LES GRANDES VILLES ET LA VIE DE L’ESPRIT



Simmel est un auteur dont on ne se lasse pas. Alors que l’on considère un peu vite que ses analyses se limitent aux villes industrielles, haussmanniennes ou non, ces deux courts textes sont d’une actualité et d’une force imaginative qui impressionnent. Le texte intitulé « Les grandes villes et la vie de l’esprit » rappelle que la ville n’est pas un « village » où tout est visible, et que la recherche de l’anonymat et de l’impersonnalité est l’un des vecteurs de la liberté urbaine. Ce que laisse entendre la célèbre expression : « L’air de la ville rend libre. » Alors que l’espace public est indissociable aujourd’hui de l’échange, de la fête et de la convivialité, il n’est pas inutile de rappeler – Emmanuel Levinas et Joseph Comblin partagent cette conviction – que l’impersonnalité (le masque va de pair avec la vie publique) est l’une des conditions de l’espace public avant même que celui-ci ne devienne délibératif, volontariste et politique. Le deuxième texte, « Pont et porte », est un bijou – une réflexion fort utile à un moment où architectes et urbanistes réfléchissent sur les coutures, les transitions, les sas, les seuils – qui porte successivement sur les ponts, les portes et les fenêtres, tous ces espaces qui séparent et mettent en relation à la fois. « Le pont est une ligne qui, tendue entre deux points, impose une sécurité et une direction inéluctable ; sur le seuil de la porte, au contraire, la vie se répand, quittant les bornes de l’isolement personnel pour s’ouvrir sur des routes en des directions illimitées. » Parallèlement à cette comparaison entre le pont et la porte, il distingue la porte et la fenêtre. Celle-ci ne renvoie pas l’intérieur à l’extérieur et l’extérieur à l’intérieur car elle est là « pour regarder à l’extérieur et non pour regarder à l’intérieur ». Question apparemment abstraite, les rapports du dedans et du dehors, de l’extérieur et de l’intérieur donnent lieu à des marques concrètes diverses. Michel Serres s’y est également risqué récemment en commentant des images de ponts, autant de belles œuvres techniques de plus en plus « légères » au fil du temps. Des aqueducs romains au pont de Millau, elles le conduisent dans les parages de l’échange sexuel et à une lecture des tableaux de Paul Klee.

O. M.

L'Herne, "Carnets", 2007
64 p. 9,50 €