Notre Chanel
Voilà un livre sur Chanel où l’on ne parle guère de mode, ni de Paris. Nul besoin d’être un aficionado de la couturière ni un spécialiste d’études chaneliennes pour suivre avec plaisir et mélancolie le voyage de Jean Lebrun et de son compagnon Bernard Costa à travers toute la France, dans les diverses propriétés de Chanel, qui font peu à peu émerger son parcours, ses secrets, son entourage. Celui d’une femme qui a réussi, comme l’on dit, dont l’attitude envers ses proches était à la fois généreuse et tyrannique, et qui aimait à entourer sa vie de mensonges, pour la mettre en accord avec l’image qu’elle voulait donner d’elle-même : comme le dit l’un des témoins, « elle reculera à mesure que vous avancerez vers elle. Vous aurez saisi ce qu’elle est quand vous aurez compris qu’elle est insaisissable ». Ce livre, l’auteur le devait à Bernard, « passé de l’autre côté du miroir à l’aube d’un jour gris, le 29 novembre 1990 ». Et c’est au fil des recherches chaneliennes, où l’on rencontre des lieux (Corbère, Le Mesnil-Guillaume, La Pausa), des personnages connus et moins connus (Madame Madoux, Robert Bresson, Étienne Balsan, Boris Kochno, Igor Stravinsky), que se dessine aussi, toujours discrètement, sans pathos, la maladie de Bernard, le sida, qui interrompra l’enquête. « Les morts ne nous recommandent pas d’être éteints ou inactifs, écrit Jean Lebrun, mais de poursuivre. » C’est cette injonction qui nous vaut aujourd’hui ce beau livre, entre pèlerinage et pérégrination, dans lequel, peu à peu, par des chemins de traverse qui évitent le mythe de la rue Cambon, leur Chanel devient la nôtre.
A. B.