L’ÉCOLE ET SON MIROIR.
Regards croisés sur l’école d’hier et d’aujourd’hui
Pourquoi J.-B. Pontalis lit la rubrique « faits divers » après la nécrologie ? Pourquoi ne lit-il pas de romans policiers (« Oui, j’aime les romans qui se lisent comme des romans policiers… que je ne lis pas ») ? Pourquoi regarde-t-il l’émission Faites entrer l’accusé (« téléspectateur, je joue tous les rôles, j’occupe toutes les places. Je suis alternativement le procureur et l’accusé… ») ? Pourquoi lit-il Gide et Dostoïevski, un auteur que Freud n’aimait pas alors qu’il considérait les Frères Karamazov comme l’un des trois plus grands livres de l’histoire de l’humanité avec Œdipe et Hamlet ? Dans le sillage de l’exposition « Crime et Châtiment » présentée au musée d’Orsay en 2010, le philosophe/psychanalyste se promène ainsi, de manière paradoxale : « Je déteste la violence et voici que je m’apprête à écrire un livre sur le crime » – dans les tribunaux, les romans et il n’oublie pas les grands criminels et les grandes criminelles. Mais il interroge aussi Freud lui-même : « Selon Freud, le premier meurtre est un parricide, il est celui perpétré contre le père tyrannique. Ce qui m’a d’abord dérouté dans ma lecture de Totem et Tabou, c’est l’idée que le meurtre du tyran tout-puissant entraînait la fin de la violence avec l’avènement de la loi […] Freud avait-il oublié Caïn et Abel, lui qui avait pourtant émis des vœux de mort à l’endroit de son petit frère Julius […] Freud n’a pas tardé à rectifier ses vues, à reconnaître que la violence ne cédait pas avec l’instauration de la Loi, des interdits et des institutions. L’homme criminel a la vie dure, tout comme l’enfant pervers polymorphe, incestueux et cannibale à sa manière… »
Si l’école n’a pas grand-chose à voir a priori avec le crime, elle est quand même censée s’occuper de « l’enfant pervers polymorphe » ! La comparaison esquissée au cours d’une discussion, finalement assez consensuelle du fait de l’inquiétude partagée, entre l’ancien élève de Sartre interloqué par la situation de l’école et Philippe Meirieu, un des ténors de la pédagogie, est instructive. De fait, elle met en avant et développe quelques thèmes majeurs : la massification qui n’a pas grand-chose à voir avec la démocratisation, la nécessité de réinventer des rituels (l’un des fondements de l’école d’hier), la dramatique « dévalorisation » des profs qui ne sont plus « considérés », et la tarte à la crème qu’est la course à l’excellence : « Chacun doit prétendre à l’excellence, affirme Pontalis ! Révolu le temps du prix d’excellence, tout le monde, pour peu que les maîtres sachent s’y prendre, le mérite, il suffirait, vertus de la pédagogie aidant, de révéler à chaque élève ses aptitudes, sa créativité, ignorées de lui-même. Bon, je caricature un peu. Mais enfin, tous les vins ne sont pas excellents, ni tous les acteurs, ni tous les avocats, ni tous les médecins, et, j’ajoute, ni tous les élèves, ni tous les professeurs. » On le sait, la course labyrinthique à l’excellence est d’autant plus pathogène qu’elle favorise la course au recalage… en ligne droite !
O. M.