.

Ainsi, le procès en cours des attentats de novembre 2015 s’ajoute à la longue liste des procès passés. Saisir l’opportunité de ces procès permettrait de mettre au jour les ramifications complexes du djihad international et les façons d’agir des terroristes. Les basculements individuels dans la violence et la clandestinité permettent de comprendre des phénomènes de marginalisation et de radicalisation étudiés par la sociologie politique depuis les années 1970. De même, les ressorts de l’engagement religieux individuel peuvent aider à comprendre le succès d’une littérature politico-religieuse, le dévoiement d’un héritage islamique et les lectures eschatologiques radicales. Enfin, ces procès peuvent aider à comprendre et expliquer le développement d’une violence politique de masse qui a durablement meurtri la société française.

Faire confiance à l’expertise collective

Il existe un précédent abouti en matière de travail collectif et d’organisation citoyenne, avec la Convention citoyenne pour le climat. La lettre de mission mandatait la convention afin de « définir les mesures structurantes pour parvenir, dans un esprit de justice sociale, à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 199014 ». Le Premier ministre attendait de la convention, outre un rapport faisant état des discussions, des mesures législatives et réglementaires qui pourraient être soumises à référendum ou au vote des Assemblées. L’organisation en a été confiée au Conseil économique, social et environnemental. Les travaux ont duré neuf mois, d’octobre 2019 à juin 2020. Cent cinquante personnes ont été tirées au sort et mobilisées pour travailler, participer aux sept sessions, débattre et proposer des actions. Elles ont reçu des défraiements et des indemnités pour leur engagement. Les débats ont été structurés en assemblées plénières et en ateliers, avec des thématiques précises et des témoignages collectivement approuvés. La convention a été soutenue par un comité de gouvernance de quinze personnes assurant l’autonomie des travaux, trois garants en assurant l’indépendance, avec l’aide d’un groupe d’appui et d’un comité légistique. Tous ces groupes disposaient de lettres de mission et de mandats précis. L’organisation de cette convention a coûté un peu plus de cinq millions d’euros15.

Quelles pourraient être, par rapport à la convention pour le climat, les grandes lignes de l’organisation d’une convention citoyenne sur la violence politique dont le mandat serait d’apporter une réflexion exigeante, fondée sur des faits établis et éloignée de toute instrumentalisation politique ? Forcément différente dans son organisation et ses objectifs, la convention citoyenne que nous appelons de nos vœux aurait un premier objectif de connaissance et de transmission de l’information étayée. Elle permettrait de sortir du régime du temps court et de l’anathème et serait une véritable proposition pragmatique. En effet, pour donner un semblant de consistance à l’injonction au « vivre-ensemble », il faut sans aucun doute commencer par se doter des moyens de « réfléchir ensemble ». Une telle entreprise pourrait être mise en place par un organisme public, une administration publique ou une organisation non gouvernementale.

Le point central nous semble, en premier lieu, la désignation d’un collectif représentatif de la population française, qui serait mobilisé pendant plusieurs semaines pour auditionner, réfléchir, travailler et écrire sur la question du djihadisme et de l’engagement violent. Dans ce cadre, l’organisation proposée par le Conseil économique, social et environnemental nous semble pertinente : un travail de fond (entre six mois et un an), cent à cent cinquante participants tirés au sort, représentatifs de la population française, indemnisés et défrayés sur le mode des jurés d’assises et associés à toute la chaîne de décision. Ce dispositif devrait être appuyé par un conseil d’orientation et son autonomie préservée par un collège de garants. Les débats internes devraient être rendus publics et mis à la disposition de tous et de toutes. Le travail collectif devrait ensuite produire une réflexion contextualisée (à l’aide de la recherche, des travaux universitaires et des think tanks), appuyée sur des sources (notamment celles des procès passés et à venir) et éclairée par l’action publique (auditions des principaux corps de l’État, discussion des choix sécuritaires et politiques).

Nous savons toute l’importance de la démocratie délibérative, mais nous connaissons aussi ses limites. Une telle proposition ne vise pas à accoucher d’un ensemble de mesures législatives clés en main. La convention pour le climat a montré les limites de l’engagement politique : le président de la République avait juré la main sur le cœur son souhait de reprendre intégralement toutes les propositions de la convention, avant de se rétracter. Pour autant, il ne s’agit pas non plus d’une proposition de débat pour le débat, mais bien de promouvoir de profonds échanges, pour peut-être faire adopter des recommandations dégagées des intérêts partisans. Celles-ci prendraient enfin en compte le temps long, une fois qu’un consensus sur l’état des lieux aura émergé. Tout comme pour la question climatique, lutter contre les ressorts sociaux et historiques de la violence politique à caractère islamiste passera par des politiques de changements structurels. Tout cela nous oblige à nous doter des moyens de planter sereinement des graines, dont les effets ne seront visibles que bien après les fins de législature.

  • 1. Voir Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Paris, La Découverte, 2019.
  • 2. Voir Romain Sèze, Prévenir la violence djihadiste. Les paradoxes d’un modèle sécuritaire, Paris, Seuil, 2019.
  • 3. Voir Andrew Silke, “Holy warriors: Exploring the psychological processes of jihadi radicalisation”, European Journal of Criminology, vol. 5, no 1, janvier 2008, p. 99-123, où l’on constate que 65 % des articles de langue anglaise traitant de radicalisation sont des critiques d’autres publications et que 1 % des travaux se fondent sur des entretiens de première main.
  • 4. Voir Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte, 2016.
  • 5. Voir notamment David Chavalarias, « “Islamogauchisme” : le piège de l’alt-right se referme sur la macronie » [en ligne], Politoscope, 21 février 2021.
  • 6. Voir Wahida el Mansour, « Quand Charlie Hebdo déboule au bahut », dans Benoît Falaize (sous la dir. de), Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés, Paris, La Découverte, 2018, p. 168-174. Voir aussi Loïc le Pape, « Samuel Paty : ce que j’ai dit à mes étudiant·es » [en ligne], Les Politiques du religieux, carnet d’Hypothèses, 25 octobre 2020.
  • 7. Voir l’entretien avec Fabien Truong, « Le drame de Conflans-Sainte-Honorine nous rappelle qu’une salle de classe n’est pas une arène politique publique », Le Monde, 23 novembre 2020.
  • 8. Voir, sur ce point, l’analyse du corpus retrouvé au domicile des deux frères : Pierre Puchot, « Plongée dans les lectures des djihadistes » [en ligne], Mediapart, 17 janvier 2015.
  • 9. Voir Romain Caillet et Pierre Puchot, « Le combat vous a été prescrit ». Une histoire du jihad en France, Paris, Stock, 2017.
  • 10. Voir David Thomson, Les Revenants. Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, Paris, Seuil, 2016 ; Fabien Truong, Loyautés radicales. L’islam et les « mauvais garçons » de la nation, Paris, La Découverte, 2017 ; Laurent Bonelli et Fabien Carrié, La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Paris, Seuil, 2018.
  • 11. Voir Antoine Mégie, « “C’est ouvert au public ces procès ?”, les secrets d’une scène d’audience au prisme de la lutte contre le terrorisme », Rue Descartes, no 98, 2020/2, p. 64-80.
  • 12. Voir les recherches conduites dans le cadre du projet « JUPITER. La justice à l’épreuve de la violence terroriste », notamment Christiane Besnier et Sharon Weill (sous la dir. de), « Les filières djihadistes en procès. Approche ethnographique des audiences criminelles et correctionnelles (2017-2019). Rapport final de recherche » [en ligne], GIP-Mission de recherche Droit et Justice, décembre 2019.
  • 13. « Dossier de presse du plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme » [en ligne], gouvernement.fr, 9 mai 2016.
  • 14. Premier ministre, « Lettre de mission pour une convention citoyenne pour le climat » [en ligne], conventionsitoyennepourleclimat.fr, 3 juillet 2019.
  • 15. L’organisation, le budget, ainsi que l’intégralité des débats sont disponibles sur le site de la convention.