LE JEU DE L’OIE
Sociologue, philosophe, romancier, essayiste, universitaire, Jean Duvignaud (1921-2007) se fait conteur avec ce court ouvrage construit comme un jeu de l’oie, où chaque petit chapitre constitue une case : « Les vies parallèles », « Utopies », « Affinités », « Les morts, la terre ? », « Rien », « Et après ? », etc. Souvenirs isolés, brèves anecdotes, réflexions politiques, divagations philosophiques, éclats autobiographiques : le lecteur y grappille à sa guise, en inventant sa propre règle du jeu. Il y croise Deleuze sur le quai d’une gare, Lefebvre, Isou, Debord, Guingouin, Virilio, Desanti et quelques autres familiers de l’auteur. Il y retrouve le théâtre, l’engagement, la connaissance, le pourquoi vit-on, le qu’est-ce qui fait ou non « société », les voyages, l’amitié, bref les thèmes habituels de cet auteur curieux de tout, ouvert à tout, accueillant à toute remise en question, dont l’œuvre atypique attend une analyse d’ensemble (Chebika, l’Acteur, Fêtes et civilisations, la Solidarité, la Genèse des passions dans la vie sociale, le Prix des choses sans prix…). Alain Caillé et David Le Breton, l’un en le préfaçant et l’autre en introduisant la réédition de son essai, le Don du rien (Paris, Téraèdre, 2007, 214 p., 19 e), amorcent de cette redécouverte d’un penseur original qui se méfie des frontières disciplinaires et s’évertue, de livre en livre, justement à les confondre, à les subvertir, à les dépasser. Retenons de ses écrits la figure de l’hypocrite (celui qui porte un masque, l’acteur) et lisons cet extrait, qui est aussi une confidence, de son dernier livre : « C’est cela l’hypocrite, celui qui parle derrière le masque. Est-ce une histoire ? Est-ce une succession d’actes manqués ? Est-ce une convulsion ultime d’une société pourrissante ? Ce sont des questions qui semblent posées avant mais qui en fait rêvent d’être posées après, après quelque chose qui en principe devrait se produire. Mes amis, certains de mes complices, comme moi-même, ont pataugé dans la lave de ces volcans en fusion : l’amour, la révolution, la création – bien ou mal, qu’importe ! »
T. P.
T. P.