PAUL RICŒUR, MICHEL DE CERTEAU

L’histoire : entre le dire et le faire


Étrangement, Ricœur aimait dire à la fin de sa vie qu’il avait trop concédé à Heidegger et pas assez à Bergson, et il regrettait également de ne pas avoir suffisamment lu et discuté les textes d’un Deleuze (lecteur d’un Bergson revu par Hume) ou de Foucault (l’introduction de Soi-même comme un autre est un hommage discret à un auteur qui recourait à la notion de Soi qui se distingue autant de celle de sujet que de celle de conscience). De la même manière, ce n’est que tardivement qu’il s’est confronté à l’œuvre de Michel de Certeau. « La seule occasion de rencontre, mais qui a surtout été un échange glacé et n’a fait qu’attester la juxtaposition de deux monologues est celle qu’a organisée Pierre-Jean Labarrière après la publication du premier volume de Temps et récit en 1983. » Auteur de l’expression Faire de l’histoire, inspirateur de ceux qui ont réfléchi sur l’histoire et son épistémologie à la grande époque de la nouvelle histoire, Michel de Certeau était un lecteur des mystiques, un historien qui privilégiait l’hétérologie (référence à Bataille/Blanchot et aux pensées du dehors) à l’hénologie (les pensées de l’Un caractéristiques de la tradition philosophique). Entre lui et Ricœur les contacts n’étaient pas évidents, voire inexistants, l’un et l’autre n’appréciaient pas à l’identique le structuralisme et l’anti-humanisme même si Ricœur a toujours rejeté la notion d’humanisme. Aujourd’hui, ces différences ont moins de sens, c’est pourquoi le double biographe de Ricœur et Certeau a entrepris d’entrecroiser ces deux œuvres. Comme le premier aimait le faire, il met en scène une « conversation imaginaire », ce qui le conduit à les mettre en tension sur le plan (objet cher à Dosse) de la réflexion sur l’histoire. Mais il s’attarde surtout sur le chapitre que Ricœur consacre à Certeau dans la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Est-ce un hasard, leur conversation tardive et posthume porte sur la question de la dette. « Le fait d’assigner au mort une place est un moyen de poursuivre le chemin vers un horizon créatif, à la fois en dette et sans fardeau, avec un passé qui ne vient pas hanter la créativité d’une présence à l’insu des vivants. »
O. M.
L'Herne, 2006
144 p. 12 €