MAZAGÂO
La ville qui traversa l’Atlantique du Maroc à l’Amazonie (1769-1783)
La citadelle de Mazagâo, créée sur la côte marocaine par les Portugais au début du xvie siècle pour répondre aux Infidèles, subit une telle pression guerrière de la part de soldats maures et berbères en 1769 que la Couronne décide de l’abandonner (au mois de mars de cette même année) mais aussi de la « déplacer » par voie maritime. Ce livre raconte le voyage au long cours d’une ville devenue cargaison que le pouvoir portugais veut recréer de l’autre côté de l’Atlantique au Brésil, i.e. dans une nouvelle partie de l’Empire. La nouvelle Mazagâo est donc la destination de ceux qui ont vécu dans l’ennui et la peur dans la citadelle marocaine, mais ils n’y parviendront qu’après un voyage qui les fait passer par Lisbonne et Bélem, autant de lieux d’attente, avant de rejoindre l’Amazonie. Dans la cargaison, on trouve des plans destinés à reproduire la ville (à reconstruire), des objets de culte mais aussi les habitants qui vont passer d’un lieu à un autre, attendre dans ces différents endroits entre ces deux villes. Alors que la Couronne se retirera en 1783 (« L’année 1783 marque le terme institutionnel du déplacement et de la refondation de Mazagâo en Amazonie »), la ville va renaître à nouveau. Elle aura un double destin historique, brésilien mais aussi marocain, dont témoignent les changements de noms successifs. Au Brésil : Nova Mazagâo en 1770, Regeneracâo en 1833, Marzagâo en 1841, Mazagâo Velho et Mazanagapolis ou Mazagâo Novo en 1915. Au Maroc : El Jadida, la rénovée, en 1821, Mazagan en 1912, El Jadida en 1956. La Nova Mazagâo, cette ville palimpseste, renouera avec sa mémoire, ce dont témoigne encore aujourd’hui la fête de Sâo Tiago dans la ville amazonienne dont les descendants d’esclaves noirs des Portugais déplacés sont paradoxalement les acteurs. Cette approche à la fois anthropologique et historique d’habitants en attente de leur ville se lit comme un récit de fiction. Et pour cause : toute ville est un mixte de bâti et d’imaginaire. L’imaginaire urbain, même dé-territorialisé, peut se déplacer d’un territoire à l’autre, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, ce que montre bien ce livre. Plus encore, Laurent Vidal souligne que cette histoire de déplacés « en attente » d’une ville à l’autre (mais toujours la même) anticipe la situation de ceux qui, migrants et déplacés, attendent aujourd’hui dans d’autres conditions. Au Maroc par exemple…
O. M.
O. M.