Les liaisons ferroviaires


Ce roman se passe dans le Tgv, et non dans un compartiment comme c’était le cas de la Modification de Michel Butor, dont le personnage effectuait une série d’allers et retours de Paris à Rome dans les années 1960. Ici, un train à grande vitesse relie Marseille à Bruxelles en passant par l’aéroport Charles-de-Gaulle et Lille Europe. La lenteur n’étant pas de règle, la mobilité l’emporte vite sur la position assise : on n’arrête pas de bouger, de se rendre au bar, et tout le monde ressemble un peu au contrôleur qui observe les voyageurs comme autant de cibles possibles pour un séducteur. Le livre est souvent drôle : dans ce Tgv ont pris place beaucoup d’universitaires (l’auteur, un spécialiste de Henri Michaux et Raymond Queneau, en est un), d’intermittents du spectacle, de personnages bizarrement coincés ou de professionnels de la libération libidinale qui ne désirent que forcer la rencontre dans ce grand compartiment ouvert qu’est une rame de Tgv. On s’observe, on se rapproche, mais il ne se passe pas grand-chose, ce qui pèse sur l’ouvrage car les personnages deviennent lassants à force de se lasser. On n’arrête pas de s’immiscer dans la vie des autres comme dans une salle de restauration mais il n’y a pas de mets à partager malgré la profusion d’informations dont le voyageur est abreuvé (les portables, les courriels, les films regardés, les livres et magazines lus…). « Si la vitesse doit rimer avec séduction, il y a des moments mortuaires dans les trains à grande vitesse, des moments où la somnolence l’emporte, une forme de paresse, une lassitude aussi. Vitesse des transports matériels, lenteur des rapports humains. » Ce livre met en scène une galerie de voyageurs dans un univers de la grande vitesse où l’on ne regarde plus le paysage au dehors comme on le faisait dans le compartiment d’hier. À trop se relier à l’intérieur, à trop vouloir se brancher, on oublie le dehors et le train ressemble à une salle d’attente… de l’arrivée. En cela les Liaisons ferroviaires qui ne sont pas des liaisons dangereuses sont une méditation sur le devenir hypocrite d’un espace public assujetti aux lois de la vie privée. Car bientôt « ces grands serpents silencieux seront sans contrôleurs, sans voiture-bar, sans conducteur, ils glisseront comme des coussins d’air effaçant le paysage, sillonnant la terre sans seulement l’effleurer ».

O. M.

Champ Vallon, 2011
234 p. 16 €