Les hommes de l'ombre
Portraits d'éditeurs
Après avoir enquêté sur des auteurs « consacrés » des années de l’après-1968 (Michel de Certeau, Paul Ricœur, le duo Deleuze/Guattari…) et sur un éditeur clef des années 1970, Pierre Nora, qui a accompagné chez Gallimard – certes différemment d’un François Wahl qui officiait alors au Seuil – les années structuralistes, François Dosse s’est lancé dans une nouvelle enquête sur une pléiade d’éditeurs, restés, selon lui, dans l’ombre. On en connaît les noms ou pas : Christian Bourgois, José Corti, Claude Durand, Paul Flamand, Claude Gallimard, René Julliard, Robert Laffont, Jérôme Lindon, François Maspero, Maurice Nadeau, Charles Orengo, Jean-Jacques Pauvert, Françoise Verny. On peut regretter quelques absents d’hier et d’aujourd’hui, de Jean Cayrol à P.O.L et Olivier Cohen. Mais le choix ne relève peut-être pas du hasard ! Dans la suite de ses ouvrages précédents, Dosse privilégie d’un côté la grande édition française de sciences humaines des années 1970-1980 ; et de l’autre, il s’interroge sur les liens des uns et des autres avec Vichy (pour les plus anciens) et l’esprit de la Résistance. Mais la volonté de l’historien de justifier le regroupement des éditeurs que le livre met en scène est discutable, car l’emporte finalement dans chaque cas l’idée que l’éditeur est à sa manière l’ombre discrète des auteurs qu’il accompagne, et les rend possibles. Ce que dit Maurice Nadeau de lui-même, son éloge de la diversité et de la surprise, vaut pour la plupart d’entre eux : « Cette diversité m’étonne moi-même. Quels motifs, quelles raisons me font choisir un livre ? Je ne vois pas de critère unique. Si, peut-être : la surprise, quelque chose m’émeut ou m’épate, quelque chose que je n’attendais pas que l’auteur m’impose. » Certes, Maurice Nadeau publiait des écrivains plutôt que des plumes de sciences humaines. Ce qui fournit l’occasion de rappeler que l’édition des années 1970-1980 mêlait allégrement concept et fiction chez les Derrida, Deleuze, Foucault, Ricœur et Lefort…
O. M.