CARNETS POSTHUMES

présentation par Jacques Prévotat



 On regrette parfois l’exhumation de papiers enfouis. Là, on a plaisir à découvrir la face cachée d’H.-I. Marrou (1904-1977), dans ces Carnets dont l’écriture heurtée, à force d’être ramassée et méticuleuse, couvre un demi-siècle (1927-1977). Beau travail d’édition, scrupuleux et minutieux. Cela commence légèrement avec l’admiration, en anglais, des belles jeunes filles de Genève par un jeune normalien tala (« qui vont tala messe »). Cela se poursuit savamment avec des annotations érudites au fur et à mesure des recherches sur Augustin et la patristique. Cela résonne pieusement d’une méditation ininterrompue, de haute spiritualité, nourrie de références scripturaires et liturgiques. D’un bout à l’autre, Marrou est attentif à la prière et à son ascèse. Dans le secret de ses carnets, il ferraille avec les historiens, reprochant à Lucien Febvre son « historicisme », critiquant l’histoire littéraire à la Lanson: trop de détails, pas assez de synthèses vivantes. Il n’aime pas Spengler (le Déclin de l’Occident) en qui il voit un précurseur du nazisme. Il réfléchit sur les concepts de Kultur et de Zivilisation, où il atteint la force lapidaire de l’apophtegme: « Z sans K = l’enfer » (241); ou encore: « celui qui épouse le Zeitgeist [l’esprit du temps] se retrouve bientôt veuf ». Il veut « dégonfler le bateau gréco-latin » et donner leur place aux pères: Augustin, Anselme, Grégoire, Bonaventure (p. 266: « Lire constamment les Pères »). Il est « hanté » par la Cité de Dieu d’Augustin, qu’il aime comme un ami avec qui on se fâche et se réconcilie. L’histoire immédiate est peu présente (la campagne d’Italie, l’épuration, mais rien sur l’Algérie). En 1945, il s’installe aux Murs Blancs à Châtenay-Malabry, jusqu’à sa mort en avril 1977. Il écrit ses derniers mots le 10 février, dans son dernier carnet où il reste peut-être des pages blanches: In Deo solo quiescit anima mea, « en Dieu seul mon âme est en repos ».
P. Ma.
Cerf, Intimité du christianisme, 2006
521 p. 59 €