Ricœur, Derrida
L'enjeu de la métaphore
Dans la VIIIe étude de la Métaphore vive (1975), Paul Ricœur discute un texte célèbre de Jacques Derrida, la "Mythologie blanche", ce qui devait donner lieu à une réponse de celui-ci dans un autre texte intitulé le Retrait de la métaphore. Se demandant pourquoi la métaphore, en plein âge d’or de la sémiotique et de la linguistique, est au centre de cette polémique (qui n’a pas vraiment eu lieu cependant, nous dit Jean-Luc Amalric), cet ouvrage distingue d’abord les deux projets : l’herméneutique critique de Ricœur (distincte de l’herméneutique de Gadamer et de l’ontologie de Heidegger) et la déconstruction derridienne. Au terme d’une démonstration concise et rigoureuse, il apparaît que la question de l’imagination est à la croisée de ces deux œuvres. Ce « point d’intersection » entre deux lectures fort différentes est constitutif du rapport entre métaphore et philosophie. « Soit en effet, la métaphore est interprétée (chez Ricœur) comme ce qui nourrit le concept philosophique dans sa relative autonome et dynamise une poétique du difficile, soit elle est comprise (chez Derrida) comme ce qui contamine la philosophie et ses oppositions conceptuelles, et oriente dès lors son écriture vers une poétique de l’impossible. » Si le rôle de la Métaphore vive dans l’œuvre de Ricœur est souvent sous-estimé, cet essai montre que cet ouvrage qui précède la trilogie de Temps et Récit est décisif pour saisir la relation de la philosophie et de la métaphore. Et cela grâce à une conversation imaginaire comme Ricœur aimait en mettre en scène. Si l’on peut lire ce texte comme un bel hommage à Derrida et à Ricœur, on peut également rappeler que Castoriadis, plutôt réticent à la phénoménologie et à l’herméneutique, avait placé ses discussions avec Ricœur sur ce même terrain de l’imagination.
O. M.
O. M.