MANÈGES
Petite histoire argentine
« Si je fais aujourd’hui cet effort de mémoire pour parler de l’Argentine des Montoneros, de la dictature et de la terreur à hauteur d’enfant, ce n’est pas tant pour me souvenir que pour voir, après, si j’arrive à oublier un peu. » Exilée en France après avoir partagé, enfant, une partie de la vie clandestine de ses parents en 1975, Laura Alcoba retrace dans ces pages son enquête et reconstitue la vie dans l’imprimerie clandestine où elle se cachait avec sa mère, pendant que son père était en prison. Que peut-on voir et comprendre de la lutte politique, de la répression et de la clandestinité « à hauteur d’enfant »? Le danger et la folie de la situation n’apparaissent qu’a posteriori, surtout après la destruction totale de la maison suite aux assauts de la police, conduite par un informateur. À l’image des mots croisés imparfaits qui aident l’enfant à tromper l’ennui et à trouver refuge auprès des mots, il y a des cases blanches et des cases noires pour lire le réel: les choses qu’on sait, celles qu’on devine, celles qui resteront comme un bloc obscur. Mais s’il existe pour les mots croisés un sens vertical et un sens horizontal, l’enfant ne voit, à sa hauteur, qu’à l’horizontale. Le point de vue surplombant, celui qui donne une vue d’ensemble des lieux et des mouvements qui s’y cachent, évoque étrangement celui des hélicoptères de l’armée qui, d’en haut, « quadrillent » l’espace, là où les clandestins doivent ruser avec des doubles fonds et des cachettes. Le regard vertical du pouvoir, qui observe la ville comme s’il s’agissait d’une « grille » de mots croisés, perce l’énigme, repère finalement la cache et la détruit. Mais c’est peut-être la distance du temps, trente ans après, qui redonne des chances à ce regard d’enfant, ce regard horizontal, de reconstituer cette histoire et de redonner vie à ceux qui s’abritaient dans l’imprimerie clandestine.
M.-O. P.